Culture

Bénin : après la réception des 26 œuvres, fierté et unité nationale

Mis à jour le 12 novembre 2021 à 14:15

La retour des œuvres à Cotonou, ce mercredi 10 novembre 2021. © Erick Christian AHOUNOU/AID

Les vingt-six pièces, pillées par le colonel Dodds dans les palais royaux d’Abomey en 1892, sont enfin arrivées à Cotonou le 10 novembre. Désormais, c’est tout un peuple qui se sent investi du combat pour la restitution des œuvres initié par Patrice Talon.

Deux jours après le retour à Cotonou des 26 trésors royaux pillés dans les palais d’Abomey, l’ambiance reste particulière dans la ville. Les grandes affiches et les panneaux déployés sur les artères principales pour l’occasion rappellent que le pays vient de vivre un événement inédit et rare. Des voix s’accordent pour lire dans ce retour le symbole d’une fierté nationale retrouvée. C’est sans doute ce sentiment qui a poussé spontanément des milliers de curieux à se presser le long du boulevard qui mène de l’aéroport international de Cotonou jusqu’au palais de la présidence.

Dans une ambiance de liesse rarement vue, ils ont tenu à être les témoins oculaires du cortège transportant les statues, trônes et autres récades vers la Marina. « Cela témoigne de l’attachement que nous avons à ces objets culturels », a constaté Franck Ogou, directeur de l’École du patrimoine africain.

C’est une renaissance pour la culture africaine, un nouveau souffle pour la jeunesse béninoise et africaine

Pour les officiels et les citoyens lambda, le retour des œuvres est chargé de symboles. « C’est un moment important de notre histoire », a commenté Aurélien Agbénonci, le ministre des Affaires étrangères qui était aux premières loges pour accueillir les vingt-six œuvres lorsqu’elles ont été débarquées de l’avion cargo qui les a transportées depuis Paris. À ses côtés, son homologue de la culture, Jean Michel Abimbola, y voit « une renaissance pour la culture africaine, un nouveau souffle pour la jeunesse béninoise et africaine ».

Si le débat autour de la restitution des vingt-six œuvres est en cours depuis plus de cinq ans, leur retour effectif sur leurs terres d’origine ouvre des perspectives nouvelles. D’une part, une adhésion massive au mouvement de la restitution des œuvres pillées par l’ancien colonisateur mais aussi une opportunité de réappropriation d’une certaine identité nationale. « On a vraiment le sentiment que c’est maintenant que quelque chose commence », a ainsi salué Yvonne Adjovi-Bocco, sociolinguiste. « Ces œuvres constituent notre identité. Avec ces elles, nous nous retrouvons et nous avons là ce qui constitue notre fierté et notre identité », renchérit l’historien Bellarmin Codo.

Patrimoine commun

Compte tenu de la différence entre le contexte historique dans lequel les œuvres ont été déportées en Europe et celui de leur retour, les autorités béninoises ont tôt fait d’élucider certaines interrogations légitimes pour faire de ces objets de nouveaux symboles de l’unité nationale. « Les œuvres sont parties d’un royaume, elles reviennent dans une république, pour la nation béninoise. Qu’on soit du nord ou du sud, de l’est et de l’ouest, c’est un patrimoine commun et ce patrimoine va cimenter la fierté béninoise », a précisé Jean Michel Abimbola.

Sur le sujet, Patrice Talon, habituellement sobre dans ses prises de parole, sera encore plus précis que son ministre de la Culture. « Chacun sera libre de tisser, d’établir avec ces reliques, le lien qui lui plaira d’établir. Mais dans notre identité commune, républicaine, laïque, ces œuvres ne revêtent pour la République aucun caractère religieux ni spirituel. Si la spiritualité qu’on peut leur conférer n’est qu’une spiritualité neutre, alors elle est républicaine », a prévenu Patrice Talon.

À Paris comme à Cotonou, le président béninois n’a pas contenu son émotion et s’est laissé aller à de longues explications, contrairement à ses habitudes, sur la portée du retour de ces œuvres. « Le Bénin est riche de ses diverses identités. Elles sont multiples et la coïncidence de la restitution des vingt-six œuvres exclusivement emportées des palais des royaumes d’Abomey n’enlève rien à notre plaisir, à notre joie, à notre fierté, notre satisfaction d’avoir œuvré pour une restitution qui commence par ces œuvres-là, a-t-il expliqué. La seule chose qu’il convient aujourd’hui de mettre en perspective, c’est le Bénin. Et donc, il était utile de consacrer le caractère républicain de ces œuvres », explicite encore le porte-parole du gouvernement.

Patrice Talon va occuper une place importante dans l’histoire contemporaine béninoise

Et si c’était là l’événement ou l’acte qui devrait ancrer définitivement Patrice Talon dans l’histoire de son pays ? Son implication personnelle sur le sujet, son attitude, le faste et la solennité qui ont caractérisé l’accueil des œuvres ne sont pas sans rappeler les rêves de grandeur de l’homme. Le retour des œuvres, présenté comme un « fait historique rare », sous sa présidence apparaît comme un élément de concrétisation de cette ambition personnelle. « Patrice Talon, avec la réussite de cette restitution, va occuper une place importante dans l’histoire contemporaine béninoise et aussi dans l’histoire des relations entre le Bénin et la France. Puisque désormais, on ne peut plus évoquer les relations entre les deux pays sans souligner un tournant que constitue la restitution des biens culturels », analyse Léon Anjorin Koboudé, spécialiste en communication politique.

Nouvelle ère

Hors des frontières du Bénin, c’est aussi l’écho que fait le retour au pays des vingt-six œuvres qui hissent Patrice Talon et Emmanuel Macron au rang de dirigeants avant-gardistes. Invité spécialement à Cotonou pour l’occasion, Felwine Sarr, coauteur du rapport précurseur sur la restitution des œuvres, est optimiste sur la suite de la « nouvelle ère » qui vient d’être ouverte. « Le mouvement de restitution semble être européen et il y en aura de très importantes », parie l’universitaire sénégalais.

Patrice Talon, lui, a toujours clamé son vœu d’être porté en triomphe par les Béninois. Le retour de ces vingt-six œuvres va sans doute contribuer à le rapprocher de cet objectif. Pourtant, c’est peut-être maintenant que le plus dur commence pour celui qui, le 9 novembre à Paris, a déjà formulé de nouvelles demandes à son homologue français.

Parmi les nouvelles cibles du président béninois, des objets précis ayant une valeur affective particulière comme la tablette divinatoire de Guèdègbé. Le fameux devin n’étant autre que l’ancêtre du président béninois du côté de sa mère.