Société

Sénégal : quand le nouveau livre de Diary Sow fait polémique

Dix mois après sa disparition mystérieuse, la jeune étudiante publie un nouveau roman chez un éditeur parisien. Mais au Sénégal, la cote de l’enfant prodige a nettement chuté.

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Mis à jour le 20 novembre 2021 à 12:42

La Sénégalaise Diary Sow , à Paris, le 8 novembre 2021. © JOEL SAGET/AFP

Mohamed Mbougar Sarr et Diary Sow ont plus d’un point en commun. Outre que tous deux sont sénégalais et qu’ils ont chacun reçu par le passé le titre prestigieux de « meilleur élève » du pays (Mbougar Sarr en 2009, Diary Sow en 2018 et 2019), ils sont actuellement en promotion en France pour parler de leur dernier livre : La Plus Secrète Mémoire des hommes (Philippe Rey/Jimsaan), pour l’un ; Je pars (Robert Laffont) pour l’autre. Mais la comparaison s’arrête là.

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Là où le talent littéraire de Mohamed Mbougar Sarr, déjà auteur, depuis 2015, de trois romans remarqués, vient d’être récompensé par le prestigieux Prix Goncourt, il est peu probable que le roman de Diary Sow, au style adolescent et à l’intrigue à l’eau de rose, se retrouvera au palmarès d’un prix littéraire de premier plan.

Crise existentielle

Pour la deuxième fois, l’étudiante sénégalaise, qui avait obtenu une bourse d’excellence de son gouvernement pour venir étudier à Paris en classe préparatoire, au prestigieux lycée Louis-le-Grand, brode sur le thème de la fugue, déjà présent dans son premier roman, Sous le visage d’un ange (L’Harmattan, 2020). Après le drame intime d’une jeune femme désireuse de rompre avec son milieu familial, l’héroïne de Je pars décide, elle, de renoncer à un destin tout tracé pour une échappatoire clandestine.

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Officiellement, tout, chez Diary Sow, n’est que fiction. Et pourtant, la note de présentation de l’ouvrage ressemble à s’y méprendre à sa propre histoire, qui avait défrayé la chronique au Sénégal comme dans la presse internationale, jusque dans les colonnes d’El País ou du New York Times. Au début de l’année 2021, au lendemain des vacances de Noël, Diary Sow n’avait plus réapparu dans son établissement et demeurait introuvable dans la résidence universitaire où elle logeait.

Pendant plus de quinze jours, sur les réseaux sociaux comme dans les rues de Paris, la communauté sénégalaise avait fait résonner le djembé, priant pour qu’il ne lui soit rien arrivé. Jusqu’au jour où la jeune femme, aujourd’hui âgée de 21 ans, avait fait son come-back après une fugue assumée.

« Partir. N’importe où. Prendre sa liberté. Retrouver le contrôle de soi. Oublier la pression, une famille qui aime mal, des ambitions qui sont celles des autres. Cesser de jouer un rôle…, écrit-elle dans Je pars. Un matin d’hiver, Coura quitte sa chambre d’étudiante, ses amis, Paris, la France. Sans regret. […] Sa disparition est d’autant plus inquiétante qu’elle était une jeune fille modèle, menant une existence parfaitement rangée. »

À l’appui de cette crise existentielle qui sert de trame au roman, Diary Sow et son éditeur livrent un clip promotionnel sucré comme du sirop d’érable, digne de la collection Harlequin : « Qui suis-je aujourd’hui ? Qui serai-je demain ? Je ne suis pas. Je deviens », déclame une voix off adolescente, tandis qu’à l’écran une jeune Africaine qui lui ressemble déverse 30 kilos de vêtements sur une valisette pouvant en contenir trois fois moins, avant de s’enfoncer dans la nuit d’hiver pour un voyage que l’on imagine sans retour.

Rage et maladresse

Après avoir mis le Sénégal et la diaspora en émoi au début de 2021, durant la quinzaine de jours qu’aura duré sa fugue, Diary Sow avait subi un violent contrecoup de la part de celles et ceux qui, parmi ses compatriotes, s’étaient estimés floués par ce qu’ils ont considéré comme le caprice d’une adolescente indifférente à l’inquiétude suscitée par sa disparition. Certains en avaient même déduit qu’il s’agissait d’une cynique campagne de promotion pour son prochain ouvrage dont, à peine réapparue, elle s’empressa d’annoncer la sortie prochaine, via TikTok.

Quelques mois plus tard, Diary Sow vient donc de renouer malgré elle avec le bashing sur les réseaux sociaux, où nombre de Sénégalais s’en donnent à cœur joie pour critiquer l’élève modèle devenue passionaria de la disparition volontaire. Il faut dire qu’en termes de maladresse, la promotion de la jeune écrivaine a démarré sur les chapeaux de roue.

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Interviewée par l’AFP TV, elle lance ainsi, face à la caméra, en guise d’entrée en matière : « Le livre au complet est une façon de dire : ‘Je vous emmerde’. » Il n’en fallait pas davantage pour que le bad buzz qui avait accompagné sa réapparition reparte de plus belle. Ses quelques mots de justification sur Twitter – « Mon interview à #AFPTV a peut-être contrarié ceux qui m’ont toujours manifesté leur solidarité. Je tiens à préciser que mes propos s’inscrivent dans un contexte purement littéraire » – n’auront manifestement pas suffi à apaiser la rage et l’ironie de ses détracteurs.

Au cœur de l’affaire Diary Sow, aujourd’hui comme hier, le choc des cultures entre une jeune femme qui considère qu’elle est seule propriétaire de son destin et de ses choix (« Ma virginité, je la traîne comme un fardeau dont j’hésite à me débarrasser, n’ayant jamais trouvé le moment idéal », écrit-elle dans Je pars) et une société où la communauté est censée primer sur l’individu et où les tabous sont nombreux.

En arpentant le chemin escarpé d’une émancipation « à l’occidentale » et en se mettant dans la lumière avec la promotion de ce nouveau roman, alors que l’humiliation ressentie par nombre de Sénégalais n’a pas encore cicatrisé, Diary Sow continue donc de faire parler d’elle et de sa vraie-fausse disparition en des termes généralement peu flatteurs qui relèvent de la catharsis nationale.

En espérant sans doute qu’un jour, on parlera d’un de ses livres pour ses qualités littéraires.