Politique

Mali : quand la France se lance dans la guerre de communication

Depuis que Choguel Maïga a accusé Paris d’« abandon en plein vol », les spots publicitaires de l’opération Barkhane essaiment à Bamako. Une campagne qui s’inscrit dans la nouvelle stratégie de « lutte informationnelle » de l’armée française.

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Par - à Bamako
Mis à jour le 17 novembre 2021 à 12:45

Spot de l’opération Barkhane à Bamako © Nicolas Réméné pour JA

Seize panneaux et au moins 576 diffusions quotidiennes d’un petit film sur chacun. Depuis le mois d’octobre, les espaces publicitaires numériques de la capitale malienne sont porteurs d’un message intriguant. Entre une publicité pour un karaoké et de la réclame pour un forfait mobile défilent des pictogrammes de soldats et de blindés appuyés des slogans « Barkhane se transforme », « Ensemble ». Une première pour l’opération militaire française, qui projette en boucle son message au-dessus de plusieurs carrefours très fréquentés de Bamako, et qui s’est même invitée sur les ondes de trois chaînes de télévision, s’offrant un créneau de choix au moment des journaux de l’ORTM – la télévision publique malienne, la plus regardée du pays -, de Joliba TV et de Renouveau TV.

Alors que s’enchaînent des images de l’intervention française au Mali, la vidéo, courte, vient rappeler l’essence de l’opération et vulgariser les grandes lignes de sa restructuration, prévue pour 2022. Sur fond de musique guerrière, les « trois piliers » de l’opération Barkhane (« partenariat de combat », « réassurance » et « coopération ») laissent ensuite place à un rappel chiffré :  2 500 à 3 000 militaires français (contre 5 100 aujourd’hui), « dotés de moyens performants », composeront la « nouvelle force ».

« On ne s’en va pas »

Apparu sur les écrans maliens seulement quelques jours après la véhémente prise de parole du Premier ministre de la transition, Choguel Maïga, à l’ONU, qui a accusé la France d’« abandon en plein vol », le spot publicitaire sonne comme une réponse à la brouille diplomatique qui sévit actuellement entre Paris et Bamako. « On pourrait croire en effet que cet affichage arrive en réaction aux déclarations du Premier ministre malien, mais celle-ci a été décidée bien avant les propos qu’il a tenus à l’égard de la France. Il a fallu un peu de temps pour la concevoir », rectifie le colonel Pascal Ianni, porte-parole de l’état-major des armées françaises. Elle aurait même été initiée dès le mois de juillet, selon une autre source au sein de l’armée française.

Moins d’un mois plus tôt, Emmanuel Macron affirmait que la France n’avait pas « vocation à rester éternellement au Mali », et annonçait la « restructuration » en profondeur de l’opération extérieure française. Celle-ci, assez mal comprise, a largement été interprétée comme un départ de Barkhane. « Nous souffrons d’un déficit de communication sur la question de notre restructuration. Depuis l’annonce d’Emmanuel Macron en juin, les Maliens pensent qu’on s’en va. Ce n’est pas le cas », résume notre gradé.

Les fake news mettent à mal notre crédibilité et notre légitimité sur le terrain

Guerre des perceptions

La campagne répond surtout à la nouvelle stratégie adoptée par le ministère des Armées : « la guerre informationnelle ». Dirigée par le nouveau chef d’état-major des armées, Thierry Burkhard, qui a succédé à François Lecointre en juillet 2021, l’armée hexagonale entend notamment renforcer sa doctrine en matière de « lutte informatique d’influence ». Un jargon qui renvoie à la lutte « contre la propagande terroriste et la manipulation de l’information, partout sur les théâtres d’opération où les armées françaises agissent », résumait la ministre française des Affaires étrangères, Florence Parly, le 20 octobre dernier, présentant la nouvelle doctrine et annonçant un renforcement des équipements et ressources humaines consacrés à la lutte d’influence.

Un « combat informationnel », ou « guerre des perceptions », censée permettre de « gagner la guerre avant la guerre », estime le général Burkhard. « On a vécu vingt ans durant lesquels la logique était l’engagement sur le terrain, mais aujourd’hui ce n’est plus l’unique solution », martelait-il ainsi devant la presse le 5 octobre.

Au Mali, l’état-major des armées françaises entend combattre les fake news, alors que les réseaux sociaux relaient fréquemment des accusations de bavures et des soupçons sur un agenda caché de l’Hexagone, « pilleur de ressources ». Le colonel Raphaël Bernard, qui y a servi à trois reprises entre 2015 et 2020, se souvient d’une campagne de désinformation menée en 2019, alors qu’il était en poste à Gao. À l’époque, treize militaires français sont tués dans le crash de deux hélicoptères. « On nous a accusés sur les réseaux sociaux d’avoir simulé ces morts afin de transporter de l’or dans les cercueils. C’est indécent pour nos soldats tués au combat, mais cela met également à mal notre crédibilité et notre légitimité sur le terrain », déplore l’auteur d’Au cœur de Barkhane (éditions JPO).

Via des communiqués de presse, des newsletters et désormais des affichages au ton publicitaire, « l’enjeu est d’éviter qu’un narratif biaisé ou faux s’installe dans l’opinion publique », explique Pascal Ianni, qui ajoute qu’« en Centrafrique également, la France et l’Union européenne font face à des campagnes de désinformation très virulentes, menées notamment par des groupes d’influence sans doute proches de la Russie. »

Pas de positionnement clair

Mais alors même que les messages de l’opération Barkhane martèlent sur les télévisions maliennes son intention de rester, Paris brandit la menace d’un retrait des troupes à mesure qu’enfle la rumeur de négociations entre Bamako et le groupe de paramilitaires russes Wagner. « Les discours militaire et politique de la France sont antagonistes. Emmanuel Macron, Jean-Yves Le Drian et Florence Parly n’ont pas de positionnement clair : veut-on partir, veut-on rester ? décrypte Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network. Alors on mise sur la communication militaire, au risque de voir la force militaire française devenir le réceptacle des critiques visant la politique de la France ». Selon cette spécialiste des questions sécuritaires en Afrique de l’Ouest, « la campagne paraît découler d’une conception assez datée du rôle de l’instrument militaire et du mythe selon lequel le recours à la force est l’attribut suprême du pouvoir politique ».

Barkhane est prise en étau entre l’agenda électoraliste d’Emmanuel Macron et le rapport de force entre Paris et Bamako

« On croit être dans l’opération psychologique, dans la guerre informationnelle, mais il semble que l’on se situe davantage dans le registre de la promotion publicitaire, ce qui est contreproductif », ajoute-t-elle. L’opération Barkhane, prise en étau entre l’agenda électoraliste du chef de l’État français, qui devrait briguer un nouveau mandat en avril 2022, et le rapport de force entre Paris et Bamako, entretient ainsi une communication dictée par la réalité du terrain, quitte à ne pas coller tout à fait avec celle de l’exécutif français. C’est pourtant à la demande de l’ambassade de France au Mali que le message initial “La France reste au Sahel”, délicat à l’heure où certains accusent la France de néocolonialisme, a laissé place au slogan “Ensemble”, bien plus consensuel. »

« En toute logique, les éléments de langage de Barkhane sont censés être en cohérence avec la stratégie politique de la France, mais on comprend aisément qu’en tant qu’opération, Barkhane soit prise par ses propres impératifs afin d’œuvrer à son intégration sur place », analyse un ancien militaire ayant travaillé sur les questions d’influence.

L’état-major des armées, lui, se défend de tout discours politique. « Nous ne parlons pas de la même chose. Quand nous diffusons des spots pour expliquer la transformation de l’opération française, nous ne parlons ni de Wagner ni de la durée de la transition. Il s’agit là de sujets d’abord politiques qui ne nous concernent pas directement », fait valoir le colonel Pascal Ianni.

Matraquage publicitaire ?

Sauf que pour certains observateurs, la nouvelle stratégie de communication des armées françaises au Mali s’apparente à du « matraquage publicitaire ». « Les débats sont plus efficaces que ces spots », tance le rédacteur en chef d’une radio malienne, qui assure avoir invité des représentants de Barkhane à débattre sur ses plateaux, sans succès. « Les radios sont un relais beaucoup plus efficaces dans un pays où le taux d’analphabétisme est aussi haut et où la culture de l’oralité est très importante. Elles sont le premier réflexe pour s’informer. Combien de Maliens s’arrêtent devant les panneaux publicitaires ? Combien même comprennent ce qu’il y est écrit ? », interroge Massiré Diop, journaliste du quotidien L’Indépendant.

« La doctrine de conquête des cœurs et des esprits est désormais dépassée, renchérit Niagalé Bagayoko. Elle découle à la fois des expériences de Lyautey et Gallieni à la fin du XIX siècle et au début du XXe siècle, des conclusions tirées par des théoriciens tels que Trinquier et Hogard à la suite de la défaite indochinoise, de l’idée d’insertion dans le milieu d’intervention développée à la fin des années 1950 en Algérie par Galoula. Nombre de théoriciens militaires – y compris récemment les Américains en Afghanistan – ont jugé intéressant de continuer à s’inspirer des ces approches. Mais à l’époque, les insurgés souhaitaient conquérir le pouvoir quand leurs adversaires cherchaient à conserver leur empire. Aujourd’hui, on n’est plus dans de telles configurations mais dans un environnement de souveraineté où les populations entendent faire valoir leur droit à être protégées et n’acceptent pas qu’on manipule leur intelligence et leurs sentiments. »

« Barkhane vous surveille »

Si on peut difficilement imaginer que ce genre d’opérations de communication puisse ramener la capitale malienne au temps des manifestations spontanées célébrant l’opération Serval et François Hollande, comment la « guerre informationnelle » de la France influe-t-elle sur le théâtre des opérations ? Concentrée à Bamako, dans le sud du pays, encore majoritairement préservé, la campagne des armées françaises a-t-elle réellement une incidence sur son action militaire dans le centre et le nord du pays ?

L’intelligentsia bamakoise a sa vision, le reste du pays en a une autre

« Quand j’étais posté à Kidal ou à Gao, je n’ai jamais vu ce que l’on peut voir à Bamako. Dans le Nord, les populations nous accueillent très bien, et je n’ai jamais assisté à une manifestation réclamant le départ de la France », se souvient le colonel Bernard, selon qui « l’intelligentsia bamakoise a sa vision, le reste du pays en a une autre ».

Circonscrites à Bamako, où ont lieu les manifestations dites « anti-françaises » et où résonnent les discours pro-russes, les campagnes de Barkhane n’atteignent pas le Nord du pays ou la zone des Trois frontières, où interviennent les soldats français. Sur le terrain, l’armée s’appuie davantage sur les opérations militaires d’influence, les actions civilo-militaires ou les opérations psychologiques. « Il s’agit d’influencer les populations locales pour faire accepter la présence de la Force. Et cela passe par la diffusion de messages avec des haut-parleurs comme par le forage d’un puits ou la reconstruction d’un marché, qui offrent des leviers pour que les populations adhèrent à la présence de Barkhane », explique notre ancien militaire un temps chargé des opérations d’influence.

Ce qui n’empêche pas quelques ratés. Comme en 2020, alors que Barkhane larguait dans le Gourma malien des tracts représentant un soldat français survolant le territoire. Le message, « Barkhane vous protège », avait alors été traduit en plusieurs langues locales, aboutissant à un « Barkhane vous surveille », moins amical que le message original.