Politique

Algérie – Maroc : le match de tous les dangers, par François Soudan

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Mis à jour le 3 décembre 2021 à 10:33
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Un militaire algérien patrouillant à la frontière marocaine, dans la région d’Oujda, le 3 novembre 2021. © FADEL SENNA/AFP

Jusqu’ici maîtrisé et de basse intensité, le conflit entre Rabat et Alger est désormais (presque) hors de contrôle.

C’est une métaphore footballistique, osée mais en vogue, issue des coulisses du Palais et que l’on file volontiers en cette fin de 2021 au pays de la Botola – le championnat marocain. À la mi-temps du match qui oppose les Lions de l’Atlas aux Fennecs d’Algérie depuis un an, les premiers mènent trois à zéro.

« Tuer le match »

Le but initial a été marqué le 13 novembre 2020, quand les Forces armées royales (FAR) ont fait sauter le caillot de Guerguerat, à l’extrême sud du Sahara occidental, lequel menaçait de thrombose une artère commerciale vitale pour le Maroc.

Le deuxième, un mois plus tard, lorsque l’administration américaine a reconnu la marocanité de l’ex-colonie espagnole dans le cadre d’un accord tripartite où la normalisation des relations diplomatiques entre Israël et le Royaume joue le rôle d’une assurance-vie.

Le troisième a été inscrit fin juillet 2021 avec l’ouverture d’un 24e consulat général à Laayoune, la capitale des « provinces du Sud », illustration de l’effritement diplomatique des positions indépendantistes. Trois buts donc, reste à bétonner la défense « pour tuer le match », dit-on à Rabat.

« Never complain, never explain »

Depuis le début de la seconde mi-temps, laquelle s’annonce au moins aussi tendue que la première, les consignes du coach marocain – en l’occurrence le roi Mohammed VI – ont été suivies à la lettre. Face aux snipers d’Alger, le mot d’ordre est quasi victorien : « Never complain, never explain » – ni plaintes ni explications –, dos rond et mâchoires serrées. La rupture des relations diplomatiques, les accusations de pyromanie et de subversion, la fermeture de l’espace aérien et du gazoduc Maghreb-Europe ont été traitées à Rabat comme de simples nuisances, et la reprise des tirs du Polisario contre le mur de défense comme autant de coups d’épingle dans le désert.

Pourtant, selon nos informations, ces derniers ont coûté la vie à une demi-douzaine de soldats marocains depuis un an, et les drones chérifiens pulvérisent tout véhicule non-identifié s’approchant de l’ouvrage de défense en provenance de l’Est, comme on l’a vu début novembre non loin de Bir Lahlou.

Fuite en avant

Mais alors que les dirigeants du Polisario et leurs protecteurs algériens célèbrent à longueur de communiqués une « deuxième guerre de libération », pour l’instant largement virtuelle, les Marocains ont choisi le silence, quitte à laisser à leurs adversaires l’initiative d’une fuite en avant aussi fébrile que dangereuse.

Cette position, non dénuée d’une certaine forme d’hubris, repose sur un pari : celui d’une seconde mi-temps à durée indéterminée sur fond de prolongation indéfinie d’un conflit de basse intensité du type de celui qui oppose depuis soixante-dix ans l’Inde au Pakistan à propos du Cachemire.

Sauf que, s’il est toujours aussi inconcevable pour la monarchie et le peuple marocains de renoncer à ce qu’ils considèrent comme leur prolongement historique, tout indique que le régime incarné par Abdelmadjid Tebboune joue dans ce bras de fer une partie de sa légitimité politique. L’épreuve de force entre l’Algérie et le Maroc était jusqu’ici maîtrisée. Elle est désormais hors de contrôle.