Culture

Esclavage : Nantes revisite l’histoire de la traite atlantique

Mis à jour le 26 novembre 2021 à 09:40

Une salle de l’exposition « L’abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial, 1707-1830 », qui se tient au Château des ducs de Bretagne jusqu’au jusqu’au 16 juin 2022. © David Gallard/LVAN

Le Château des ducs de Bretagne réinterroge sa collection permanente sur l’histoire de l’esclavage dans le cadre de l’exposition L’Abîme. Le parcours met en lumière la globalité d’un système colonial qui a perduré bien après l’abolition.

Des milliers de petits points rouges, bleus, oranges, ou verts s’agitent sur une carte du monde animée. Ce flux affolant témoigne des itinéraires atlantiques, entre la première moitié du 16e et la deuxième moitié du 19e siècle, de quelque 31 166 navires de traite vers l’Afrique depuis la France, le Royaume-Uni, le Portugal, l’Espagne ou encore les Pays-Bas. « Une partie de l’histoire est comptabilisable, mais reste celle qui est moins visible, observe Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d’histoire de Nantes et commissaire de la très dense exposition L’Abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial, 1707-1830. Un titre choisi en référence à la notion de gouffre atlantique du philosophe et romancier martiniquais Edouard Glissant.

Cartographies de comptoirs de traite et commerciaux, documents d’archives (campagnes, factures, plans de navires…) souvent illustrés au moyen d’extraits sonores, cartes de territoires colonisés, peintures animées et autre maquette de navire à grande échelle projetée au sol et sur les murs… Autant de dispositifs immersifs qui permettent au visiteur de rentrer dans l’histoire pour mieux comprendre en quoi elle résonne encore aujourd’hui.

Scénographie inédite

Montrer la complexité du passé de la traite atlantique, qui fit entre 13 et 17 millions de victimes, pour être acteur et conscient du présent, tel est l’objectif que se sont fixés Krystel Gualdé et Bertand Guillet, directeur du Château des Ducs de Bretagne – qui abrite le musée où se tient l’exposition depuis le 16 octobre (et jusqu’au 16 juin 2022). Grâce à une scénographie inédite, ils ont ainsi repensé la collection permanente du musée pour offrir un parcours qui réinterroge l’histoire.

La première partie revient sur l’exploration des côtes africaines et le partage du monde par les Européens, les Portugais d’abord dès 1455, suivis par les Flamands, les Allemands, les Anglais, les Génois et les Vénitiens. Le nouvel espace rappelle les grandes étapes de la création de l’empire colonial français, sans faire l’impasse sur les territoires dits ultramarins aujourd’hui, dont l’histoire est directement liée à la colonisation du continent américain et à l’esclavage.

« C’était important pour nous de montrer la Martinique et la Guadeloupe pour que le visiteur comprenne les enjeux de la créolisation du monde, souligne Krystel Gualdé. Un musée d’histoire n’a d’utilité que si la démarche s’inscrit dans les débats qui questionnent la société civile. Qu’est-ce que les gens connaissent de la colonisation ?, s’interroge-t-elle. C’est une histoire très ancienne, qui remonte à l’esclavage. Celle du continent africain n’est que la seconde étape ». L’exposition fait également état de l’alliance entre la France et les grands monarques africains dans le Royaume du Congo et de Guinée. Une organisation structurée qui « n’empêche pas les victimes ».

Africae nova tabula (nouvelle carte de l’Afrique), par Henricus Hondius et Jan Jansson (1644).

Africae nova tabula (nouvelle carte de l’Afrique), par Henricus Hondius et Jan Jansson (1644). © Musée d’histoire de Nantes

Réflexion lexicale

Outre la scénarisation, une réflexion sur le lexique a également été menée par les équipes du musée, à la lumière du débat sur la décolonisation de la pensée. Sur les cartels, le terme « esclave » est ainsi remplacé par « personne mise en esclavage », car le premier « gomme l’identité ». Mais c’est surtout la notion de « commerce triangulaire » que les acteurs du Château ont tenu à supprimer. L’objectif de l’exposition étant de démontrer que la traite atlantique s’inscrit dans un système global.

Si Nantes devient, au cours de la première moitié du 17e siècle, un grand port d’armement international, la ville privilégie dès 1660 le commerce colonial des armateurs avec la vente de produits indiens et asiatiques qui contribuent largement à son enrichissement entre 1720 et 1733. À cette époque, des pièces textiles rapportées des Indes et des cauris arrivent dans le port dans des quantités astronomiques. Des biens aussitôt échangés en Afrique contre des captifs.

Les plus importants ports esclavagistes

Liverpool fut le premier port « négrier » européen – devant Londres et Bristol –, avec 4894 expéditions et 1,4 million d’esclaves déportés, soit autant voire plus que tous les ports français réunis. Nantes fut le premier port de traite français au cours de cette période et fit partir 1740 expéditions esclavagistes, déportant ainsi plus de 500 000 captifs africains. S’ensuivirent La Rochelle (447 expéditions et 160 000 personnes déportées), le complexe portuaire Le Havre-Honfleur (500 expéditions et 113 000 déportés), Bordeaux et Saint-Malo. Le groupe de ports des Provinces-Unies, actuels Pays-Bas, représenta 5,7% des expéditions. Des chiffres qui couvrent les voyages connus mais qui sont en réalité souvent nettement inférieurs à la réalité.

Porcelaine de Chine, soie, et même meubles en acajou provenant des Antilles… Autant de produits coloniaux exposés dans les vitrines du musée pour lever le voile sur un système qui tournait en permanence, enrichissant l’élite nantaise, une société avide de démonstration sociale, qui se voulait raffinée et qui consommait également tabac et café. « Il y a longtemps eu une nostalgie du grand XVIIIe siècle nantais, souligne la commissaire de l’exposition. Pendant des années, on a montré le passé “négrier” de Nantes, aujourd’hui on assume son passé esclavagiste, complète Bertand Guillet. L’accrochage rend ainsi hommage aux victimes et retrace des récits de vie de personnes mises en esclavage ayant vécu à Nantes. Leurs noms sont également projetés sur les murs pour restituer tout leur humanité.

Fait plutôt inédit, le parcours s’ouvre sur les vestiges du système esclavagiste dans notre contemporanéité

L’exposition se conclut sur les révolutions (marronages dans les territoires mis en esclavage, révolution haïtienne…) et sur les différentes abolitions jusqu’à celle de 1848 avec les mouvements de résistance en Guadeloupe et en Martinique, qui précèdent la colonisation du continent africain. Mais elle ne se referme pas totalement. Fait plutôt inédit, le parcours s’ouvre sur les vestiges du système esclavagiste dans notre contemporanéité : du racisme à l’esclavage moderne. Une partie didactique plutôt réservée au jeune public, qui a toutefois le mérite de mettre en lumière le précieux travail du journaliste franco-ivoirien Serge Bilé avec la diffusion de « Paroles d’esclavage, les derniers témoignages » (2011), tourné en Martinique.

Réseau de chercheurs africains

Le Musée de Nantes n’a pas fini de développer son cycle autour de l’esclavage. Plusieurs rendez-vous auront lieu jusqu’en décembre, comme le Mois Kreyol, le festival des langues et des cultures créoles. Pour une fois, un réseau de chercheurs africains est aussi impliqué dans la réalisation de ces événements, ce qui jette un éclairage particulièrement pertinent sur le savoir accumulé. Nantes réalise un travail sur le devoir de mémoire depuis plus de trente ans. En 1991, elle lançait « Les anneaux de la mémoire », la première exposition temporaire en France consacrée à la traite des Noirs et à l’esclavage, suivi dix ans plus tard par l’inauguration du mémorial de l’abolition de l’esclavage sur le quai de la Fosse. De son côté, Bordeaux a déjà commencé à dévoiler les pages les plus noires de son histoire. Alors que l’on célèbre les 20 ans de l’adoption de la loi Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, reste à savoir si les autres villes concernées par la traite atlantique emboîteront le pas.