Économie

Hassanein Hiridjee (Axian) : « L’Afrique ne régresse pas, elle mute » 

Mis à jour le 13 novembre 2021 à 09:07

Hassanein Hiridjee, PDG d’Axian, dans les locaux de RFI , à Paris. © Bruno Levy pour JA

L’ACTU VUE PAR. Chaque samedi, JA invite une personnalité à décrypter des sujets d’actualité. Grand invité de l’économie RFI/« Jeune Afrique », l’entrepreneur franco-malgache Hassanein Hiridjee affirme son engagement à lutter contre le réchauffement climatique et réagit aux récents coups d’État, au manque d’accès des Africains aux vaccins et aux critiques des détracteurs de la Françafrique.  

Partie d’une simple huilerie dans les années 1920, la famille Hiridjee a construit en trois générations un leader de l’économie malgache. Avec son frère Amin, Hassanein a accéléré son développement. Depuis 2016, les deux dirigeants ont regroupé leurs activités dans les secteurs des télécoms, de la banque et de l’énergie au sein du groupe panafricain Axian. Présent aussi aux Comores, au Sénégal, au Mali, au Togo et sur l’île française de La Réunion, il sera bientôt actif en Tanzanie à la faveur de la reprise de la filiale de l’opérateur télécoms Millicom. Son chiffre d’affaires atteindra alors environ 1,7 milliard de dollars.

Grand invité de l’économie RFI/« Jeune Afrique » ce samedi, Hassanein Hiridjee réagit avec son regard d’entrepreneur aux enjeux qui traversent le continent : du changement climatique aux crises politiques en passant par la gestion de la pandémie et, bien sûr – car il possède la nationalité française –, l’évolution de la relation de l’Hexagone avec l’Afrique, qu’il espère décomplexée.

Jeune Afrique : La COP26 à Glasgow a remis la question de la lutte contre le réchauffement climatique au centre des débats. Est-ce qu’aujourd’hui un entrepreneur est tenu de s’interroger sur l’impact environnemental de ses activités ?

Hassanein Hiridjee : C’est une évidence. Il est de notre responsabilité de nous assurer que nous sommes moteurs dans la transformation des économies et dans les réductions des émissions. Le secteur privé en est conscient, mais lui fournit-on les moyens de sa transformation ? Chez Axian, nous faisons depuis quelques années un bilan annuel de notre empreinte carbone. Nous mesurons la pollution de chacune de nos activités et de nos projets futurs et prenons des mesures pour la réduire.

Pendant les années 2000, votre groupe s’est développé dans le secteur de la distribution de produits pétroliers raffinés et dans la production d’électricité à partir de fioul, puis vous avez amorcé un virage vers les énergies renouvelables. Quel a été l’élément déclencheur de cette nouvelle stratégie ? 

Depuis les années 2000, nous avons constaté que les enjeux liés au réchauffement devenaient une évidence. À Madagascar, malheureusement, nous vivons au jour le jour cette injustice climatique. Nous n’émettons pas de CO2, nous ne polluons pas, en revanche nous payons un lourd tribut, comme le montre la sècheresse qui sévit dans le sud du pays. Et dès les années 2000, c’était une évidence.

Une autre raison tient à notre développement dans les télécoms. Quand nous avons densifié nos réseaux, nous avons constaté que nous avions un double métier. Nous ne fournissons pas seulement le téléphone, noms sommes aussi un fournisseur d’électricité [pour les équipements de leur propre réseau, NDLR], parce que nous allons dans des zones où il n’y a pas d’électricité. Le plus simple était de produire de l’électricité propre. Cela a été un déclic.

Dans la téléphonie, en vingt-cinq ans, le continent a été équipé de manière exponentielle. Avec les outils dont nous disposons aujourd’hui, nous pourrions aller tout aussi vite dans le domaine de l’électrification. La révolution numérique et la révolution de l’énergie verte permettent d’accélérer ce mouvement.

C’est ce que nous voulons montrer avec les projets de notre société Welight : accélérer l’équipement, l’accessibilité et baisser le prix en combinant une solution de paiement et la production d’énergie propre et décentralisée.

L’actualité politique des dernières semaines est marquée par les coups d’État en Guinée et au Soudan. Et avant cela, au Mali. Dans le lot des mauvaises nouvelles, on peut ajouter la guerre qui sévit depuis un an en Éthiopie. L’Afrique régresse-t-elle ? 

Elle ne régresse pas. Elle se transforme. On se rend compte que certaines mutations provoquent des dégâts. Mais la transformation du continent est enclenchée avec l’arrivée de dirigeants beaucoup plus jeunes, qui ont le cœur à la bonne place, une vision. Vous prenez l’exemple de pays où il y a eu des coups d’État, mais considérez ceux qui avancent. C’est le cas du Togo. Nous y travaillons depuis trois ans et voyons un gouvernement moteur dans tous les cycles de l’économie, que ce soit au niveau de l’équipement en énergie, des télécoms, des soins de santé, ou de l’éducation… Regardez l’évolution du pays dans le classement « Doing Business », c’est exceptionnel.

Il y a, on vient de l’évoquer, l’Afrique qui perd. Et l’espoir d’une Afrique qui gagne. Faites-vous partie de ceux qui croient à la mise en place de la zone de libre-échange continentale africaine [Zlecaf] ?    

Je suis un optimiste. Concevoir un vaste projet qui permettra de débrider l’économie, de libérer les énergies, tant au niveau de la circulation des biens que de l’industrie, c’est structurant pour le continent. Ce qui va être difficile, c’est de passer aux actes. Cela va prendre du temps.

Est-ce que vous êtes aussi optimiste quant à la croissance en Afrique ? Y-a-t-il suffisamment de financements pour assurer sa relance ? 

Il faut reconnaître que la pandémie a eu un impact extrêmement néfaste sur la croissance du continent. Bien sûr, le bilan humain a été plus faible qu’en Europe, mais l’économie a beaucoup souffert. Et aujourd’hui, nous nous rendons compte que l’accélération économique dont nous avons besoin pour répondre à nos enjeux de développement ne pourra pas être atteinte sans l’accès à des financements complémentaires. L’attribution des droits de tirage spéciaux du FMI permettra d’accélérer ce mouvement, mais ce ne sera pas suffisant. L’Afrique a besoin que les investisseurs privés lui renouvellent leur confiance et que des grands projets d’infrastructures reprennent rapidement.

Cela passe aussi par la vaccination des Africains… 

Il faut qu’on nous donne les vaccins. En Europe, on parle de troisième dose, en Afrique on aimerait avoir des vaccins. Il y a des initiatives pour en produire au Sénégal, au Rwanda. Il faut là-aussi que le mouvement s’accélère.

Les gouvernements africains ont-ils bien géré la pandémie ?

Concernant la gestion de la crise, on a tous découvert ce virus en même temps et adapté nos moyens d’action. Chacun a fait du mieux qu’il pouvait en fermant les marchés, en réduisant la circulation des populations. Heureusement, le vaccin est arrivé. Il a été préempté par les économies développées. Maintenant, il faut que l’Afrique y ait accès.

Début octobre à Montpellier, lors du dernier sommet Afrique-France, le président français Emmanuel Macron a changé les habitudes et préféré échanger avec la société civile plutôt qu’avec ses homologues africains. Il n’a pas non plus invité de chefs d’entreprise du continent. Est-ce que vous le regrettez ?

Je trouve que c’était une initiative formidable parce que la jeunesse s’est exprimée et la parole était libérée. On a une chance extraordinaire en Afrique : la population active est jeune et demande des choses assez simples : « Aidez-nous à nous instruire, aidez-nous à créer des jobs. Nous sommes prêts à prendre nos destins en main et à développer nos économies. Accompagnez-nous. »

Votre histoire est à la fois française et malgache. Quel est votre regard sur les critiques adressées à la France concernant sa relation avec l’Afrique ? La Françafrique est-elle encore une réalité ?  

C’est très facile de réécrire l’Histoire. De pointer ce qui n’a pas marché. Je veux regarder vers l’avant. Quelles sont les solutions pour développer mon pays, pour développer le continent ? Comment puis-je apprendre des erreurs du passé ?

Ne créons pas des divisions, créons des passerelles

Tirons-en des enseignements et améliorons les choses. La France veut avoir une relation décomplexée avec l’Afrique, elle veut être son partenaire. La France a une relation extrêmement riche avec l’Afrique et c’est réciproque. La jeunesse africaine est francophile. Tendons-nous les mains. Ne créons pas des divisions, créons des passerelles.

Il faut des actes. Est-ce que la restitution des biens culturels en est un ? 

C’est un acte fort, mais cela ne doit pas être un acte isolé. Il ne faudrait pas que ces objets se retrouvent dans un coin.

Quelles passerelles pouvons-nous créer ? Prenons un exemple. Le président Macron avait lancé l’initiative de la saison culturelle Afrique 2020. En tant qu’acteur du secteur privé, nous sommes l’un des grands mécènes de la culture africaine. Nous avons démarré avec la fondation H la mise en avant de jeunes talents contemporains africains et nous avons participé à la saison 2020 qui a permis de présenter la création africaine sous tous ses angles : arts plastiques, musique, danse… Voilà une initiative à amplifier. Il ne faut pas seulement une saison Afrique 2020, il faut une saison Afrique 2030.