Politique

Maurice Audin et Jean-Claude Saint-Aubin : la vérité entravée par le « secret défense »

Dans « Secret-Défense – Le Livre Noir », Pascal Jouary recense 40 affaires encore entourées de mystère. Parmi elles, deux épisodes emblématiques des opérations clandestines pendant la guerre d’Algérie.

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Mis à jour le 16 novembre 2021 à 16:39

L’accident du 4 juillet 1964, près de Fréjus, qui a coûté la vie à Jean-Claude Saint-Aubin © DR

C’est une notion dont on peine à mesurer la portée, et qui, si elle est maniée sans précaution, ouvre la porte à toutes les instrumentalisations possibles. Le secret défense est un dispositif auquel tous les États ont eu recours au cours de leur histoire. Obstacle à la vérité pour certains, garant des intérêts supérieurs de la nation pour d’autres, il est sujet à controverse.

D’emblée dans Secret défense – Le Livre Noir (éditions Max Milo), Pascal Jouary s’interroge : serait-il le « moyen idéal pour étouffer les scandales, masquer des crimes et, plus généralement, empêcher les enquêtes ? » Pour ce journaliste, le secret défense se heurte en tout cas à trois problématiques principales : la défense de la puissance d’un État, le droit, qui devrait être en mesure d’obtenir la déclassification de documents et, enfin, l’exigence de transparence vis-à-vis des citoyens.

Jeune Afrique dévoile ici deux extraits de Secret défense – Le Livre Noir. L’un a trait au probable assassinat d’un harki marocain qui s’apprêtait à effectuer un témoignage compromettant. L’autre concerne l’opacité entretenue pendant plus d’un demi-siècle autour de l’affaire Maurice Audin.

Mohamed Moualkia, un témoin compromettant ?

« Nous voici le 5 juillet 1964, au lieu-dit des Esclapes, près de Fréjus. Il est sept heures du matin. La voiture de sport de Jean-Claude Saint-Aubin est retrouvée emboutie dans un platane. Dans la matinée, ses deux passagers – Jean-Claude et sa petite amie – décèdent à l’hôpital de Fréjus. Le conducteur, âgé de 23 ans, avait pris la route la veille. Direction la demeure familiale, au Pin de la Lègue. Ce fils de bijoutiers dijonnais sait manier son bolide : il est testeur de véhicules pour Jaguar, à Genève.

Très vite, l’enquête conclut à un accident classique. Cela ne convainc pas la famille, qui juge l’hypothèse invraisemblable. Jean-Claude était pilote et connaissait la route. L’assoupissement et la vitesse, que les hypothèses officielles mettent en avant ? Ses proches n’y croient pas.

Son corps est retrouvé calciné chez lui, alors qu’il s’apprêtait à témoigner sur TF1

Jusqu’ici, nous semblons loin du secret d’État. En effet, il faut attendre quelques mois avant que Mohamed Moualkia ne se manifeste et ne change la nature du drame en indiquant une piste. Ce harki marocain affirme avoir vu l’accident alors qu’il se rendait au travail. Selon lui, il a été causé volontairement par un camion militaire. La justice ne juge pas bon de le convoquer. Elle ne s’intéresse guère plus à lui quand, en 1984, son corps est retrouvé calciné chez lui, alors qu’il s’apprêtait à témoigner sur TF1 à propos de cette affaire.

L’autopsie sera refusée à la famille. Le doute s’épaissit. La perplexité aussi : pourquoi des soldats français organiseraient-ils l’assassinat d’un jeune pilote a priori sans histoire ? Aussi incroyable que cela semble, l’explication est peut-être à chercher du côté de l’Organisation de l’armée secrète (OAS), une organisation paramilitaire créée en 1961 pour défendre la présence française en Algérie. Car ce 5 juillet 1964, Jean Ménigaud, alors trésorier de l’OAS, avait rendez-vous avec l’organisation. Il possédait la même voiture que Jean-Claude, et sa voiture était, elle aussi, immatriculée en Suisse. L’hypothèse d’une erreur de cible ne sera jamais confirmée officiellement. De guerre lasse devant l’omnipotence du secret, la famille des défunts a abandonné l’espoir de connaître le fin mot de l’histoire.

En 1997, Michel Enaud, ancien chef de commando de l’OAS, a affirmé être en possession de documents classifiés secret-défense attestant qu’il s’agit d’une bavure. L’enquête n’a pas été relancée pour autant. L’État s’est contenté de verser 500 000 francs (environ 75 000 euros) aux parents de M. Saint-Aubin. Difficile de ne pas y voir une reconnaissance de culpabilité a minima, quand la levée du secret-défense aurait conduit l’État à admettre, d’une part, sa responsabilité dans l’assassinat d’un jeune homme et, d’autre part, la pratique d’assassinats ciblés sur son territoire.

Le cas Saint-Aubin est loin d’être le seul à laisser peser sur la question algérienne la chape du secret-défense. Peu après la mort du pilote, Mehdi Ben Barka disparaissait… »

L’affaire Maurice Audin

« L’un des cas les plus emblématiques de l’assassinat politique – donc du rôle du secret-défense pour maquiller les crimes d’État – remonte à 1957, sous la présidence de René Coty. Le contexte est tendu. C’est la guerre d’indépendance. Le 1er novembre 1954, l’Algérie est entrée en guerre. En septembre 1955, le Parti communiste algérien (PCA) est interdit. En 1956, les pouvoirs de police sont confiés aux forces armées. Le 7 juillet 1957, lors de la bataille d’Alger, ils sont délégués à la 10e division parachutiste du général Massu.

Dès le 10 juin de cette année, les paras du 1er régiment des chasseurs ont arrêté le docteur Georges Hadjadj, membre du PCA. Ils le soupçonnent d’avoir installé une imprimerie clandestine chez lui. Le lendemain, deux membres du même régiment, les lieutenants Philippe Erulin et André Charbonnier, procèdent à l’arrestation de Maurice Audin. Ce mathématicien de 25 ans, membre du PCA, travaille comme assistant à la faculté des sciences d’Alger et milite pour l’indépendance algérienne. Pendant ce temps, son épouse Josette et leurs trois enfants, dont le plus jeune est âgé d’un mois, sont séquestrés. (…)

En 2018, Emmanuel Macron avait pourtant reconnu qu’il avait été exécuté ou torturé à mort

Josette Audin ne reverra jamais son époux. Sachant à quoi s’en tenir, elle porte plainte pour homicide dès le 4 juillet 1957. Avocats, universitaires et associations anti-torture se mobilisent. Officiellement (même si les versions officielles ont varié), Maurice Audin se serait évadé. Le 21 juin 1957, cette version est mise en scène par des paras dans les rues d’Alger, et confortée par des rapports militaires officiels. Dès 1958, Pierre-Vidal Naquet démonte cette fable dans L’Affaire Audin. La même année, Henri Alleg enfonce le clou dans La Question, son autobiographie. Il y évoque notamment le rôle de la torture dans la disparition du mathématicien.

L’armée a toujours nié avoir tué le savant. Seul, en 2014, le sulfureux général Paul Aussaresses a reconnu, à titre posthume, avoir ordonné son exécution au couteau « pour faire croire que c’étaient les Arabes qui l’avaient tué ». La même année, François Hollande, président de la République, admet que Maurice Audin « ne s’est pas évadé. Il est mort durant sa détention » au cours d’évènements « que la justice n’a plus les moyens d’éclairer » malgré « des recherches sans précédent dans les archives du ministère de la Défense ».

En 2018, Emmanuel Macron « reconnaît, au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté à son domicile » et « souhaite que toutes les archives de l’État qui concernent les disparus de la guerre d’Algérie puissent être librement consultées ». En 2021, Pierre Audin, fils de Maurice, faisait le point sur cette levée du secret-défense : “En septembre 2018, [Emmanuel Macron] (…) a annoncé qu’il allait ouvrir des archives pour l’ensemble des disparus de la guerre d’Algérie. (…) En 2019, il a simplement publié un décret concernant Maurice Audin et rien que lui. Et maintenant, on constate que le secrétariat général à la Défense et à la sécurité nationale, qui est une espèce d’officine secrète qui travaille auprès du Premier ministre, a décidé de ne pas appliquer la loi concernant les archives.”

Grâce aux multiples couleurs et aux astuces qui permettent d’étendre son pouvoir, le caméléon qu’est le secret-défense a encore de beaux jours devant lui. »