Politique

Soudan : al-Burhan, une main de fer sans gant de velours

Mis à jour le 26 novembre 2021 à 09:21

Abdelfattah al-Burhan, lors d’une conférence internationale sur le Soudan, à Paris, le 17 mai 2021. © Sarah Meyssonnier//Pool/REUTERS

En un mois, l’homme fort du Soudan a démis le Premier ministre, puis l’a réinstallé dans ses fonctions. Objectif : faire mine de partager le pouvoir, mais continuer à décider seul ou presque, en dépit des pressions internationales. Y parviendra-t-il ?

« Ce n’est pas un coup », jure-t-il ce 26 octobre, en treillis, béret sur la tête, lors d’une conférence de presse organisée au quartier général de l’armée, à Khartoum. La veille, le lieutenant-général Abdelfattah al-Burhan a dissous le gouvernement et le Conseil de souveraineté, l’instance de transition que se partageaient militaires et civils depuis août 2019.

Le Premier ministre, Abdallah Hamdok, arrêté et placé en résidence surveillée, sera réinstallé dans ses fonctions moins d’un mois plus tard, sous la pression de la communauté internationale et à l’issue d’un accord politique, mais le message est clair : Buhran est seul aux commandes.

Qui est ce militaire qui fait et défait les transitions ? Sa vie reste entourée de zones d’ombre, à l’image de l’accord qu’il a conclu à la fin de novembre avec Hamdok et qui ne précise ni la date des futures élections ni celle à laquelle la présidence du Conseil de souveraineté sera transférée aux civils.

Il a opté pour les premiers rôles et campe son personnage, dirigeant le pays depuis le QG de l’armée.

Abdelfattah al-Buhran naît en 1960 à Gandatu, au nord de Khartoum, au sein de la tribu arabe Shaiqiya, bien représentée au sein de l’État. Sa formation à l’Académie militaire s’accompagne de séjours en Égypte et en Jordanie. Comme de nombreux officiers de son pays, il participe à la guerre au Darfour à partir de 2003. Il se serait aussi rendu au Yémen après avoir coordonné l’envoi de troupes soudanaises pour y soutenir la coalition que dirige l’Arabie saoudite depuis 2015.

Derrière le rideau

Son destin s’emballe lors du soulèvement populaire de décembre 2018 contre le président Omar el-Béchir. En février 2019, il est nommé inspecteur général de l’armée, ce qui lui donne accès à des réunions restreintes autour d’El-Béchir. Ce dernier, contesté, fébrile, et qui sait à quel point son pays est sujet aux coups de force, procède à de nombreux mouvements dans l’armée afin de s’entourer de fidèles. Mais, en avril, les militaires le lâchent. Burhan prend la tête d’un conseil militaire de transition, puis du Conseil de souveraineté, dont il était censé livrer la direction à un civil à la mi-novembre.

Il y a quelques mois, un bon connaisseur du Soudan confiait, non sans intuition, à Jeune Afrique : « Burhan est peu connu à l’étranger et moins craint à l’intérieur du pays que d’autres commandants militaires. Pourtant, derrière le rideau, il est en position de force. Reste à savoir s’il restera dans l’ombre… » On connaît aujourd’hui la réponse : le lieutenant-général a opté pour les premiers rôles, et campe son personnage : ses apparitions en costume civil sont rares et il dirige le pays depuis le quartier général de l’armée.

Équilibriste

Burhan affirme agir ainsi pour protéger un pays grevé par les divisions de sa classe politique, fragilisé par le risque sécuritaire et plongé dans le marasme économique. En septembre dernier, un coup d’État vite déjoué, mené, selon les autorités, par des partisans de l’ancien régime, lui a offert une occasion en or, celle de se présenter en garant de la révolution.

Avant sa mise à l’écart, Hamdok envisageait de réglementer les activités économiques de l’armée…

Mais, pour de nombreux observateurs, parmi lesquels Kholood Khair, associée au think tank Insight Strategy Partners, les raisons de la réaction de Burhan – qui a pris la forme du coup de force d’octobre – sont à chercher ailleurs : « L’enquête sur le massacre perpétré le 3 juin 2019 à Khartoum progressait. Les travaux du Comité de démantèlement du régime et de récupération des fonds publics, qui pouvaient viser des militaires, aussi. Surtout, Hamdok envisageait des réformes audacieuses dans le domaine de la sécurité. »

Le Premier ministre ne cachait plus son intention de réglementer les activités économiques de l’armée – présente dans l’agriculture, les télécoms, et jusque dans le petit commerce –, exemptées d’impôts et échappant à tout contrôle des civils. Entre ces derniers et les « hommes en kaki », censés travailler main dans la main, la tension montait. Burhan boudait les rencontres avec les civils de la transition, pendant que ces derniers tentaient de renouer le dialogue avec les manifestants, infatigables et résolus. « C’est un opportuniste, un pragmatique qui a su saisir sa chance », tranche Issam Othman, un vieux routard du Parti communiste, exilé en France. Il n’est pas tout-puissant, et s’est engagé sur une voie étroite. Son exercice du pouvoir s’apparentera à un numéro d’équilibriste. » « À Khartoum, aujourd’hui, tout le monde se méfie de tout le monde », glisse un journaliste soudanais.

Fébrilité

Le régime d’Omar el-Béchir reposait à la fois sur l’armée, sur les islamistes du Congrès national [le parti de l’ex-président] et sur les Forces de soutien rapide, un groupe paramilitaire que dirige Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemmeti. Ce dernier connaît toutes les familles influentes du pays et a des contacts jusque dans les Émirats arabes unis. Burhan l’a nommé numéro deux du nouveau Conseil de souveraineté. Entre eux, si la collaboration est pour le moment de mise, la rivalité n’est pas loin. « Les militaires sont jaloux de Hemmeti, qui fait du business avec de l’or », s’amuse notre journaliste.

Il devra s’entourer de seconds couteaux, de médiocres. »

Coupé d’une population qui, défiant une répression féroce, a repris les manifestations, Burhan doit aussi composer avec les islamistes de l’ancien régime. L’homme de la contre-révolution ne veut cependant pas apparaître comme celui de la restauration, ce qui explique le caractère erratique de ses décisions. Ibrahim Ghandour, cacique du régime d’Omar el-Béchir, a ainsi été libéré de prison puis de nouveau arrêté en l’espace de quarante-huit heures. « On sent une certaine fébrilité au sein du pouvoir, souligne Mohamed Osman, chercheur à l’ONG Human Rights Watch. Il est obligé de voir comment la rue réagit. Certaines figures de l’ancien régime ne peuvent pas être réhabilitées aussi facilement. »

Proche de Sissi

« Burhan devra s’appuyer sur des seconds couteaux, des médiocres, soupire Issam Othman. Ils ont congédié Ahmed Luqman, qui, après une belle carrière aux ÉtatsUnis, avait pris la tête de la télévision publique à la faveur de la révolution. Trop démocrate. Ils l’ont remplacé par un type incompétent mais discipliné, dont les Soudanais se gaussent. »

Le militaire cherche aussi des soutiens régionaux. Selon le Wall Street Journal, il se serait rendu en Égypte dans la plus grande discrétion, la veille de son coup d’État, pour y rencontrer le président Abdel Fattah al-Sissi, dont on le dit proche et qui l’inspirerait.

La levée de boucliers au sein de la communauté internationale, qui a largement désavoué son action, pourrait toutefois le gêner. La Banque mondiale a suspendu son aide au Soudan. Les États-Unis, qui avaient levé leurs sanctions, aussi. Le retour de Hamdok suffira-t-il à les convaincre de la bonne volonté de Buhran ? On peut en douter.

Toujours est-il qu’à Khartoum personne ne semble en mesure de s’opposer à lui. Et certainement pas le Premier ministre, qui sort très affaibli de cette crise et que la population accuse d’avoir pactisé avec le diable. L’intéressé a insisté sur la nécessité de mettre un terme au « bain de sang », mais la mobilisation ne paraît pas près de faiblir.