Politique

Maroc-Algérie : le patrimoine culturel, nouveau champ de bataille ?

Tarik Ibn Ziyad, Ibn Khaldoun, couscous, musique gnawa, malhoun, caftan… Le regain de tensions politiques entre Rabat et Alger a ravivé la dispute autour de la paternité de certains des éléments phares du patrimoine culturel commun aux deux pays.

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Mis à jour le 12 novembre 2021 à 08:34

Les drapeaux algérien et marocain flottent sur la résidence Djenane El-Mufti à Alger, lors de la visite historique en Algérie de Saadeddine El Othmani, ministre des Affaires étrangères du Royaume, le 24 janvier 2012. © RYAD KRAMDI/AFP

De la guerre diplomatique à la guerre culturelle, il n’y a parfois qu’un pas… que n’ont pas manqué de franchir les internautes algériens et marocains. Parallèlement à l’escalade des tensions entre leurs pays respectifs, ceux-ci s’affrontent depuis plusieurs mois sur les réseaux sociaux à grands coups de polémiques autour de l’origine d’éléments culturels communs. Couscous, tajine, caftan, gnawa… tout y passe, jusqu’à la nationalité de personnages historiques tels que Tarik Ibn Ziyad ou Ibn Khaldoun.

« On voit fleurir sur le web plusieurs mouvements qui ont fait de cette appropriation de différents volets culturels leur fonds de commerce, en s’attachant uniquement à la dimension fétichiste », souligne le politologue Rachid Achachi. Côté marocain, on peut citer notamment les Moorish, qui publient régulièrement des articles sur leur site consacré à l’histoire du patrimoine du Royaume, qu’il soit matériel ou immatériel, et qui disposent d’une large audience, en particulier sur les réseaux sociaux.

Côté algérien, si aucun groupe ne dispose d’une popularité comparable à celle des Moorish, on trouve de très nombreux internautes dont les posts tournent quasi systématiquement autour de la défense de l’identité algérienne, attaquée selon eux par son voisin de l’Ouest.

Tentative de récupération

« Tout le patrimoine algérien a été volé par le Maroc : le caftan, le couscous, les tajines… Tout cela a des buts politiques néo-colonialistes. On est deux peuples différents. Nous avons notre histoire, notre patrimoine. Merci de ne pas nous le voler », écrit ainsi un twitto qui se fait appeler « La Perle d’Alger ».

La prolifération de ce type de contenus ces derniers mois laisse à penser qu’il y aurait une tentative de récupération des questions identitaires. « Il va de soi que la vraie identité ne réside ni dans le couscous ni dans le caftan, mais dans les valeurs structurantes de l’imaginaire d’un peuple », rappelle Achachi.

« Dans le cas de l’Algérie, tout en maintenant un niveau de tensions diplomatiques et martiales élevé, on cherche un nouveau front, culturel cette fois. Cela montre que ce pays a épuisé tous les mécanismes dont il disposait : fermeture des frontières, rupture des relations diplomatiques, annulation du renouvellement du pipeline qui alimentait l’Espagne… Il ne reste plus que le fétichisme culturel et identitaire pour alimenter un roman national en manque de grandeur et exciter les ardeurs nationalistes du peuple », se désole le chercheur.

Un point de vue partagé par Nabil Mouline, historien et politologue, chercheur au CNRS et enseignant à Sciences-Po et à l’EHESS. « La montée en puissance des tensions entre Rabat et Alger durant ces derniers mois a poussé les autorités algériennes à recourir à une nouvelle arme : les symboles », nous explique-t-il. « Le déficit de profondeur historique qui caractérise le processus de construction nationale doublé d’un déficit de tradition a conduit les dirigeants de ce pays à vouloir les (ré)inventer afin de combler ce besoin, quitte à prendre des libertés avec les réalités factuelles, à réclamer la paternité exclusive de certains biens culturels communs ou tout simplement à s’approprier une partie du patrimoine immatériel du voisin de l’Ouest ».

Opération identitaire

Une opération identitaire finalement très banale, si l’on tient compte des différentes expériences de ce type à travers le monde, qui s’appuient sur plusieurs éléments dont les plus importants sont la désignation d’ancêtres (mythiques) prestigieux et la consécration de certains aspects de la culture de masse tels que la gastronomie et les costumes.

« Grâce à leur dimension ontologique, certaines personnalités historiques peuvent être instrumentalisées pour donner à voir l’ancienneté et la grandeur de l’État-nation, pourtant de construction très récente. Ainsi, des personnages aussi emblématiques que Tarik ibn Ziyad (7e-8e siècle), Ibn Battouta (m. 1375-76) et Ibn Khaldoun (m. 1406) sont devenus algériens… Mais ces prétentions ne tiennent pas devant la critique historique », rappelle l’auteur de « Le Califat : histoire politique de l’islam » (éd. Flammarion).

Il faut libérer les figures telles que Tarik Ibn Ziyad de la logique de l’État-nation, qui n’existait pas à l’époque

Cela fait d’autant moins sens que la notion de nationalité est un phénomène moderne, né en Europe et disséminé dans les quatre coins du monde par le biais du capitalisme et du colonialisme, selon les chercheurs. « Son usage pour les périodes précédentes relève de l’anachronisme », tranche Nabil Mouline. Ainsi, la volonté d’attribuer une « nationalité » à ces personnalités relèverait d’une lecture très contemporaine et subjective de l’histoire, au profit du politique.

« Il faut libérer les figures telles que Tarik Ibn Ziyad de la logique de l’État-nation, qui n’existait pas à l’époque. Tarik Ibn Ziyad n’est ni Marocain, ni Algérien », nous lance Achachi. « C’était un général d’une armée ommeyade, qu’on pourrait éventuellement qualifier de maghrébin, si on considère le Maghreb en termes de sphère civilisationnelle. Certes, territorialement et géographiquement, le point de départ c’était le Maroc. Mais je m’interdis de tomber dans ce raisonnement anachronique qui consiste à lui attribuer une identité marocaine ou algérienne ». Quand bien même on ferait abstraction de cette prémisse méthodologique que pointent tous les historiens, la question de l’origine de Tarik Ibn Ziyad demeure problématique.

Origine floue

« L’origine de Tarik ibn Ziyad est des plus incertaines (arabe, amazighe ou autres), et peu de choses sont connues sur son parcours. Client du gouverneur omeyyade du Maghreb, il est nommé à la tête de la Tingitane (le nord du Maroc actuel) après 705. À partir de là, il entreprend la conquête de l’Andalousie en 711. Disgracié, Tarik est rappelé en Orient vers 714 où l’on perd définitivement sa trace. Le seul lien de ce personnage avec le territoire algérien actuel est la mention par une seule source de son passage par Tlemcen qui appartenait à la sphère d’influence de la Tingitane à ce moment-là. Quelle que soit sa filiation, cette figure aux contours flous était avant tout un officier au service du califat de Damas, donc d’une puissance étrangère si l’on utilise un langage moderne », tient à préciser Nabil Mouline.

En ce qui concerne Ibn Battouta, les choses semblent beaucoup plus claires. Né à Tanger en 1304, celui-ci part à la découverte des principales contrées du monde connu à l’âge de 21 ans. Après 28 années de pérégrinations, le globetrotter musulman le plus connu de tous les temps revient dans son pays natal où il rédige sa relation de voyage et occupe la fonction de juge jusqu’à sa mort en 1375-6. « Seuls deux éléments peuvent lier ce personnage à l’Algérie actuelle : son passage par son territoire pour se rendre et revenir d’Orient, et son annexion par l’Empire mérinide durant cette époque », relève Nabil Mouline.

Ibn Khaldoun, homo islamicus inclassable

Quant à Ibn Khaldoun, à l’instar de Tarik Ibn Ziyad, il s’inscrit également dans une dimension transrégionale. Issu d’une famille originaire du Yémen actuel et établie successivement à Séville, Ceuta et Tunis, le célèbre polygraphe voit le jour dans cette dernière cité en 1332. À cause de l’instabilité chronique que connait la région tout au long de cette période, il mène une existence itinérante. « Ibn Khaldoun a passé environ 24 ans dans l’actuelle Tunis, 12 ans à Fès, 3 ans à Grenade, 10 ans dans différentes parties du nord de l’Algérie actuelle, 24 ans en Égypte et en Orient. Cela fait de lui une sorte d’homo islamicus inclassable », analyse Mouline.

Résultat, tout en appartenant à la mémoire collective musulmane et même à l’histoire universelle, ces personnages, à l’instar de bien d’autres, sont difficilement « algérianisables ». Alors qu’Ibn Battouta s’inscrit par son origine, son parcours et sa production dans un environnement « marocain », Tarik ibn Ziyad et Ibn Khaldoun s’insèrent bien, eux, dans des dynamiques plus larges.

Le couscous ne peut pas être enfermé à l’intérieur des frontières d’un pays. Il faut raisonner en termes de sphère  civilisationnelle

En revanche, en ce qui concerne le patrimoine immatériel tels que les savoir-faire, les costumes, la musique ou la gastronomie, malgré les cris d’orfraie que poussent les néo-nationalistes des deux pays – comme cela s’est vu au moment du dépôt d’un dossier commun aux quatre pays du Maghreb à l’Unesco pour la reconnaissance du couscous – , les scientifiques s’accordent à dire que l’on peut parler de syncrétisme culturel.

« La culture, le patrimoine immatériel, contrairement aux personnages où on est face à de l’anachronisme intégral, est moins problématique car elle épouse le réel et le lieu où elle se déploie. De mon point de vue, le couscous ne peut pas être enfermé à l’intérieur des frontières d’un pays. Il faut raisonner en termes de sphère culturelle et civilisationnelle », soutient Rachid Achachi. « On le voit, en Europe par exemple, la tradition du vin ou du fromage peut être partagée par plusieurs pays. On n’est pas obligé d’entrer en rivalité, ça peut être une culture commune ».

Syncrétisme culturel

Idem pour la musique gnaouie, ou le caftan, dont l’appartenance ne peut être limitée à un seul pays. « C’est un non sens de vouloir « classifier », « ethniciser » ou nationaliser des éléments tels que le caftan ou le gnawa. Ils sont le fruit d’un syncrétisme culturel, une construction historique nourrie par différents affluents », souligne Achachi.

Mais si, pour le chercheur, leur appartenance est plurielle, il n’exclut pas l’idée qu’il puisse y avoir un ancrage marocain. « À la manière de ce que l’on voit dans le soufisme par exemple, avec la tariqa boutchichiya. Même si le soufisme est présent dans de nombreux pays de l’Orient et du Maghreb, la boutchichiya est une manière marocaine de penser le soufisme », estime Rachid Achachi.

Donc pour la musique gnaouie, si l’origine peut effectivement être pensée en termes civilisationnels, la forme historique qu’elle a prise peut, elle, être analysée en termes nationaux. Il y a des adaptations, des spécificités propres au Royaume. « On pourrait tout à fait parler de tagnawite à la manière marocaine, distincte de tagnaouite à la manière algérienne ou autre, puisqu’on retrouve de la musique gnawa jusqu’en Égypte, en Libye, etc. »

Il demeure que, comme pour le gnawa ou le caftan, les Marocains ont effectué un vaste travail de modernisation, de mise au goût du jour mais aussi de valorisation de certains biens culturels. « La géographie y est sans doute pour quelque chose, explique Achachi. Le Maroc est au carrefour de l’Afrique du Nord et du monde occidental, c’est une position stratégique ouverte sur différentes fenêtres culturelles et civilisationnelles qui le rend plus enclin à être dans un schéma de modernisation et d’ouverture, que d’autres pays plus enclavés. Le patrimoine n’y est pas un patrimoine mort, rigidifié dans des musées, mais en permanente évolution, qui peut épouser l’air du temps et devenir contemporain, sans se trahir ».

La logique du Made in Morocco va devenir la pierre angulaire de la politique économique marocaine

Une logique de plus en plus mise en avant par les autorités. « Le Royaume est depuis quelques années dans une stratégie de Made in Morocco, qui va devenir la pierre angulaire de la politique économique marocaine. Ce qui explique sans doute la démarche actuelle du ministère de la Culture, marqué par une volonté de structurer un héritage et un patrimoine, de préserver des savoir-faire, afin d’utiliser le capital immatériel dans une perspective économique », lance Rachid Achachi, célèbre polémiste, qui anime notamment les matinales de Luxe Radio.

Mehdi Bensaid, nouveau ministre marocain de la Culture, reconnaît d’ailleurs bien volontiers avoir fait de ce cette question une de ses priorités dès sa prise fonction dans le gouvernement Akhannouch. « Il s’agit d’abord d’une volonté de reconnaissance de notre patrimoine, matériel et immatériel, avec la mise en place d’une sorte de label national au sujet de notre savoir-faire. Cela s’accompagne de mécanismes juridiques de reconnaissance de ce patrimoine, aussi bien à l’échelle nationale qu’à celle internationale (comme à l’Unesco, par exemple), ainsi que d’une numérisation de toutes ces connaissances pour permettre leur valorisation et leur accès au plus grand nombre », nous explique le jeune ministre.

Mehdi Bensaid nie cependant toute volonté de contrer une quelconque offensive étrangère. « Il ne s’agit pas de « racifier » la culture, mais de mettre en avant cette histoire et ce savoir-faire marocains, au même titre qu’il y a des savoir-faire français, italien, japonais ou chinois reconnus. La finalité de la préservation de la culture n’est pas la fermeture aux autres, le repli sur soi, mais au contraire, un moyen de mieux connaître son histoire pour aller de l’avant. Et ce travail doit se faire indépendamment de toute vicissitude politique », insiste le ministre. Reste que sur les réseaux sociaux, la frontière est parfois ténue entre préservation du patrimoine et nationalisme aveugle.