Politique

Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo redescend dans l’arène

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 29 novembre 2021 à 11:00

L’ancien président assiste à l’ouverture du congrès de son nouveau parti, à Abidjan, le 16 octobre 2021. © © SIA KAMBOU/AFP

Quatre mois après son retour au pays, l’ancien président vient de créer son nouveau parti. À 76 ans, quelles sont vraiment ses ambitions ?

Les vivats de la foule, l’adrénaline d’un meeting, les flashs qui crépitent, les caméras de télévision, tous ces regards braqués sur vous… Plus de dix ans que Laurent Gbagbo n’avait pas goûté à ces moments forts qui accompagnent la vie des hommes et des femmes politiques. Alors, lorsqu’il pénètre dans la salle des congrès de l’hôtel Ivoire, ce samedi 16 octobre, l’ancien président ivoirien est forcément traversé par une émotion particulière. Il porte un costume bleu nuit, salue de la main ses partisans, monte quelques marches d’un pas lent et prend place devant l’estrade, assis sur un confortable fauteuil.

L’événement revêt une double importance. Ce jour-là, Laurent Gbagbo porte sa nouvelle formation sur les fonts baptismaux, le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI). Il acte dans le même temps son retour dans l’arène politique. Quatre mois après avoir mis fin à dix longues années d’exil, le voilà à nouveau au centre du jeu.

Instrument de conquête

Laurent Gbagbo réfléchissait depuis un moment à faire naître une nouvelle formation politique. L’idée avait déjà germé lorsqu’il était au pouvoir. Il y avait ensuite pensé dès les premières années de sa détention à La Haye. D’abord pour des raisons stratégiques et personnelles. « Si le Front populaire ivoirien [FPI] est le pur produit de ses entrailles, Laurent Gbagbo n’a jamais été un homme de parti, d’appareil. Il voit toujours au-delà. Un parti n’est à ses yeux qu’un instrument de conquête », explique l’un de ses plus proches collaborateurs.

Les querelles internes ont fini de le convaincre qu’il ne pouvait plus attendre. En janvier 2020, Pascal Affi N’Guessan lui rend visite à Bruxelles. C’est leur première rencontre depuis la fin de la crise post-électorale. Depuis l’arrestation de Gbagbo, l’ancien Premier ministre occupe le terrain et veut prendre la relève de son ancien mentor, provoquant une guerre de leadership à Abidjan.

Gbagbo n’accepte de le recevoir que sur l’insistance de certains de ses collaborateurs, convaincu qu’Affi N’Guessan ferait alors amende honorable. Il n’en est rien. Celui que la justice ivoirienne considère comme le président du FPI lui propose alors un marché : Laurent Gbagbo peut récupérer son fauteuil à l’unique condition qu’il soit nommé vice-président. « Il a compris à ce moment qu’il fallait tourner la page du parti. Il ne voulait pas céder à ce chantage et se doutait qu’il n’obtiendrait jamais gain de cause devant la justice », raconte un témoin de la scène.

Gbagbo se serait-il résolu à abandonner le FPI dans le cas contraire ? Ses proches répondent par l’affirmative, notamment parce que cela lui permet de se libérer de certains bras cassés que le FPI traînait derrière lui, et d’en être le seul instigateur.

L’intelligence, la malice, une dose de vice et un ego bien enraciné

Ce n’est qu’une fois rentré en Côte d’Ivoire qu’il s’est concrètement attelé à la mise en place de ce parti. Gbagbo a fait du Gbagbo, toujours prêt à détendre l’atmosphère, à mettre ses collaborateurs à l’aise, mais jamais très bavard lorsqu’il s’agit d’aborder les questions sensibles. « Il consulte énormément, écoute tout le monde mais ne livre jamais complètement le fond de sa pensée. Il ne va jamais vous répondre par oui ou par non », explique un de ses bras droit.

Résultat, lorsqu’il rend publique sa décision de créer un nouveau parti le 9 août, très peu de personnes peuvent se targuer d’avoir été mises dans la confidence. À 76 ans, il semble encore posséder ces ingrédients qui font de lui en Côte d’Ivoire, avec Alassane Ouattara, une référence en la matière : l’intelligence, la malice, une dose de vice et un ego bien enraciné.

Il fait toutefois face à un défi important. S’il peut s’adosser à certaines des structures du FPI, le PPA-CI est un parti dont la ligne politique est encore floue et qu’il faut construire. Pour y parvenir, Laurent Gbagbo s’est appuyé sur une équipe composée de vieux fidèles et de nouvelles têtes, chamboulant légèrement les habitudes de certains caciques.

Des personnalités moins politiques

Président du Conseil stratégique politique, Assoa Adou est chargé d’arrêter, avec Gbagbo, les grandes orientations du parti. Parmi les dix-sept personnes qui  composent ce Conseil, on retrouve notamment Sébastien Dano Djédjé, nommé premier vice-président, qui a présidé le congrès constitutif du parti, le 17 octobre; Laurent Akoun, l’un des idéologues du Front populaire ivoirien; ou encore Stéphane Kipré, le gendre de l’ex-chef de l’État et Georges-Armand Ouégnin, ex-patron de la plateforme d’opposition Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (EDS). Kipré a, entre autres, joué un rôle important auprès de Gbagbo lors de son exil en Europe, le soutenant financièrement et mobilisant la diaspora autour de lui. Quant à Sébastien Dano Djédjé, il a toujours été d’une grande loyauté et comprend parfaitement le président.

Nommé président exécutif du parti fin octobre, Hubert Oulaye aura de son côté la lourde tâche de faire appliquer les directives du Conseil stratégique. L’ancien ministre de la Fonction publique, à la tête du groupe parlementaire Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (EDS), sera épaulé par Damana Pickass. Pour Gbagbo, le nouveau secrétaire général du PPA-CI a le profil parfait pour animer et implanter le parti. « Laurent Gbagbo a la ferme intention de rajeunir le parti. Sa promotion en est le symbole. Pickass a toujours été d’une grande fidélité. C’est un élément sûr de son système », précise un cadre important du PPA-CI.

Plusieurs autres personnalités, moins politiques, entourent l’ancien président, dont Habiba Touré. Multicasquette, elle cumule les fonctions d’avocate, de chef de cabinet et de porte-parole de Gbagbo. Elle est également l’adjointe de l’ancien ministre Justin Koné Katinan, le porte-parole du parti. L’avocate n’est pas une fidèle historique. Elle s’est néanmoins rapprochée de Gbagbo lors de ses dernières années de détention, et surtout lors de son passage à Bruxelles. L’ancien président lui accorde désormais une grande confiance.

Bien plus discret, Auguste Emmanuel Ackah n’en demeure pas moins un pion essentiel de ce dispositif en tant que directeur de cabinet. S’il connaît Gbagbo depuis 1982, il n’a jamais vraiment fait partie de l’appareil du FPI. Un électron libre, qui s’est rendu une fois par trimestre à La Haye, et à qui l’ancien président a toujours aimé confier de discrètes missions. Ces dernières années, il était par exemple l’un des rares à pouvoir faire passer des messages entre Gbagbo et Simone. Ambassadeur au Ghana de 2007 à 2011, il est décrit comme un homme de consensus, pondéré et droit.

Divorce avec Simone

Simone Gbagbo le 15 janvier 2011 à Abidjan.

Simone Gbagbo le 15 janvier 2011 à Abidjan. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

De cette liste, il y a une grande absente : Simone Gbagbo. La cassure avec Laurent s’est brusquement accélérée au retour de l’ancien président. Le jour de son arrivée à Abidjan, le protocole a rapidement déraillé. Surtout, la présence de l’ancienne première dame a cristallisé les tensions. Comme les autres vice-présidents du parti, elle devait accueillir Gbagbo à ses bureaux, situé dans l’ancien quartier général du FPI, à Attoban, dans la commune de Cocody. Mais, de sa propre initiative, elle a décidé de se rendre à l’aéroport, provoquant quelque trouble. « Elle a voulu faire un coup politique », dénonce un proche de l’ancien président.

Il n’a alors fallu que quelques jours pour que Gbagbo officialise sa volonté de divorcer. La procédure se poursuit actuellement devant le tribunal de première instance d’Abidjan-Plateau, où Laurent et Simone ont eu l’occasion de s’expliquer à une reprise. Selon nos sources, ils se sont entretenus une seconde fois début août, dans un cadre plus privé et en présence d’une tierce personne.

« Dès que Laurent est arrivé au pouvoir, Simone a eu envie de faire partie de l’histoire. Elle a marqué son territoire, joué à fond sur son statut d’historique, créant une confusion entre l’institution politique et maritale. Quand Simone parlait, on se demandait s’il fallait écouter l’épouse ou la dirigeante du parti. Il était temps de mettre les choses au clair », explique un visiteur du soir de l’ex-président.

Gbagbo a laissé sa résidence historique, située à la Riviera-Golf, à Simone, qui y vit depuis sa sortie de prison, en 2018. Lui réside dans une villa appartenant à sa compagne actuelle, Nady Bamba. Il y a fait aménager des bureaux et une salle de réception. C’est là par exemple qu’il a reçu les personnalités désignées pour constituer les organes de son nouveau parti.

Très casanier, il y passe une bonne partie de ses journées et reçoit peu. Insomniaque notoire – tare qu’il a transmise à tous ses enfants – , il a un rythme de vie décalé comme lors de ses années présidentielles, où il prenait ses repas au palais vers 16 heures. Malgré cela, Laurent Gbagbo, qui ne boit que du décaféiné, paraît toujours extrêmement concentré aux yeux de ceux qui le rencontrent.

Pantouflard

Son épouse Nady est extrêmement présente. En dehors des membres de la famille, c’est par elle qu’il faut passer pour joindre Laurent Gbagbo. Elle est toujours là pour protéger son époux, mais ne craint pas non plus de jouer les intermédiaires en faveur de certains proches du pouvoir.

« Elle se bat pour donner une image opposée de celle qu’avait Simone. L’image d’une femme soumise, constamment derrière son homme. Mais elle a une très forte personnalité. Elle regarde et observe tout, avec beaucoup plus de distance et de doigté que l’ancienne première dame. Elle ne veut pas jouer les premiers rôles. Gbagbo lui fait entièrement confiance, car elle n’apparaît pas comme un adversaire politique. Lui, c’est un pantouflard. Il a besoin de quelqu’un à ses côtés qui gère et organise sa vie », raconte un familier du couple.

Fin octobre, Laurent Gbagbo s’est rendu dans son village de Mama, quittant le tumulte d’Abidjan pour une grosse semaine. Là-bas, le temps a longtemps paru figé derrière les murs de sa résidence. La nature y avait presque repris ses droits. Les bassins de pisciculture installés par Simone s’étaient vidés, le lierre avait poussé un peu partout. Mais le retour au pays de l’ancien président a redonné vie au lieu. Les balles incrustées dans la porte de villa qu’il s’était fait construire après son accession au pouvoir ont été enlevées, et des travaux ont débuté. Dans l’attente de voir sa maison totalement réhabilitée, Gbagbo séjourne dans la modeste bâtisse attenante, construite en 1990.

À Mama, Laurent Gbagbo a pu assister au baptême de son petit-fils. Il s’est aussi rendu, les 5 et 6 novembre, dans le département de Guibéroua, aux obsèques de la mère du docteur Christophe Blé, son médecin personnel. C’est un triste événement, qu’il n’aurait raté pour rien au monde tant les deux hommes, liés depuis les années 1990, sont proches et complices. Il en a aussi profité pour convoquer ses principaux lieutenants pour des séances de travail afin d’affiner l’architecture du PPA-CI et de mettre fin aux quelques frictions qu’a entraînées l’attribution des postes. Des rivalités entre Hubert Oulaye et Assoa Adou d’un côté, Justin Koné Katinan et Habiba Touré de l’autre.

Mon ambition aujourd’hui, c’est de partir, mais pas de vous abandonner car je serai toujours un militant de notre parti

Que cherche-t-on à 76 ans, quand on a tout connu ? Ses proches répètent à l’envi que « sa préoccupation majeure est de contribuer à créer un climat de paix. Cela passe par une vraie réconciliation, même si ça ne se décrète pas ». On sent, dans chacune de ses sorties médiatiques, une volonté de prendre une revanche sur l’Histoire, de redorer son blason.

« Il a fait des erreurs, mais n’a rien à expier. Il n’a fait la guerre à personne, n’a pas créé de milice, n’est à l’origine d’aucune tentative de coup d’Etat. Il connaît les raisons qui l’ont amené en prison et celles pour lesquelles on l’y a gardé aussi longtemps », résume l’un de ses vieux amis.

Et sur le plan politique ? Lors de la création de son nouveau parti, il a tenu un discours ambigu. « Mon ambition aujourd’hui, c’est de partir, mais pas de vous abandonner car je serai toujours un militant de notre parti, un militant de base. Je n’ai plus besoin de faire de démonstrations. Après ce parcours-là, la sagesse est de se décider à partir, mais pas brusquement », a-t-il déclaré tout en soulignant qu’il ne cesserait jamais de faire de la politique.

En vérité, il prépare sa sortie.Une sortie en beauté, même si certains caciques le poussent à se présenter en 2025

Même au moment d’évoquer sa condamnation pour l’affaire dite du casse de la BCEAO, il s’est montré sarcastique. « Gbagbo a été condamné à 20 ans, donc on va lui interdire d’être président ? (…) Une condamnation que je récuse, que je ne reconnais pas, ce n’est pas mon problème. Même si demain on me dit que je ne suis pas président à cause de cette fausse condamnation, il faut que le parti soit en capacité de continuer sa route. » « En vérité, il prépare sa sortie. Une sortie en beauté, même si certains caciques le poussent à se présenter en 2025 », estime un de ses proches.  « Je n’exclus rien », a-t-il répondu à ce sujet devant les caméras de France 24.

Posture offensive

“Gbagbo rêve peut-être d’être candidat, mais Ouattara ne le laissera jamais se présenter”, répond un homme qui les connaît parfaitement. Outre le couperet de la justice, la possibilité de rétablir une limite d’âge pour se présenter à l’élection présidentielle demeure sur la table. « C’est une sérieuse hypothèse. Toutefois, un vote à l’Assemblée nationale ne pourra intervenir trop tôt au risque d’affaiblir ADO », poursuit notre source.

Laurent Gbagbo maintient un contact téléphonique régulier avec Henri Konan Bédié. Plus stratégique qu’idéologique, l’alliance entre leurs partis se poursuit. Ses relations avec Alassane Ouattara sont en revanche bien moins fluides qu’elles n’ont pu l’être après leur tête-à-tête du 27 juillet. Les deux hommes se parlent beaucoup moins. Sur le ton de l’humour, Laurent Gbagbo peut se montrer moqueur envers son aîné. Mais il n’a jamais exprimé d’amertume, assurent ses proches.

« Laurent Gbagbo adopte une posture offensive. Il veut se positionner, s’affirmer auprès de son électorat. Il ne veut pas se soumettre à Ouattara mais ne sera pas dans la provocation. Ce qu’il veut, c’est le combat politique et démocratique ».

Est-ce la raison pour laquelle Laurent Gbagbo ne touche, selon ses proches, toujours pas ses indemnités d’ancien président ? Jointe par Jeune Afrique, la présidence confirme cette information, tout en précisant que les services de la Primature sont toujours dans l’attente de certains documents pour débloquer les fonds. Selon nos sources, le blocage viendrait en fait de la situation conjugale de Laurent Gbagbo. Selon la loi ivoirienne, l’intéressé doit fournir son acte de mariage et une « attestation de non-enregistrement de divorce ». On comprend mieux pourquoi Laurent Gbagbo, en pleine séparation, ne peut pas s’acquitter de cette tâche.