Politique

RDC : « Nini to sali te » et « Lettre à Ya Tshitshi » interdites, la censure au service du buzz

Mis à jour le 11 novembre 2021 à 15:04
Damien Glez

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Damien Glez © Damien Glez

La commission nationale congolaise de censure des chansons et des spectacles tente de bloquer la diffusion des chansons du groupe MPR et de Bob Elvis. Peine perdue ?

« Tu seras qui, quand tu seras grand ? », demande une femme congolaise affable à un enfant, en introduction du clip « Nini to sali te » du groupe MPR. « Un grand docteur », répond le bambin, avant de se blottir tendrement sur les genoux de la dame. Mais si une larme d’émotion positive perle au coin de l’œil du mélomane, c’est un autre type de pleur que suggère la suite du plan. Un contre-zoom dévoile l’insalubrité apparente du lieu de vie de ces deux personnages émouvants, signe que le chemin vers le succès devrait être semé d’embuches…

Le groupe scande immédiatement « Nini to sali te » (« Mais que n’avons nous pas fait ? »), avant de décrire soixante années d’indépendance infertile, des élections stériles, une insécurité chronique, des études inutiles, la santé inaccessible et des luttes abasourdies.

De Mobutu à Fatshi, la situation demeure chaotique

Le ton est donné. MPR signifie « Musique populaire de la révolution » et le groupe engagé ne se contente pas d’incantations génériques contre des politiciens anonymes : « Ils nous ont dit “si Kabila lâchait, tout devrait s’améliorer”. « Ils » est clairement identifié : les camelots d’une alternance jugée décevante. « De Mobutu à Fatshi, la situation demeure chaotique », précisent les artistes…

Dès les premières diffusions virales du clip, chacun y va de sa réaction, du candidat malheureux à la présidentielle Seth Kikuni au conseiller spécial du président de la République en charge des questions stratégiques Vidiye Tshimanga, en passant par le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya. Le mouvement citoyen de la Lucha (Lutte pour le changement) voit, lui, dans le single de MPR « une émouvante invocation de l’apathie des dirigeants successifs du Congo, et hélas, un cantique de désespoir ».

Atteinte à la liberté d’expression ?

Le 9 novembre, la fameuse commission nationale de censure des chansons et des spectacles notifie sa décision d’interdire aux chaînes de télévision, stations de radio et autres moyens de communication installés sur le territoire congolais la diffusion de « Nini to sali te », mais aussi de « Lettre à Ya Tshitshi » de Bob Elvis. Dans ce deuxième clip, l’artiste tacle Félix Tshisekedi en s’adressant directement au père du président, opposant historique aux dérives de Mobutu Sese Seko.

Atteinte à la liberté d’expression ? Créée en 1996, la commission traque habituellement les entorses aux bonne mœurs, comme ce fut le cas dans des albums comme « treizième Apôtre » de Koffi Olomide. Cette fois, elle semble vouloir anticiper la polémique en indiquant que les contenus des chansons ne sont pas en cause. Le Groupe MPR et Bob Elvis auraient seulement commis l’erreur de diffuser ces clips sans le dépôt préalable prévu par la loi et donc sans l’autorisation requise. L’oubli de MPR prenant la forme d’une récidive – les artistes ne s’étaient pas présentés pour leur titre précédent –, un dossier judiciaire aurait même été ouvert à ce sujet.

Mais le buzz nourrit le buzz, la censure invite à la curiosité envers les chansons incriminées et Internet est plus difficile à contrôler que les médias traditionnels. Sur Youtube, « Nini to sali te » avoisinait, en cinq jours, le million de vues et « Lettre à Ya Tshitshi », sur la même période, dépassait 120 000 vues… Selon nos confrères d’Actualité.cd, MPR aurait promis de se présenter à la commission.