Économie

RDC : les priorités de la Banque mondiale pour Kinshasa, qui va « dans la bonne direction »

Satisfaite des progrès accomplis par la RDC en matière de gouvernance et de réformes économiques, l’institution de Washington prévoit d’accélérer ses projets de financement. Son vice-président, Hafez Ghanem, a répondu aux questions de Jeune Afrique.

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Par - à Kinshasa
Mis à jour le 24 novembre 2021 à 17:46

Hafez Ghanem, vice-président de la Banque mondiale, a rencontré, au début de novembre, le président Félix Tshisekedi, à Kinshasa. © Hafez Ghanem/Twitter

Vice-président du groupe de la Banque mondiale pour l’Afrique orientale et australe, l’Égyptien Hafez Ghanem a séjourné en RD Congo les 11 et 12 novembre, accompagné de Sérgio Pimenta, vice-président régional pour l’Afrique d’IFC, filiale consacrée au secteur privé. Durant leur séjour, les dirigeants venus de Washington ont rencontré le président de la République Félix Tshisekedi, le Premier ministre Sama Lukonde Kyenge, ainsi que le ministre des Finances, Nicolas Kazadi, pour discuter des priorités de développement de la RDC et lancer les activités du Projet de développement multisectoriel et de résilience urbaine de Kinshasa, « Kin Elenda », d’un coût de 500 millions de dollars.

Pour Jeune Afrique, Hafez Ghanem dévoile les priorités du groupe de la Banque mondiale en RDC, où le portefeuille de l’institution comprend vingt projets en cours d’exécution (dont deux de dimension régionale) pour un total de 5,21 milliards de dollars.

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Jeune Afrique : Quel est aujourd’hui le plus grand défi en matière de bonne gouvernance pour la RDC ?

Hafez Ghanem : Je vais tâcher de mettre en lumière quatre aspects de la gouvernance. Le premier porte sur la gestion financière, dont nous avons souligné l’importance, il est essentiel que la gestion des finances publiques soit transparente. La bonne gouvernance s’articule aussi autour de la mobilisation des ressources, toujours de façon transparente. La bonne gouvernance signifie aussi une gestion optimale des projets, en tenant compte de la nécessité de décentraliser pour être le plus proche possible des citoyens. Enfin, la lutte contre la corruption constitue un point déterminant.

Il y a en RDC une vraie volonté d’améliorer la gouvernance

Comment la Banque mondiale compte aider la RDC sur ces questions ?

Nous étudions la possibilité de mettre en place un projet d’appui à la décentralisation. Je sens que le gouvernement de la RDC manifeste une volonté d’améliorer vraiment la gouvernance, et nous allons travailler main dans la main pour les aider dans ce domaine. Cela  ne sera évidemment pas facile. Nous n’allons pas changer les habitudes du jour au lendemain, mais il faut bien commencer quelque part.

Quelles sont les habitudes qu’il faudrait changer selon vous ?

Il existe une habitude en RDC, comme dans d’autres pays, qui consiste à retenir les informations et que l’on pourrait qualifier de manque de transparence. Ces pays considèrent que tout doit rester secret, que l’administration doit tout garder pour elle sans rendre de comptes. Or, la meilleure façon de lutter contre la mauvaise gouvernance et de vous débarrasser de la corruption, c’est la transparence ! Celle-ci permet de tenir les gens responsables de leurs actes. Quand vous allumez la lumière, la corruption disparaît.

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Parmi les projets que vous soutenez, on trouve la gratuité de l’enseignement primaire. Dans ce cadre, la Banque mondiale a dû suspendre son financement à ce programme après des soupçons de détournement, décision finalement levée. Avez-vous obtenu des garanties auprès des autorités ?

Il y a deux points à considérer dans cette affaire. Le premier, c’est que les problèmes de gestion et de gouvernance liés à ce programme ont été portés à notre connaissance par le gouvernement lui-même. En conséquence de quoi, nous avons décidé de suspendre le décaissement jusqu’à ce que ce le problème soit résolu. Deuxième point, dans notre optique, la gratuité de l’enseignement constitue un programme d’une importance capitale dans un pays comme la RDC. Notre objectif est d’assurer une éducation à tous les enfants congolais, en particulier aux filles. L’autonomisation des femmes est un sujet très actuel, or celle-ci est impossible sans éducation. On observe aujourd’hui une augmentation de 20 % du nombre d’élèves scolarisés : ce sont surtout des filles. D’où l’importance de notre soutien à ce programme.

Le nouveau Programme de désarmement, démobilisation, relèvement communautaire et stabilisation (P-DDRC-S) est l’une des priorités du gouvernement cette année. Bénéficie-t-il de l’appui de la Banque mondiale ?

Nous préparons plutôt un projet qui vise la réinsertion des jeunes dans la vie économique. D’un montant de 250 millions de dollars, il couvre le Nord-Kivu et le Sud-Kivu ainsi que l’Ituri. Nous allons le présenter à notre conseil d’administration le mois prochain, puis le mettre en œuvre dès son approbation obtenue. La sécurité est importante, mais la solution de long terme réside dans le développement. C’est ce que nous allons essayer de faire.

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Quelle est la situation actuelle des projets développés par la Banque mondiale ?

La Banque mondiale constate que le gouvernement congolais instaure des réformes importantes et présente une vision cohérente en matière d’investissements dans les infrastructures. Nous avançons sur l’accès universel à l’électricité et à Internet, l’autonomisation des femmes, l’investissement dans le capital humain. Les autorités nous ont assuré de leur volonté de légiférer en vue d’attirer les investissements privés et améliorer la gouvernance.

Nous ciblons plus de 2 milliards de dollars d’investissements cette année

Nous pensons, à la Banque mondiale, que la RDC a compris l’opportunité de cette collaboration et qu’elle va dans la bonne direction. Nous souhaitons soutenir ces réformes et ces investissements. À cette fin, nous allons accroître le périmètre de nos interventions. L’an passé, nous avons financé des projets à hauteur de 1,5 milliard de dollars en RDC. Cette année, nous allons atteindre un peu plus de 2 milliards de dollars. Nous avons également procédé à un changement dans l’affectation des projets. Auparavant, nous étions focalisés sur les secteurs sociaux (éducation, santé, protection sociale).

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Aujourd’hui, si nous continuons bien sûr à soutenir ces secteurs, nous allons aussi travailler avec le gouvernement à la création d’emplois et à la transformation de l’économie. Cela implique des investissements dans les infrastructures physiques. Notamment à travers notre programme routier dont première phase s’élève à environ 500 millions de dollars. Deux phases supplémentaires sont prévues.

La ville de Kinshasa, capital de la République démocratique du Congo, vue du ciel, le 20 septembre 2016. © Gwenn Dubourthoumieu

La ville de Kinshasa, capital de la République démocratique du Congo, vue du ciel, le 20 septembre 2016. © Gwenn Dubourthoumieu

Pourquoi cette accélération des projets ?

C’est notre réponse aux programmes de réformes du gouvernement. Nous observons qu’il y a des réformes en cours ainsi qu’une amélioration du déploiement de nos projets, qui fonctionnent mieux qu’auparavant, voilà pourquoi nous accélérons. Le gouvernement ambitionne la création massive d’emplois et de possibilités de formation pour les jeunes congolais. Pour y parvenir, il faut à la fois des réformes économiques, une amélioration du cadre juridique, mais aussi des investissements physiques (routes, électricité, internet…) et dans le capital humain.

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Qu’en est-il du mégaprojet hydroélectrique d’Inga 3 ?

Si nous ne sommes pour le moment pas impliqués dans le projet Inga 3, c’est parce que le gouvernement ne nous l’a pas demandé. Les autorités, au vu du potentiel hydraulique congolais, nous ont sollicité pour développer les énergies renouvelables. En dehors d’Inga, il y a beaucoup de petites centrales hydrauliques qui peuvent être développées. Idem dans le solaire. Nous travaillons avec le gouvernement pour faire fructifier ces ressources.

Savoir bien gérer son budget, c’est la meilleure des défenses

L’objectif du pays est de multiplier par cinq le taux d’accès de la population à l’électricité, pour le faire passer de moins de 20 % aujourd’hui à 100 % d’ici à huit ans. Cela implique d’importants investissements, publics comme privés. C’est à cela que nous œuvrons, non seulement dans l’électricité mais aussi dans l’économie numérique.

Les réserves de change ont été renforcées, ces derniers mois. Est-ce suffisant pour faire face aux chocs extérieurs ?

Il y a deux outils pour réduire la vulnérabilité d’un pays aux chocs exogènes. Le premier est la diversification de l’économie. Les pays qui dépendent d’une ou deux productions seulement sont beaucoup plus vulnérables aux chocs. La RDC dispose de ressources minières mais également d’un grand potentiel agricole, touristique et industriel. Pour rendre l’économie plus résistante, le deuxième outil est une gestion macroéconomique efficace. Savoir bien gérer son budget, s’assurer que les dépenses de l’État sont investies dans des projets rentables, c’est la meilleure des défenses.

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La RDC était assez mal placée dans le classement Doing Business – aujourd’hui abandonné. Comment améliorer la perception du pays auprès des investisseurs ?

Il faut mener les réformes nécessaires pour installer un cadre réglementaire des investissements et du travail qui soit incitatif. Instaurer des lois justes et de bonnes réglementations est bien sûr souhaitable, mais encore faut-il qu’elles soient appliquées correctement. De la même façon, il faut que le monde entier soit informé de ce qui se passe en Afrique. J’ai souvent le sentiment que le monde n’a pas suffisamment conscience de toutes les réformes que la plupart des pays africains ont menées. Les efforts déployés pendant cette période de Covid-19 sont considérables, mais ne sont pas assez connus.