Politique

Tunisie : le récit de la fuite des frères Karoui

En août, Nabil et Ghazi Karoui ont quitté la Tunisie pour échapper à leurs ennuis judiciaires. Jeune Afrique a retracé l’itinéraire de leur périple, jusqu’au cœur de l’Europe.

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Mis à jour le 10 novembre 2021 à 16:40

Nabil Karoui, à Carthage, en juin 2019. © Nicolas Fauque pour JA

Poursuivi en Tunisie pour blanchiment d’argent et évasion fiscale, Nabil Karoui, président du parti Qalb Tounes et candidat malheureux à la présidentielle de 2019, n’a cessé de clamer son innocence, ainsi que celle de son frère Ghazi. Certains d’être visés par un règlement de comptes politique, les deux hommes, fondateurs d’un groupe de médias, ont disparu des écrans radars le 25 juillet, après que le président Kaïs Saïed s’est arrogé tous les pouvoirs. Le 29 août, coup de théâtre.

Pistes montagneuses et jet privé

Il réapparaissent à Tebessa, dans l’est de l’Algérie – le pays est un point de passage régulièrement emprunté par les dirigeants tunisiens en exil, comme l’ex-Premier ministre Mohamed Mzali en 1986, l’ancien « super ministre » aux quatre portefeuilles Ahmed Ben Salah en 1973 ou encore le dirigeant d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, en 1989.

Les deux frères sont alors interpellés, ainsi que quatre complices chargés de la logistique de leur cavale, pour franchissement illégal de la frontière. Ils ont emprunté les pistes montagneuses utilisées par les contrebandiers de la zone frontalière de Bouchebka. Le 26 octobre, le tribunal de Constantine ordonne la remise en liberté de Nabil et Ghazi Karoui en leur demandant de rester à la disposition de la justice.

Mais une nouvelle fois, ils s’évanouissent dans la nature, jusqu’à ce qu’une vidéo les montre, le 6 novembre, déambulant dans les rues du quartier gothique de Barcelone. Selon nos sources à Alger, ils auraient quitté la capitale dès leur libération, à bord du jet privé d’un homme d’affaires.

Exil en Europe

Pourquoi les autorités algériennes ont-elles laissé partir les deux hommes ? Non seulement celles-ci ne souhaitaient pas faire de vagues et risquer un incident diplomatique, mais surtout, les frères Karoui ne font l’objet d’aucun mandat d’arrêt international. Le 31 août, le ministère public auprès du tribunal de Kasserine, en Tunisie, avait simplement émis un avis de recherche, mais aucune demande d’extradition n’a été formulée. Ce sujet est sensible en Tunisie depuis l’incarcération injustifiée et la remise à Tripoli en 2012 de l’ancien Premier ministre libyen Baghdadi Mahmoudi, résultat d’une tractation financière menée par des dirigeants d’Ennahdha, alors au pouvoir.

Mais selon des proches de Nessma TV – un média créé par Nabil Karoui, mais avec lequel il a pris ses distances depuis son entrée en politique –, les deux hommes ne sont déjà plus en Espagne et ont rejoint la France en toute légalité. À Paris, ils ont rencontré des amis, ainsi que des membres de Qalb Tounes, à l’instar du député Oussama Khlifi. Leur point de chute sera toutefois une autre ville européenne, loin de leurs ennuis judiciaires. En restant sur le Vieux continent, ils ont en effet la certitude de ne pas être extradés vers la Tunisie, puisque la peine de mort y est encore applicable.