Diplomatie
Macky Sall, le 17 juin 2021.

Cet article est issu du dossier

Diplomatie : l’exception sénégalaise

Voir tout le sommaire
Économie

Papa Amadou Sarr : « Le modèle sénégalais fait des jaloux »

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 29 novembre 2021 à 09:17

Papa Amadou Sarr, ministre, Délégué général à l’Entreprenariat Rapide des Femmes et des Jeunes. © © DR

Nommé à la tête de la Délégation à l’entrepreneuriat rapide, avec le rang de ministre délégué, Papa Amadou Sarr a pour mission d’accompagner les Sénégalais désireux de créer leur activité ou de sortir de l’informel. Après trois ans d’existence, la structure suscite l’intérêt de nombreux pays de la sous-région.

Croissance prévue de 5,6 à 5,7 % en 2021, octroi d’un prêt par le Fonds monétaire international (FMI), ratio dette/produit intérieur brut (PIB) proche des objectifs fixés par les instances internationales, évaluation favorable de la part des agences de notation : le Sénégal a bien résisté à la crise économique née de la pandémie de Covid et semble bien gérer le « rebond » actuel. La plupart des analystes qualifient son économie de « résiliente » et saluent les efforts accomplis. Avec, toutefois, deux bémols : une création d’emploi trop lente pour faire face à l’évolution de la démographie du pays et un poids encore trop important du secteur informel, avec toutes les conséquences que cela implique pour les finances publiques.

C’est en grande partie pour répondre à ce double défi que la Délégation générale à l’entrepreneuriat rapide des femmes et des jeunes (DER/FJ) a vu le jour il y a trois ans. Pour Jeune Afrique, son délégué général, Papa Amadou Sarr, fait le point sur son bilan et revient sur les changements d’orientation auxquels la structure d’aide à la création d’entreprises a été contrainte pour faire face à la période Covid.

Jeune Afrique : Comment se porte l’économie du Sénégal après dix-huit mois de pandémie mondiale et la désorganisation générale qui en a résulté ?

Papa Amadou Sarr : L’économie est en phase de rebond. La croissance sera de 5,6 ou 5,7 % en 2021, nous avons bien tenu face à la pandémie. Le plan de résilience de 1 000 milliards lancé par le président, mais aussi les investissements publics importants de ces dernières années sur les infrastructures, l’éducation, les prestations sociales ont permis de contenir les effets du Covid. L’un des grands défis, qui est d’ailleurs à l’origine de la création de la DER, était et reste la forte part de notre économie constituée par le secteur informel. De l’ordre de 70 à 80 %. La conséquence directe, c’est que l’assiette fiscale est trop étroite. Il y a beaucoup de sensibilisation à faire sur cela, mais aussi, je pense, des mesures à prendre : trop de gens attendent tout de l’État providence, mais refusent encore de payer le moindre impôt.

Nous avons octroyé 150 000 crédits, soutenu la création de plus de 3 400 entreprises, formé plus de 4 000 entrepreneurs

Et la Délégation que vous dirigez, quel est son bilan au sortir de cette période difficile ?

Nous arrivons à trois ans d’exercice. Les deux premières années ont été dures, nous étions critiqués. Beaucoup nous voyaient comme un instrument politique au service du chef de l’État alors que nous sommes tout sauf politique. Nous sommes là pour promouvoir le secteur privé, l’activité des femmes et des jeunes, la création d’emploi. Lorsque la crise est arrivée, certains disaient que nous allions mourir. En fait, nous nous sommes installés durablement dans l’économie sénégalaise.

Et nous allons finir l’année avec 72 à 75 milliards de F CFA injectés dans l’économie sénégalaise, grâce en particulier à nos partenaires comme la Banque africaine de développement (BAD), l’Agence française de développement (AFD), la Fondation Gates, l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID)… Aujourd’hui, nous sommes présents dans toutes les régions, dans toutes les villes du pays. Nous avons octroyé 150 000 crédits, soutenu la création de plus de 3 400 entreprises, formé plus de 4 000 entrepreneurs. Nous avons aussi un projet spécifique à destination de la diaspora, la « quinzième région du Sénégal ».

Les projets que vous accompagnez sont-ils en majorité de pures créations, ou plutôt la régularisation d’activités venues de l’informel ?

Ce sont en majorité des activités déjà existantes, donc issues de l’informel. Des personnes qui entendent parler de nous, qui n’arrivaient pas à se faire financer par les voies classiques et qui tentent leur chance. Ce sont aussi, à 70 %, des femmes.

Nous travaillons avec la Guinée, avons des échanges avec le Togo, le Burkina Faso, le Congo et la Mauritanie

Quels secteurs sont les plus représentés parmi les entreprises que vous aidez ?

Le secteur primaire est largement dominant, à 60 % : agriculture, élevage, pêche… Nous les incitons à transformer leurs produits, localement. Ensuite, ce sont les services, 15 % environ. Certains comme la restauration, le transport ou l’hôtellerie ont souffert de la crise sanitaire, mais d’autres sont apparus, en particulier les livreurs. Suivent l’artisanat, à 11,8 %, le numérique, à 5,7 %, la culture et la création, autour de 1 %.

Le modèle de la DER semble intéresser beaucoup de pays parmi vos voisins. Avec lesquels êtes-vous en discussion ?

La Côte d’Ivoire est très intéressée, surtout par le secteur numérique. Nous travaillons avec la Guinée, et ce partenariat a continué malgré la crise que le pays a traversée. Nous avons des échanges avec le Togo, le Burkina Faso, le Congo et la Mauritanie, certains sont venus nous voir, je suis allé en visiter d’autres. Il est clair que nous faisons des jaloux : les gens se disent « si le Sénégal le fait, nous pouvons le faire aussi ». La plupart des pays africains ont une population très jeune et un modèle comme la DER permet de s’adresser à cette population. Nous avons déjà dépassé les prévisions que nous fixait le plan stratégique 2019-2022. Pour la période 2022-2024, nous visons un doublement de nos ressources et peut-être une évolution de notre statut pour aller vers un modèle comparable à Bpifrance, plus indépendant des financements publics. C’est indispensable, sinon nous continuerons à être critiqués.