Politique

Le Nigeria va-t-il imploser ?

Mis à jour le 18 novembre 2021 à 13:05
Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Par Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), à Paris

Un soldat nigérian à Aba, dans une zone favorable aux indépendantistes biafrais, le 15 février 2019. © CRISTINA ALDEHUELA/AFP

Après l’élection sous haute tension du gouverneur de l’Anambra – région où les séparatistes pro-biafra sont actifs –, certains spéculent de nouveau sur une prochaine implosion du Nigeria. Mais l’élite au pouvoir trouve toujours des arrangements de dernière minute pour éviter le pire.

Au Nigeria, la résurgence de groupes séparatistes biafrais dans le Sud-Est, la résilience des jihadistes de Boko Haram dans le Nord-Est, la persistance de fortes tensions communautaires au Centre et la virulence du banditisme rural dans le Nord-Ouest ont remis au goût du jour l’idée que le pays le plus peuplé d’Afrique était promis à l’implosion dans un avenir plus ou moins proche.

Cela n’est pourtant pas nouveau. Souvent présenté comme un assemblage artificiel d’ethnies diverses et variées, la fédération nigériane est depuis longtemps considérée comme un État fragile.

Un sentiment national peu développé

À l’indépendance, déjà, on ne manquait pas de s’inquiéter de l’ampleur des divergences observées entre les trois principaux groupes du pays : les Haoussa-Peuls au Nord, les Yorouba au Sud-Ouest et les Ibo au Sud-Est. De fait, le sentiment national n’est guère développé. D’après des sondages d’Afrobarometer menés en 2020 à travers les 36 États de la fédération, à peine 0,1 % de la population affirme être exclusivement nigériane. Près des deux-tiers, en revanche, disait se sentir autant nigériane que haoussa, yorouba, ibo, ou autre. De façon tout aussi significative, toutes les personnes interrogées ont accepté de répondre aux questions posées sur leurs appartenances communautaires en s’identifiant à un groupe ethnique.

À l’indépendance, les Britanniques ont légué un système très régionaliste

Les sentiments à l’égard des pouvoirs publics sont à l’avenant. Beaucoup de Nigérians se méfient d’un État prédateur et mafieux, sans pour autant être en mesure d’invoquer un quelconque roman national pour se retrouver autour d’une vision et d’un projet communs en vue de développer une puissance en devenir.

À l’indépendance, les Britanniques ont en effet légué un système très régionaliste. Avec le boom pétrolier des années 1970, la fédéralisation du pays a ensuite débouché sur un mode de partage de la rente qui a privilégié la nomination de responsables politiques et le recrutement de fonctionnaires sur la base de leur lieu de naissance plutôt que de leur compétence. Elle a également alimenté une sorte d’arithmétique ethnique qui a abouti à une prolifération de collectivités locales et d’États.

Les plaies de la guerre

À l’époque, certains militaires jacobins ont certes essayé d’instituer un service civique national pour obliger les jeunes bacheliers nigérians à mieux connaître leur pays. Mais ce programme est progressivement tombé en désuétude. Depuis 1999, le retour à un régime parlementaire n’a pas non plus permis de renverser la vapeur.

Les plaies de la guerre de sécession du Biafra (1967-1970) n’ont pas été cicatrisées et les historiens nigérians n’ont plus vraiment les moyens d’exercer leur métier pour contrecarrer les « romans régionaux » qui, sur un mode hagiographique et très local, idéalisent les principales personnalités politiques au pouvoir à l’indépendance. Établie à Ibadan en 1955, l’Historical Society of Nigeria, par exemple, a cessé de publier son journal en 2018 et parvient difficilement à tenir ses congrès annuels.

Le piteux état des bibliothèques universitaires et des archives nationales en dit long à ce sujet. À l’indépendance, l’historien Kenneth Onwuka Dike avait posé les bases d’un futur travail de mémoire collective en ouvrant des bureaux d’archives à Ibadan en 1958, Kaduna en 1962, et Enugu en 1963, chefs-lieux des trois régions administratives de l’époque. Au sortir de la guerre du Biafra, les établissements de ce type se sont ensuite multipliés en province jusqu’à ce qu’un décret militaire de 1992 transfère le siège des archives nationales à Abuja, la nouvelle capitale fédérale créée en lieu et place de Lagos.

Depuis lors, cependant, les divers gouvernements qui se sont succédé au pouvoir ne se sont guère préoccupés de veiller à l’archivage des documents officiels ou non. Concrètement, beaucoup d’archives d’État sont restées entre les mains de particuliers, notamment des fonctionnaires à la retraite, ou d’établissements semi-privés de promotion culturelle dans des villes comme Kano, Kaduna, Sokoto ou Port Harcourt. Entre deux récessions économiques, une telle situation en dit long sur les efforts de gouvernements qui, depuis la période fastueuse du boom pétrolier des années 1970, semblent avoir définitivement renoncé à financer tout travail de mémoire collective.

Bien que gangréné par la corruption et de forts niveaux de criminalité, le Nigeria échappe à la descente aux enfers de l’Éthiopie

En l’absence de roman national, pourtant, le Nigeria n’a pas renoué avec les affres de la guerre de sécession du Biafra. Bien que gangréné par la corruption et de forts niveaux de criminalité, il a également échappé à la descente aux enfers de l’Éthiopie, pays dont on disait encore beaucoup de bien il y a peu de temps. Plusieurs facteurs d’ordre politique, économique, militaire, psychologique et même mathématique expliquent en effet pourquoi l’entité « Nigeria » a, bon an mal an, « tenu ».

Interdépendance économique

À l’indépendance, d’abord, les trois régions administratives du pays commerçaient surtout avec la Grande-Bretagne et quasiment pas entre elles. Au vu des rapports de force existants, il était aussi plus facile pour une région de se rebeller en s’opposant aux deux autres. Depuis lors, en revanche, la restructuration politique du Nigeria en 36 États a multiplié les interdépendances économiques au sein de la fédération. Les Ibo, qui avaient mené la sécession biafraise, n’ont maintenant aucun intérêt à perdre leur accès à un formidable marché commun de 200 millions d’habitants, d’autant plus qu’ils excellent dans le commerce et qu’ils sont très dispersés à travers tout le territoire national.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la manne pétrolière a joué un rôle unificateur, et pas seulement déstabilisateur.

Le traumatisme de la guerre du Biafra, par ailleurs, est resté vif dans les mémoires. Désormais, l’élite au pouvoir est toujours prête à trouver des arrangements de dernière minute pour éviter le pire et les leaders des divers groupes séparatistes du Nigeria sont parfaitement conscients qu’ils n’ont absolument aucune chance de gagner une victoire militaire pour obtenir l’indépendance.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, enfin, la manne pétrolière a joué un rôle unificateur, et pas seulement déstabilisateur. À l’exception de quelques zones pétrolifères et peu peuplées du delta du Niger, toutes les régions ont aujourd’hui intérêt à rester au Nigeria afin de garder leurs droits sur le partage de revenus qui proviennent, pour l’essentiel, de l’extraction d’hydrocarbures. Le détournement et la redistribution informelle des fonds publics ont également permis de rassembler les diverses clientèles du pouvoir autour d’un projet commun de pillage des ressources de l’État ! La vraie question est maintenant de savoir si la baisse programmée de la production pétrolière du Nigeria va remettre en cause des équilibres fragiles.