Politique

RDC : Félix Tshisekedi, ou la difficile équation du président-candidat

Déjà candidat à sa propre succession, le chef de l’État achève sa troisième année de mandat en position délicate. L’opposition songe à faire bloc contre lui, certains de ses alliés sont tentés de le lâcher… Est-il pour autant isolé ?

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Par - envoyé spécial à Kinshasa
Mis à jour le 23 novembre 2021 à 18:36

Félix Tshisekedi, lors de son investiture à Kinshasa, le 24 janvier 2019. © Tony Karumba/AFP

Les automobilistes kinois le savent bien : gagner le centre-ville depuis l’aéroport de N’Djili peut rapidement tourner au calvaire. Mais les bouchons de ce 4 novembre sont un peu particuliers. Depuis les premières heures du jour, militants et responsables politiques se sont massés dans des bus spécialement affrétés pour aller accueillir le chef de l’État. Convoqués par voie officielle la veille, les parlementaires de la majorité, écharpes en bandoulière, sont eux aussi présents.

C’est sous un concert de klaxons que le cortège se fraye un chemin

L’avion présidentiel vient d’atterrir. Félix Tshisekedi s’en extrait, tout sourire, accompagné de son épouse, Denise Nyakeru, avant de remonter fièrement le boulevard Lumumba, qui longe l’aéroport. Le gouverneur a beau avoir déclaré cette zone « neutre », en septembre, pour éviter les manifestations, c’est sous un concert de klaxons que le cortège se fraye un chemin.

Ce retour triomphal marque la fin d’une tournée diplomatique qui s’est déroulée en trois temps. En Israël, Félix Tshisekedi est allé consacrer la reprise des relations diplomatiques bilatérales. Puis à Rome, au G20, il a représenté l’Union africaine lors d’un sommet international. Enfin à Glasgow, à la COP26, il a présenté la RD Congo comme un « pays solution » face au dérèglement climatique.

Minutieusement orchestrée par les lieutenants du président, cette séquence a été très commentée, aussi bien par l’opposition, prompte à dresser un parallèle avec l’ère Mobutu, que par certains soutiens du chef de l’État.

Objectifs moins avouables

« Il fallait montrer à l’opinion que ces voyages ne sont pas du tourisme. La RDC était un pays infréquentable lorsque nous avons pris le pouvoir », défend Peter Kazadi, cadre de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) et conseiller de Tshisekedi. « L’intention qui se cache derrière cette mobilisation pose un problème. C’est comme si on voulait justifier la nomination de Denis Kadima à la commission électorale, alors qu’il faut tourner la page et avancer », nuance un sénateur de l’Union sacrée [majorité présidentielle].

Au-delà de son intérêt symbolique, la mobilisation du jour répondait à deux objectifs moins avouables. Régulièrement critiqué pour ses nombreux déplacements à l’étranger, Tshisekedi souhaitait marquer ainsi le « retour de la RDC sur la scène internationale ».

On a voulu faire croire que l’Union sacrée allait exploser. Il fallait répondre

Retransmis en direct à la RTNC, l’événement devait aussi servir à montrer un front uni au moment même où la polémique liée à la nomination de Kadima risque de fissurer la majorité. « On a voulu faire croire que Félix Tshisekedi était isolé, que l’Union sacrée allait exploser. Il fallait répondre », confirme un proche du président.

Parti trois jours après avoir entériné au forceps la composition du nouveau bureau de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), Tshisekedi a surveillé de loin la petite tempête politique que sa décision a provoquée. Pendant les dix jours qu’a duré son voyage, à l’occasion des dîners, entre deux avions ou deux réunions, le sujet n’a été qu’effleuré. « Il a suivi la situation, mais son agenda lui imposait de respecter le rythme de sa tournée », balaie un membre de la délégation présidentielle.

Trois leaders

À Kinshasa, les lignes ont néanmoins commencé à bouger. L’opposition, incarnée par la plateforme Lamuka, de Martin Fayulu et Adolphe Muzito, et par le Front commun pour le Congo (FCC), de Joseph Kabila, a entamé des discussions pour former un « bloc » de contestation sur la question de la Ceni.

Une détestation cordiale s’est installée entre le président et le cardinal Ambongo

Si l’implication de ces trois leaders reste difficile à évaluer et si aucun n’a participé à la manifestation du 13 novembre (contre la « politisation » de la Ceni), la controverse a permis de créer des ponts entre les différentes forces d’une opposition jusque-là désunie.

Tshisekedi doit aussi composer avec les chefs de la puissante Église catholique, qui lui sont hostiles. « Une détestation cordiale s’est installée entre lui et Fridolin Ambongo », résume l’une des têtes d’affiche du gouvernement de Sama Lukonde Kyenge. Le président et le cardinal se sont revus quelques jours avant que le premier confirme la composition de la Ceni. Leur entretien n’a pas permis de dissiper la méfiance, en dépit du fait qu’Ambongo soit un parent de Jean-Pierre Bemba, lequel est un allié de Tshisekedi.

La principale inconnue reste le rôle que jouera, dans les prochaines semaines, l’un des principaux alliés du chef de l’État au sein de l’Union sacrée : Moïse Katumbi. L’ex-opposant, qui avait fait de la question de la composition de la Ceni une « ligne rouge », mène depuis la fin du mois d’octobre des consultations avec ses lieutenants. L’objectif : établir une position officielle et décider s’il claque la porte de l’Union sacrée.

Périlleux débat

Le duo que forment Tshisekedi et l’ancien gouverneur de l’ex-Katanga, qui avait d’ailleurs refusé le poste de Premier ministre, n’a jamais donné l’impression de fonctionner à plein régime. Les négociations pour le partage des portefeuilles ministériels ont constitué un premier point d’achoppement, plusieurs lieutenants de Katumbi estimant ne pas avoir obtenu le nombre de postes initialement prévu. Le périlleux débat qui s’est ouvert deux mois plus tard autour de la loi Tshiani (qui prévoyait de réserver l’accès à la magistrature suprême aux seuls Congolais nés de père et de mère congolais) a jeté un peu plus le doute sur l’avenir de leur collaboration. Le projet a beau être bloqué dans les bureaux de l’Assemblée, l’initiative a été largement perçue comme étant soutenue par le camp du chef de l’État (ce que ce dernier conteste) et dirigé contre Katumbi. Avec la Ceni, la rupture est consommée.

Tshisekedi n’a pas apprécié les contrats de lobbying de Katumbi. Il a eu l’impression d’être trahi

Depuis, Katumbi se démène, de Bruxelles à Washington, pour faire entendre sa voix. Dans la capitale américaine, les lobbyistes du cabinet King & Spalding sont à pied d’œuvre pour défendre sa position. « Félix Tshisekedi n’a pas apprécié ces contrats de lobbying. Ça lui a donné l’impression d’être trahi », souffle un intime du président. « Leur relation est partie sur de mauvaises bases, renchérit un ministre. Le président a vite compris que Moïse Katumbi n’était pas prêt à assumer le bilan de l’Union sacrée par peur de compromettre ses propres chances pour 2023. » Selon nos informations, le contact entre les deux hommes est aujourd’hui rompu.

Pour l’heure, le camp présidentiel se montre serein. Encouragé par certains diplomates à temporiser, Katumbi redoute, en cas de rupture, d’être lâché par des élus et des ministres issus de son propre parti. « Il y a d’autres personnalités qui ne sont pas satisfaites de la manière dont le processus de désignation des membres de la Ceni s’est déroulé, reconnaît un pilier de l’Union sacrée. Cela signifie-t-il qu’il faut tout jeter par la fenêtre et retourner dans l’opposition ? Ce n’est pas le moment. »

Double casquette

Félix Tshisekedi doit-il craindre l’isolement ? Candidat déclaré à sa propre succession, il jongle depuis plusieurs mois avec une double casquette. Celle d’un chef d’État à mi-mandat déterminé à rattraper le temps perdu après deux ans d’une cohabitation laborieuse avec son prédécesseur, Joseph Kabila. Et celle d’un président en campagne, qui prépare le terrain pour un second mandat.

Se déclarer candidat aussi tôt permet d’étouffer les ambitions de certains

En apparence complémentaires, ces deux casquettes peuvent être difficile à porter à deux ans d’une élection. « C’est à double tranchant, confie un sénateur proche de Tshisekedi. Se déclarer candidat aussi tôt permet d’étouffer les ambitions de certains. Mais cela favorise aussi le clientélisme politique. »

Les stratèges du président, eux, font déjà le compte de ses soutiens. « Une élection se gagne aussi grâce à la représentativité, confirme l’un d’eux. Nous travaillons donc à nous assurer de l’appui de personnalités d’envergure dans tout le territoire. » Dans l’Est, poursuit cette même source, le camp présidentiel espère pouvoir compter sur l’influence du patron du Sénat, Bahati Lukwebo, soutien déclaré de Tshisekedi pour 2023 et poids-lourd du Sud-Kivu.

Dans le Nord-Kivu, Tshisekedi mise sur l’aura que conserve son ancien directeur de cabinet, Vital Kamerhe, pourtant condamné pour corruption. Dans l’Ouest,  l’implantation de Jean-Pierre Bemba dans l’ex-Équateur ou celle du président de l’Assemblée nationale, Christophe Mboso, dans l’ex-Bandundu, dont celui-ci est originaire, pourraient l’aider à peser.

Voilà pour la théorie. Mais, dans la pratique, il ne sera pas simple de mettre en place une large plateforme politique. Si le soutien de certains cadres semble  acquis, d’autres masquent encore leur jeu. Les luttes internes au sein de l’Union pour la nation congolaise (UNC), le parti de Kamerhe, montrent que ce mouvement n’a pas encore défini clairement quelle sera sa ligne de conduite dans la perspective des scrutins de 2023.

Bemba a besoin de lever les doutes sur la question de son éligibilité

Quant à Bemba, toujours aussi discret depuis son retour en RDC, il se refuse à évoquer ses ambitions personnelles et se concentre pour le moment sur les différentes procédures de réparation qu’il a lancées en RDC à la suite de la destruction de plusieurs de ses biens, lorsqu’il était détenu à La Haye. « Il fait partie de ceux qui, même si ce n’est pas pour briguer la magistrature suprême tout de suite, ont besoin de lever les doutes sur la question de leur éligibilité », explique un proche du chef de l’État.

« Il ne faut pas non plus penser que Félix Tshisekedi est déjà focalisé sur 2023, tempère un ministre. Il y a de nombreux autres dossiers à faire avancer d’ici là. » Maintenant que le nouveau bureau de la Ceni est entré en fonction, le camp présidentiel devra s’atteler à la révision du fichier électoral et de la loi électorale, ainsi qu’à l’organisation des missions internationales d’observation que le chef de l’État a dit souhaiter… Au moment d’aborder son avant-dernière année de mandat, la route qui doit le mener aux élections de 2023 paraît encore bien embouteillée.