Bourse

Stanislas Zézé : « L’actif le plus précieux d’une agence de notation, c’est sa crédibilité »

Stanislas Zézé a été analyste de risque crédit à la BAD entre 1997 et 2004.

Stanislas Zézé a été analyste de risque crédit à la BAD entre 1997 et 2004. © Bloomfield Investment

Alors que les États de l'UEMOA recourent de plus en plus aux marchés financiers, la question du risque de crédit en Afrique de l'Ouest revient au coeur de l'actualité. Stanislas Zézé, PDG de l'agence de notation financière Bloomfield Investment, basée à Abidjan, répond aux questions de "Jeune Afrique".

Notation de la ville de Dakar (une première en Afrique de l’Ouest francophone), retour de la Côte d’Ivoire sur les marchés financiers internationaux, nouvelles introductions en préparation à la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), la question du risque de crédit est revenue en force au coeur de l’actualité ouest-africaine. De passage à Paris fin janvier pour le colloque « risque pays 2014 » organisé par la Coface, Stanislas Zézé, le PDG de l’agence de notation financière Bloomfield Investment, basée à Abidjan, a répondu aux questions de Jeune Afrique.

Propos recueillis par Joël Té-Léssia

Jeune Afrique : Lorsqu’on pense « agence de notation », on pense aux Big three (Standard and Poor’s, Moody et Fitch Ratings) basés en Occident. Quelle différence y a-t-il selon vous entre ces institutions et une agence de notation locale, basée en Afrique ?

Une agence de notation financière régionale ou locale se distingue des agences internationales sur plusieurs points. Le premier c’est que nous faisons nos évaluations en monnaie locale. Du coup, nous établissons la vraie valeur intrinsèque de la qualité de crédit de l’entreprise, du pays ou de la collectivité locale, parce que la monnaie locale est celle dans laquelle sa richesse est définie et celle dans laquelle elle opère.

La deuxième chose c’est que nous vivons dans le même environnement que lesentités notées, donc nous maîtrisons mieux les risques socio-politiques et culturels. Les paramètres qualitatifs sont très importants dans l’évaluation des marchés tels que les nôtres. Et dans certains cas, ils sont plus importants que les paramètres quantitatifs pour expliquer la qualité de crédit des entreprises. Les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes : on les interprète.

Les paramètres quantitatifs ne sont pas tout. Les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes : on les interprète.

Le troisième élément concerne le suivi. Nous sommes des agences de proximité et nous avons une meilleure position en matière de suivi du risque. Le risque n’est pas statique, il n’est pas gravé dans le marbre, c’est quelque chose de dynamique, de mobile. Le AAA d’aujourd’hui peut ne plus l’être dans deux mois, suite à l’occurrence d’un évènement donné. Quand vous êtes à Washington ou à Paris, il est plus difficile d’avoir des informations en temps opportun et de pouvoir réagir rapidement.

Parlons justement de ces « paramètres quantitatifs ». Il y a un débat aujourd’hui en Afrique sur la qualité des données, qu’il s’agisse de celles fournies par les États ou celles des entreprises.

On ne procède à la notation que des entreprises qui ont des états financiers audités par des cabinets agréés par l’État. C’est un premier filtre, parce que ces cabinets engagent leur responsabilité pénale dans la certification des comptes. Le deuxième filtrage, c’est que nous faisons une série d’entretiens avec les dirigeants des entreprises pendant le processus de notation financière et essayons de recouper des informations extérieures.

Enfin, nous essayons par des procédés que nous avons mis en place de savoir s’il y a des divergences entre les données que nous obtenons. Si une entreprise donne dix réponses différentes selon l’interlocuteur quelle a en face, on peut s’apercevoir qu’elle présente des résultats financiers différents pour l’État, pour les banques, pour ses partenaires, etc. Quand nous jugeons que nous n’avons pas des informations fiables, nous arrêtons la notation. Cela nous est déjà arrivé.

L’une des critiques souvent adressées aux agences de notation, c’est qu’à partir du moment où c’est le client qui paie et demande à être évaluée. Quelles incitations une agence de notation aurait-elle à attribuer une note qui ne soit pas excellente ?

L’actif le plus précieux d’une agence de notation, c’est sa crédibilité. Elle n’a aucune raison de vouloir la perdre ou de la mettre en péril. C’est assez simple. Imaginez que nous donnions un AAA à un client qui ne le mérite pas. Il est relativement facile, après d’apporter toutes sortes de justifications pour expliquer cette note. Mais sur le terrain, si l’entité en question mérite vraiment une note de crédit égale à C, elle se comportera comme une entité avec un note de crédit égale à C. Et elle risque clairement de faire défaut. Si cela arrive à plusieurs reprises, l’agence perd sa crédibilité, elle perd son fonds de commerce.

Est-ce qu’une agence de notation a intérêt à le faire ? Ceci alors même que la notation financière n’est pas un « one shot », c’est un processus récurrent, on vous note chaque année. On n’a pas intérêt à se mettre dans une position où l’on risque de perdre non seulement nos clients, mais aussi notre licence d’opérer.

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La BRVM, auprès de laquelle Bloomfield est agréée, compte très peu d’entreprises cotées. N’est-ce pas un frein au développement de vos activités ?

Pas du tout. Déjà il y a les 37 sociétés qui sont cotées à la BRVM (une dizaine d’autres devraient les rejoindre bientôt) et qui doivent être notées parce que c’est la réglementation. Il y a les émetteurs d’obligations (hors-souverains) qui doivent également être notés (entreprises publiques ou privées, banques, collectivités locales…). Il y a aussi les garants des émetteurs qui doivent eux-mêmes être notés avant d’être le garant d’un émetteur qui a par exemple une note spéculative.

Mais il y a aussi des entreprises qui se font noter volontairement. Soit parce qu’elles veulent utiliser cette notation comme avantage comparatif vis-à-vis des clients ou des partenaires, dans le cadre d’un appel d’offre par exemple. Soit pour des emprunts bancaires conventionnels, parce que les banques reconnaissent la notation.

Soit pour s’en servir de tableau de bord interne, qu’il s’agisse de montrer aux actionnaires qu’elles sont des structures transparentes, intègres, ou qu’elles souhaitent s’inspirer des constats faits dans nos rapports où nous mettons en exergue les faiblesses et les forces de la structure.

Pour le moment, aucun État de la zone UEMOA ne s’est fait noter par une agence locale. C’est un manque de confiance ?

Oui. C’est malheureux à dire, mais c’est le cas. Il y a toujours ce complexe qui consiste à penser que ce qui vient de l’extérieur, de l’Occident, est meilleur que ce qu’on a localement. Nous avons approché un pays de la zone à qui nous avons dit clairement : « Vous savez, c’est une grave erreur de penser qu’aller se faire noter à l’extérieur sera un avantage. Les agences de notations internationales ne prendront pas de risques lorsqu’ils s’agit des pays africains. »

C’est-à-dire ?

C’est simple. Quand vous regardez les notes attribuées par les agences internationales aux pays africains aujourd’hui, vous remarquez qu’elles sont à peu près toutes les mêmes. Pourtant il s’agit de pays complètement différents en termes d’évolution économique. Mais ces structures ne prendront pas le risque de les différencier. Elles ne sont pas sur place en permanence et ne peuvent pas suivre ce risque de façon quotidienne.

Depuis qu’elle a été notée, tout le monde veut financer la ville de Dakar, c’est aussi simple que ça.

En revanche, si ces pays se faisaient noter par des agences locales, ces dernières établiraient leur vraie valeur de crédit intrinsèque qui pourra servir de base aux agences internationales. L’Afrique du Sud s’est fait noter par une agence locale, Global Credit Rating, avant de se faire noter par Standard & Poor’s. C’est l’exemple que les pays africains devraient suivre.

Dakar a été la première collectivité locale à se faire noter en Afrique occidentale francophone. Qu’est-ce que ça a changé ?

La notation de la ville de Dakar par Bloomfield en octobre dernier a fait un buzz. Mais elle a surtout montré l’importance de cet outil. Aujourd’hui, tout le monde veut financer la ville de Dakar, c’est aussi simple que ça. Cela montre que lorsqu’on donne du pouvoir aux acteurs locaux, gouverneurs de région et de districts, maires et bien d’autres, ils sont capables de prendre des décisions courageuses, rassurer leurs partenaires et mobiliser les acteurs nécessaires au développement des collectivités locales africaines. Après cinquante ans de politiques de développement « par le haut », il est peut-être temps d’essayer une approche différente, du bas vers le haut. Dakar a ouvert la voie.

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