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Dépouillement des votes lors de l’élection présidentielle de février 2019. © Sylvain CHERKAOUI pour JA

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Locales au Sénégal : Pape Diop repart en campagne

Ancien maire de Dakar, ex-président de l’Assemblée nationale et du Sénat, ce self-made man, qui a fait fortune dans le privé, veut reconquérir la capitale. Mais, cette fois-ci, sans le soutien d’Abdoulaye Wade qui fut son mentor en politique.

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Par - à Dakar
Mis à jour le 19 janvier 2022 à 19:08

Pape Diop veut revenir à la tête de la capitale lors des prochaines élections, prévues le 23 janvier 2022. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Il est des ruptures qui se font avec fracas et entraînent un divorce définitif. D’autres se font dans le silence et laissent place à l’indifférence. Et puis il y a ces séparations qui n’en sont pas, des chemins qui s’éloignent mais ne cessent de se recroiser. Est-ce ainsi qu’il faudrait décrire la relation qu’entretiennent Pape Diop et Abdoulaye Wade ? Le premier a beau avoir été exclu du Parti démocratique sénégalais (PDS), depuis bientôt dix ans, avoir mené seul sa barque et créé sa propre formation (Bokk Guiss Guiss), il n’a pas complètement rompu avec l’ancien président, qui fut son mentor en politique.

Leur dernière rencontre a eu lieu il y a quelques semaines seulement. De passage en France, Pape Diop a rendu visite au patriarche à son domicile de Versailles, où celui-ci réside depuis plusieurs mois avec sa femme, Vivianne. Désormais candidat à la mairie de Dakar, Pape Diop n’a jamais perdu le contact avec Abdoulaye Wade, aux côtés duquel il a cheminé depuis la fondation du PDS, en 1974. Dans le gotha politique dakarois, c’est d’ailleurs son nom qui revient lorsqu’on demande des nouvelles de l’ancien président. « Voyez avec Pape Diop, ils se parlent tout le temps », nous conseille-t-on souvent.

Le PDS a choisi de diriger l’ensemble des listes, remettant en cause ce dont on était convenus

Mais les choses ont tout de même changé. Un temps membre de la coalition Wallu Sénégal qui s’est formée autour du PDS, Pape Diop en a claqué la porte à la fin du mois d’octobre pour présenter ses propres listes aux élections locales du 23 janvier. Lui-même tête de liste à Dakar, il se verrait bien de nouveau installé dans le fauteuil de maire.

Seul à la reconquête

Mais cette fois-ci, il se lancera seul à la reconquête de cette capitale qu’il a déjà dirigée – sous la bannière du PDS – de 2002 à 2009. Pourquoi a-t-il pris ses distances avec le parti libéral ? Parce que celui-ci entendait manifestement diriger Wallu Sénégal. « Nous avions décidé de faire nos choix d’investiture de manière démocratique, explique Pape Diop. Mais dix jours après, nous avons appris que le PDS avait choisi de diriger l’ensemble des listes, remettant en cause ce dont on était convenus. » Il déplore aussi la volonté du parti de faire de son candidat pour Dakar celui de la coalition – d’autant, dit-il, qu’il avait le profil pour le poste. « Même les membres du PDS me disaient “à Dakar, on n’a pas de problème de candidat”. »

En cette mi-novembre, le candidat nous reçoit dans le jardin de sa demeure du quartier cossu des Almadies, bâtisse coincée entre des immeubles en construction. Le Dakar qu’il a dirigé a bien changé depuis qu’il a dû céder sa place au socialiste Khalifa Sall, en 2009, mais Pape Diop espère bien revenir pour terminer ce qu’il a commencé. Et il a beaucoup de projets pour la capitale, dont certains n’ont jamais été menés à terme. Alors que le débat politique lié à ces locales semble plus focalisé sur les manœuvres politiciennes que sur la gestion de la cité, il tient à cœur à l’ancien maire d’expliquer sa vision pour la ville.

Une levée de 100 milliards de F CFA pour financer ses nombreux projets

Il rappelle qu’il a été l’artisan du mécanisme qui permet à Dakar de lever des fonds sur les marchés obligataires. Khalifa Sall ne parviendra pourtant pas à l’utiliser sous Macky Sall. « Peut-être qu’il a manqué de vigilance, rétorque Pape Diop. Il avait de très bons rapports avec Wade [au pouvoir jusqu’en 2012], il aurait dû en profiter. » Au cœur de son programme pour Dakar, la levée de 100 milliards de F CFA pour financer ses nombreux projets ; de la construction d’un parking souterrain pour désengorger le centre ville à la modernisation de l’éclairage public.

Un combattant discret

Pape Diop assure avoir gardé de bons rapports avec ses anciens compagnons du PDS. Y compris avec Macky Sall, qui a lui aussi cheminé aux côtés de Wade ? « Il faut que le prochain maire se mette au travail, main dans la main avec l’État », répond-il. Pape Diop le gestionnaire veut convaincre qu’il a (encore) quelque chose à apporter à Dakar.

Je me suis battu pour en arriver là

Plusieurs fois élu député depuis 1993, président de l’Assemblée nationale pendant cinq ans, brièvement porté à la tête du Sénat avant que celui-ci ne soit supprimé, il est aussi assis sur une petite fortune, amassée en travaillant dans le privé. Fils de marabout, né en 1954, à Kaolack, il confesse être « très discret » sur ses affaires, et tient à rappeler qu’il s’est fait tout seul malgré une enfance difficile. « Je me suis battu pour en arriver là. »

En 1978, diplôme de comptabilité en poche, il fonde l’entreprise Soumbédioune Export (Soumex), dont il fera l’un des leaders du continent en matière d’exportation de produits halieutiques vers l’Europe. Il étendra ensuite son empire à l’agriculture et à l’immobilier. De quoi figurer pendant longtemps parmi les premiers financiers du PDS.

En 2000, lorsque Wade troque son costume d’éternel opposant pour celui de chef de l’État, Pape Diop s’éloigne du monde des affaires, qui pourtant lui va bien, pour disputer et remporter la mairie de Dakar.

Réunir la grande famille libérale

La rupture vient plus tard, lorsque « Gorgui » perd ce pouvoir conquis de haute lutte, après avoir tenté de s’y accrocher. Son ancien Premier ministre Macky Sall, qui avait lui aussi quitté le navire libéral, a remporté la bataille. Nous sommes en 2012. Abdoulaye Wade, irritable, se remet à peine de la défaite qu’il lui faut déjà préparer les législatives de juillet. Pape Diop, le fidèle compagnon, l’ami de toujours, s’imagine déjà tête de liste nationale. Mais Abdoulaye Wade lui préfère Oumar Sarr. « Président, si je ne suis pas dans la liste nationale, je ne participerai pas à ces élections », lui lance Pape Diop. Il ne comptait pas quitter le PDS, mais il en est exclu de force, quelques mois plus tard.

Le PDS n’existe plus, même si Wade bénéficie toujours d’un capital de sympathie

Il continuera alors avec son parti Bokk Guiss Guiss, cheminant souvent dans les coalitions du PDS. À Macky Sall, il reproche la traque aux biens mal acquis, qui a conduit plusieurs de ses anciens compagnons en prison. « Je l’ai dit à Macky : “C’est toi qui a tout gâté ! Tu t’es mis à emprisonner les gens pour rien du tout !” », assure Pape Diop. En 2019, alors que sa candidature à la présidentielle est recalée par le Conseil constitutionnel, il décide de soutenir un autre ancien du parti : Idrissa Seck.

Encore aujourd’hui, il veut croire à la « recomposition de la famille libérale ». Avec « beaucoup d’ajustements », reconnaît-il toutefois. Une litote quand on voit ce qu’est devenu le PDS. Quant à la candidature de Karim Wade en 2024, il n’y croit pas, et en rit même – un peu – d’incrédulité. Il entonne lui-même l’oraison funèbre de ce qu’il appelle toujours « son parti » : « En tant que formation politique, le PDS n’existe plus. Wade bénéficie toujours d’un capital de sympathie, mais cette recomposition ne se fera que sous une nouvelle entité. C’est regrettable. »

Ses relations avec Abdoulaye Wade, elles, se sont considérablement refroidies depuis qu’il a présenté ses propres listes aux élections locales. « Il ne m’a rien dit de spécial, mais depuis cette histoire, il ne m’a pas appelé, je ne l’ai pas appelé. » Les ruptures, surtout quand elles traînent dans le temps, ont toujours quelque chose de douloureux.