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Gabon : après le pétrole, des idées ?

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Au Gabon, La Clé des champs cultive la fibre locale

Distributeur de fruits et légumes frais à Lambaréné, Libreville et Port-Gentil, la centrale d’achat veut se développer davantage au Gabon et exporter son modèle au Congo, en Centrafrique, en Guinée équatoriale, au Tchad et au Nigeria.

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Par - Envoyé spécial à Libreville
Mis à jour le 9 décembre 2021 à 18:07

Déchargement de fruits et légumes à l’arrière du bâtiment abritant le siège La clé des champs, à Libreville. © La Clé des champs

On s’affaire à l’arrière du bâtiment abritant le siège de l’entreprise, dans le quartier du Haut de Gué-Gué, à Libreville. L’équipe réceptionne une cargaison de sept tonnes de fruits et légumes, composée de tomates, choux, pommes de terre et bananes plantains ; partie de Bafoussam, au Cameroun, elle a parcouru 1 200 kilomètres en 36 heures pour arriver à Libreville aux aurores.

Une douzaine d’hommes et de femmes, la plupart flanqués d’un polo aux initiales de La Clé des champs, trient, nettoient, pèsent et rangent les produits dans des bacs de 2 à 30 kg qui rejoindront ensuite l’un des deux conteneurs pour la conservation ou celui pour la livraison immédiate.

Nous n’étions que trois personnes au départ et il a fallu faire de la prospection

« Nous avons 48 heures au maximum pour en écouler la totalité. Heureusement, tout est déjà commandé avant que nous déclenchions l’approvisionnement », explique Gautier de Warenghien, le directeur général de la société.

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Intérêt des opérateurs pétroliers

Le regard du Français s’illumine. Et dès qu’il s’agit de raconter l’aventure de La Clé des champs il devient intarissable . Tout commence en 2014, lorsque Eramet veut développer un projet minier à Maboumine, près de Lambaréné, dans le Moyen-Ogooué. Le groupe français charge alors ClassM, le spécialiste du conseil en responsabilité sociétale des entreprises (RSE), de mettre en place une centrale d’achat pour faire le lien entre les producteurs locaux de fruits et légumes et la base vie du projet minier.

« Nous n’étions que trois personnes au départ, et il a fallu faire de la prospection, mettre en place un dispositif de collecte et une mercuriale », se souvient le patron. Et la mayonnaise prend, au point de susciter l’intérêt des opérateurs pétroliers de la région (Total, Perenco, Maurel and Prom, Addax…), en quête de circuits courts d’approvisionnement.

Son revenu annuel est passé de 200 000 euros à 2 millions d’euros en cinq ans

Ils obligent leurs sous-traitants en restauration (Sodexo, GSS, Newrest, Ayoba) à se faire livrer par la jeune entreprise. Deux ans plus tard, bien qu’Eramet abandonne son projet à Maboumine, La Clé des champs poursuit ses activités, et le mouvement qu’elle a engendré prend de l’ampleur en intéressant les revendeuses des marchés de Lambaréné.

Objectif : Cameroun, Congo, Tchad, Nigeria…

Depuis, la filiale de ClassM a fait du chemin. Aujourd’hui détenue à plus de 50 % par la Compagnie fruitière, leader mondial du secteur, elle a vu son revenu annuel passer de 200 000 euros à 2 millions d’euros de 2015 à 2020.

Les supermarchés ne représentent que 5 % du chiffre d’affaires

L’entreprise, qui est l’une des rares de son domaine à fonctionner exclusivement dans le secteur formel, emploie plus de trente personnes réparties entre les sites de Libreville, Port-Gentil et Lambaréné. Sans compter la cinquantaine d’employés actifs au Cameroun, qui fournit 80 % des produits qu’elle distribue à ses 300 clients – grossistes, demi-grossistes et détaillants.

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« Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les supermarchés ne représentent que 5 % de notre chiffre d’affaires, car ils génèrent peu de volumes », indique Gautier de Warenghien. Un parc de 14 véhicules, dont 5 camions, ainsi qu’un bateau assurant la liaison Lambaréné-Port-Gentil assurent les approvisionnements et la distribution des produits.

Gautier de Warenghien, directeur général de la Clé des champs. © Hans/MOUNGUENGUI

Gautier de Warenghien, directeur général de la Clé des champs. © Hans/MOUNGUENGUI

Un dynamisme entravé par la pandémie du Covid-19. « Nous n’avons pas pu atteindre nos objectifs budgétaires de 2020, mais avons maintenu le chiffre d’affaires de 2019 », poursuit le patron. La fermeture de la frontière avec le Cameroun entre avril et juin 2020 a provoqué l’arrêt de l’activité et, faute d’être parvenus à écouler leurs récoltes, les paysans camerounais n’ont pu renouveler leur production. La quasi-pénurie qui s’est ensuivie a provoqué une inflation temporaire, qui a rogné la rentabilité de la PME. Pour ne rien arranger, le confinement, qui impose un couvre-feu dès 21 heures, oblige les clients à fermer plus tôt, réduisant mécaniquement les volumes écoulés.

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Cependant, le succès est tel que ses dirigeants veulent étendre l’expérience de La Clé des champs dans d’autres localités du pays. Objectif : Franceville, Oyem et Mouila, avec des installations en propre ou en franchise, une formule que la PME expérimente actuellement à Port-Gentil. Diplômé en hôtellerie et tourisme, et passionné d’agriculture, Gautier de Warenghien, également responsable des projets de développement de l’entreprise en Afrique centrale, compte exporter son modèle dans un premier temps au Congo, en Centrafrique, en Guinée équatoriale, au Tchad et au Nigeria, « à raison d’un pays par an ». Pour l’heure, sa priorité est de mener à terme le projet de transformation de fruits et légumes de l’entreprise au Cameroun.


Un « Papa » attentif

La Clé des champs ne se contente pas d’acheter auprès des producteurs locaux. Depuis trois ans, elle développe un programme d’accompagnement à la production agricole (« Papa »), qui a déjà encadré une vingtaine de paysans.

Actuellement, cinq producteurs de bananes plantains et un éleveur de poules pondeuses (pour alimenter les pétroliers en œufs) tirent parti des conseils de ses ingénieurs agronomes. Ils bénéficient surtout d’un préfinancement sous forme de crédits de campagne, pour l’achat d’intrants et de matériels et le recrutement de la main d’œuvre, le remboursement s’effectuant au moment de la récolte.

« Si un producteur livre de la marchandise pour 100 000 F CFA (152 euros), il reçoit la moitié en cash, le reliquat étant affecté au remboursement du prêt », explique Gautier de Warenghien. Si le programme se trouve chamboulé par les éléphants – qui ont ravagé 10 hectares de bananeraie en 2020 (« un énorme frein à l’agriculture au Gabon », selon de Warenghien) –, les pachydermes ne pourront toutefois pas empêcher la diversification suscitée par le « papa » vers de nouvelles cultures, en particulier maraîchères : aubergines violettes, concombres, courgettes.