Politique

Cameroun : désaccords, menaces et guerre d’égo… Les Anglophones sont-ils condamnés à ne pas s’entendre ?

La réunion organisée au début du mois à Toronto a mis en évidence les querelles de leadership qui divisent les défenseurs de la cause anglophone. Des dissensions flagrantes aussi sur le terrain, où les milices, en plus de combattre l’armée camerounaise, se livrent une guerre fratricide.

Réservé aux abonnés
Par - à Yaoundé
Mis à jour le 19 novembre 2021 à 09:56

Patrouille des membres du Bataillon d’intervention rapide à Ekona, au Cameroun. © Ashley Gilbertson/VII/REDUX-REA

L’intention était sans doute louable. Une ONG basée aux États-Unis est parvenue à réunir au Canada, du 29 octobre au 1er novembre, une trentaine d’organisations anglophones. Séparatistes, fédéralistes ou unionistes, tous ont accepté de se retrouver autour d’une même table, au DoubleTree Hotel de Toronto, pour tenter de ramener la paix dans les provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun.

« Nous savons tous qu’il n’y aura pas de solution militaire à cette guerre, insiste Denis Foretia, de la Coalition pour le dialogue et les négociations (CDN, l’ONG organisatrice). Nous devons donc trouver le moyen d’instaurer la paix, et cela ne sera possible que s’il y a un consensus sur le processus permettant de parvenir à un règlement négocié. »

Durant quatre jours, on a ainsi pu apercevoir dans la métropole canadienne des représentants des groupes séparatistes armés (notamment ceux de l’Ambazonia Governing Council – AgovC – de Lucas Ayaba Cho), des militants sécessionnistes tels que John Mbah Akuroh, Mark Bareta, Eric Tataw, Carlson Anyangwe, ou Yerima Dabney, qui seconde Sisiku Ayuk Tabe depuis son incarcération à la prison de Kondengui. Mais aussi des dirigeants d’organisations de la société civile anglophone, à l’instar de l’avocat Agbor Balla, d’Esther Oman de l’ONG Reach Out, et même des religieux, avec le modérateur de l’Église presbytérienne, Fonki Samuel Forbah, et l’archevêque émérite de Bamenda, Mgr Cornelius Fontem Esua. Une énumération qui en dit long sur la multiplicité des points de vue et, donc, sur la difficulté à parler d’une seule voix.

Boycott et menaces de mort

En 2017, le cardinal Tumi (décédé en avril dernier) avait tenté d’organiser une grande conférence dont le but était de donner la possibilité aux populations anglophones de désigner leurs représentants, mais l’initiative n’a jamais reçu le feu vert de Yaoundé et n’a jamais pu se tenir.

On aurait toutefois tort de faire porter aux autorités camerounaises la responsabilité exclusive de l’enlisement du conflit. Une guerre d’ego oppose en effet les principaux leaders anglophones. Des groupes armés ont boycotté la rencontre de Toronto, et des menaces de mort ont été proférées contre d’autres qui avaient choisi d’y prendre part. Comme dans le cadre de la médiation menée par la Suisse et le Centre pour le dialogue humanitaire (HD) en 2019, les négociations restent otages des guerres internes qui minent le mouvement anglophone.

À Yaoundé, il n’est plus rare d’entendre des hauts fonctionnaires rejeter l’impossibilité d’ouvrir de véritables pourparlers sur ces divisions. « Le gouvernement est prêt à négocier, mais avec qui ? », interroge un cadre du ministère des Affaires étrangères.

Deux groupes sont à l’origine des échecs des différentes tentatives de rassemblement menées jusqu’alors. Le premier est celui dirigé par le tandem Samuel Sako Ikome et Chris Anu, tous deux basés aux États-Unis. Grâce aux multiples levées de fonds réalisées par ce duo, leur groupe a réussi à fédérer sous leur leadership une dizaine de milices disséminées à travers les deux régions anglophones. Parmi elles, les Dragons rouges, particulièrement actifs dans le département du Lebialem et dirigés par le chef de guerre Field Marshall ; les Forces de restauration, présentes elles dans le Bui, ou encore les Buffles de Bali Nyonga.

Guerre fratricide

En face, les Ambazonia Defence Force (ADF), contrôlés par l’AGovC de Lucas Cho Ayaba et Nyih Julius. Disséminée en groupuscules à travers le Nord-Ouest, cette milice opère principalement dans la zone de Bamenda et ses environs. Les ADF ont à leur actif les enlèvements du président national du SDF, Ni John Fru Ndi, et du cardinal Christian Tumi (tous deux avaient été rapidement relâchés). Et s’ils prétendent lutter pour la même cause, les soldats affiliés aux duos Sako-Anu et Ayaba-Nyih se détestent cordialement, au point de se livrer une guerre fratricide dans les forêts et les montagnes du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Lorsqu’un camp accepte une offre de paix, l’autre la rejette automatiquement

Des dissensions qui compliquent forcément les négociations. « Lorsqu’un camp accepte une offre de paix, l’autre la rejette automatiquement et engage une campagne de dénigrement », soupire un observateur de la crise anglophone. Ainsi, lorsque le camp Sako et Anu a accepté de prendre part aux négociations menées par les Suisses, Ayaba et Nyih les ont aussitôt boycottées. À Toronto, ce sont les premiers qui ont refusé de prendre part aux travaux après l’annonce de la présence des seconds. « Le principal défi est de mettre ces deux clans, qui contrôlent le gros des combattants, autour d’une même table, ajoute notre interlocuteur. Si cela se fait, on aura une chance de mettre en place de vraies pourparlers. »

Au Canada, au moment de refermer les débats, la Coalition pour le dialogue et les négociations a insisté sur la nécessité « d’améliorer le dialogue et la collaboration au sein du leadership de la lutte anglophone, de travailler ensemble pour établir la confiance, le respect, la tolérance et la courtoisie, de s’engager sur un protocole d’entente sur les communications et l’usage des réseaux sociaux. » Sans doute faut-il bien commencer quelque part.