Culture

Samuel Fosso, le photographe sous toutes ses facettes

Mis à jour le 5 décembre 2021 à 10:39

Autoportrait, série « black pope », 2017. © Samuel Fosso/Courtesy Jean-Marc Patras/Paris

Pour la première fois, l’artiste d’origine camerounaise bénéficie d’une importante rétrospective à la Maison européenne de la photographie de Paris. Laquelle démontre que ses multiples autoportraits sont tout sauf égocentriques.

Il est vous, il est nous, il est l’humanité. Caméléon empathique ne parlant de lui que pour mieux dire les autres, le photographe franco-camerounais Samuel Fosso bénéficie – enfin ! – d’une vaste rétrospective en France, à la Maison européenne de la photographie (MEP, Paris), jusqu’au 13 mars 2022. Une occasion unique de (re)découvrir et de (mieux) comprendre une œuvre subtile et complexe. « L’exposition couvre son travail depuis ses débuts à la fin des années 1970 jusqu’à nos jours, explique la commissaire d’exposition Clothilde Morette. L’approche est majoritairement sérielle et chronologique, en fonction des espaces que nous avons. Toutes ses séries sont représentées dans le parcours. »

Samuel Fosso est né à Kumba, au Cameroun, en 1962, et a d’abord vécu au Nigeria. Très jeune orphelin de mère, il est recueilli par sa grand-mère et son grand-père, guérisseur traditionnel, alors qu’éclate la guerre du Biafra. À 10 ans, il rejoint la République centrafricaine, où il travaille un temps pour un oncle maternel cordonnier, avant de devenir apprenti chez un photographe. À  13 ans, il ouvre son premier studio. « Avec Studio Photo Nationale, vous serez beau, chic, délicat et facile à reconnaître », proclamait alors une publicité maison.

Des autoportraits teintés d’humour

L’histoire est connue des amateurs : le soir, sa journée de travail terminée, il utilise les restes de pellicules pour se mettre en scène dans des autoportraits très variés, inspirés notamment de magazines de mode, autoportraits qu’il envoie à sa grand-mère au Nigeria.

Samuel fosso et Jean-Marc Patras,, paris, 2016.

Samuel fosso et Jean-Marc Patras,, paris, 2016. © Nicolas Michel

« Au début des années 1990, le photographe Bertrand Descamps, cofondateur des rencontres de la photographie de Bamako avec Françoise Huguier, allait voir les studiotistes en Afrique et Fosso lui a sorti les photos qu’il faisait la nuit, seul », nous racontait il y a cinq ans l’agent de l’artiste, Jean-Marc Patras. C’est ainsi qu’en 1994, le photographe obtient le premier prix des rencontres de la photographie de Bamako et la notoriété qui en découle.

Cette notoriété, qui va aller grandissant, se construit essentiellement, pour ne pas dire uniquement, autour de ces autoportraits teintés d’humour, mi-figue mi-raisin. Les premiers, en noir et blanc, ont été réalisés dans les années 1970. Inspiré par le style des jeunes Africains-Américains qu’il peut voir dans des magazines et par le musicien populaire Prince Nico Mbarga, Samuel Fosso pause pour son propre objectif, se glissant dans d’autres peaux que la sienne.

Samuel Fosso utilise le corps, l’habillement, les accessoires et les poses pour déconstruire les représentations stéréotypées

La MEP présente ainsi la série 70’s Lifestyle, point de départ et matrice des séries iconiques qui viendront ensuite, à l’instar de l’emblématique Tati (1997), d’ African Spirits (2008), d’Emperor of Africa (2013), d’ ALLONZENFANS (2013), de Black Pope (2017)… Samuel Fosso peut devenir, successivement, une « femme américaine libérée des années 1970 », un « chef » qui « a vendu l’Afrique aux colons », des figures de la libération comme Angela Davis, Patrice Lumumba ou Malcolm X, une sorte de Mao Zedong africain, un tirailleur sénégalais de la première ou de la Seconde Guerre mondiale, voire même un pape noir habillé par le couturier Gammarelli, tailleur de ces messieurs du Vatican !

« Au-delà d’une pratique classique de l’autoportrait, Samuel Fosso incarne de multiples personnages comme pourrait le faire un acteur de cinéma pour mieux interroger les codes de la représentation et la fabrique inconsciente de nos imaginaires, écrit la commissaire. Par une œuvre singulière, qui mêle photographie et performance, Samuel Fosso s’inscrit dans une lignée d’artistes internationaux majeurs parmi lesquels figurent la photographe américaine Cindy Sherman ou encore le photographe japonais Yasumasa Morimura. Samuel Fosso utilise le corps, l’habillement, les accessoires et les poses comme outils critiques, pour déconstruire les représentations stéréotypées en matière d’identité de genre et de classes sociales. »

Archive centrafricaine

Si cette approche est juste, intéressante, elle ne permet pas vraiment de saisir la démarche profonde de Samuel Fosso, comme quand du photographe nigérian J.D. ‘Okhai Ojeikere on ne présente que les images de coiffures africaines. Heureusement, la MEP et Clothilde Morette ont tenu à satisfaire le vœu du photographe en exposant aussi son travail de studio, c’est à-dire des images réalisées dans un but commercial pour des particuliers, comme le faisaient les Maliens Seydou Keïta et Malick Sidibé, ou le Sénégalais Oumar Ly.

Autoportrait, série « african spirits », 2008, Angela Davis.

« On m’a découvert grâce aux autoportraits, et depuis je ne fais que cela, explique Fosso. Mais j’ai souvent lutté pour qu’on présente mes photos de studio. C’était mon désir, car cela représente l’archive centrafricaine. » Son visage, qu’il a photographié 666 fois pour la série justement nommée 666 s’anime soudain quand il évoque les « saisons de travail sans repos » au cours desquelles les clients se bousculaient au studio : la fête des mères, les fêtes de janvier, les semaines précédant la rentrée en sixième.

« Il y a un lien entre les autoportraits de Samuel et son travail de studio qu’il serait absurde de nier », commente sobrement Clothilde Morette. Lui le dit à sa façon, presque elliptique : « Je suis toujours dans les deux positions, ça c’est la base. » Ce qu’il faut comprendre ? Ses autoportraits sont tout sauf une démarche égocentrique. L’artiste n’est pas en position de surplomb, il est à la fois celui qui regarde et celui qui est regardé, celui qui photographie et celui qui est photographié ; il n’y a plus de différence entre lui et l’autre.

Hommage

Parmi les séries présentées par la MEP, une en particulier éclaire les choix du photographe – et les aléas qu’il a dû affronter au cours de sa vie. Intitulée Mémoire d’un ami, elle montre un homme nu assis sur son lit, écoutant à une porte… Samuel Fosso l’a réalisée pour rendre hommage à un voisin agressé et tué en Centrafrique. « Pour lui, les militaires sont venus à minuit, raconte Fosso. Il avait un magasin d’alimentation. J’ai entendu des bruits de bagarre. Ils voulaient l’argent dans la caisse, il se faisait cogner. Je savais que c’étaient des militaires qui étaient venus avec des armes. Moi j’étais nu car il faisait chaud. J’ai écouté à la porte. J’ai entendu tirer. Plus tard j’ai vu qu’on avait tout volé, j’ai vu le corps. J’ai voulu faire Mémoire d’un ami car en tant qu’incapable, je ne pouvais pas le défendre. Dans la série, j’ai reproduit les mouvements que je faisais pendant que le drame se déroulait. »

Son travail est un travail de résilience

Dans cette forme d’attention à l’autre où l’histoire personnelle et l’Histoire se rejoignent, la politique n’est jamais loin. « La guerre est une constante dans ma vie et la série Mémoire d’un ami est en quelque sorte le moyen de ne pas oublier », dit Fosso dont le studio dans le quartier de Miskine, à Bangui, fut saccagé et pillé en février 2014. Patras, emphatique, l’affirmait autrement : « Fosso a tout vécu. À 4 ans, il ne marchait pas, il a été sauvé par la médecine traditionnelle. Il a 5 ans quand commence la guerre du Biafra. Il va passer deux ans de sa vie dans la forêt et voir mourir sa sœur… Il a mis des années à s’ouvrir là-dessus et son travail est un travail de résilience. Ce n’est pas parce qu’il se trouve beau qu’il fait des autoportraits ! »

Grandes figures de la lutte anticoloniale et antiraciste, tirailleurs sénégalais, empereurs d’Afrique, pape noir : le corps de Fosso devient le vecteur de performances à forte intensité politique. « Que se passera-t-il demain si la Chine déboise l’Afrique et exploite ses ressources ? demande-t-il avec une certaine candeur en évoquant la série Empereur d’Afrique. Comment feront les enfants quand la terre africaine sera déserte ? »

Célébré à Paris, exposé dans de nombreux musée (Tate modern, Centre George Pompidou, Musée du QuaiBranly), récipiendaire de prix prestigieux (Prix Afrique en Création, prix du Prince Claus), Samuel Fosso dit aujourd’hui rêver d’ouvrir à nouveau son studio. Quand la situation sera plus stable… si cela advient un jour. Empereur ou pape un jour, simple habitant de Bangui le lendemain.

Au fond, il y a dans la pratique de cet artiste étonnant, quelque chose du sacrifice christique : « Je considère mon corps comme appartenant à d’autre sujet, dit-il, à la personne que je suis en train de reproduire afin de traduire son histoire. » Prenez, ceci est mon corps…

Affiche de l’exposition Samuel Fosso à la MEP.

Affiche de l’exposition Samuel Fosso à la MEP. © MEP