Politique

Conférence de Paris sur la Libye : le casse-tête du plan de table

Le président Emmanuel Macron s’apprête à accueillir la troisième conférence internationale sur la Libye. Objectif : appuyer le processus électoral en cours. Mais des incertitudes continuent de peser sur la composition des participants.

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Mis à jour le 10 novembre 2021 à 17:26

Les présidents Emmanuel Macron et Mohamed el-Menfi, le 23 mars 2021, à l’Élysée. © JULIEN MATTIA:Anadolu Agency via AFPia AFP)

À quelques jours de la tenue de sa grand-messe sur la Libye, Paris doit encore jongler entre les agendas des différents acteurs clés et ménager les susceptibilités. Après les conférences de Berlin I en 2020 et II en juin, c’est au tour d’Emmanuel Macron de recevoir en grande pompe des chef d’État et de gouvernement étrangers dans le cadre d’une troisième conférence internationale sur la Libye, le 12 novembre, à Paris.

La réunion sera co-présidée par Berlin, Rome et les Nations unies. Organisée à la Maison de la Chimie, elle sera axée sur l’adoption de résolutions pour acter le processus électoral.

Mais cette rencontre risque d’être bien plus confuse que les précédentes, présage Tarek Megrisi, chercheur sur la Libye au Conseil européen pour les relations internationales.

Dabaiba et Menfi ne se parlent plus et ne veulent pas être ensemble dans une même pièce »

Selon une source off de l’Élysée, la présidence française n’avait, le 9 novembre, toujours pas le nom du représentant de l’État libyen, ni la composition de la délégation.

Le président Mohamed el-Menfi et le Premier ministre Abdulhamid Dabaiba ont reçu chacun une invitation. Mais aucun d’eux n’avait encore répondu.

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C’est qu’entre les deux hommes le torchon brûle. En témoignent l’interdiction de voyager et la suspension le 6 novembre de la ministre des Affaires étrangères, Najla el-Mangoush, de ses fonctions par le président lui-même. Alors que Abdulhamid Dabaiba tient à la maintenir en poste. « Dabaiba et Menfi ne se parlent plus et ne veulent pas être ensemble dans une même pièce », souligne Tarek Megrisi.

Erdogan se fait désirer

Emmanuel Macron avait annoncé sa volonté d’inviter les quatorze pays ayant déjà participé aux précédentes conférences, dont la Chine, les Émirats arabe unis, l’Égypte et les pays voisins de la Libye. Mais la venue du président algérien Abdelmadjid Tebboune est exclue, malgré l’invitation de Paris. Le ministre algérien des Affaires étrangères Ramtane Lamamra a toutefois assuré le 10 novembre que l’Algérie sera représentée à Paris, à la demande des « frères libyens ».  « Les conditions ne sont pas réunies pour la participation personnelle du président » a-t-il ajouté, sans préciser à quel niveau l’Algérie participera à la conférence.

Le grand absent de ce rendez-vous pourrait être la Turquie, acteur clé du dossier libyen

Les relations entre Paris et Alger se sont tendues à la suite des déclarations sur le « système politico-militaire » algérien tenues par Emmanuel Macron fin septembre. Le président congolais Denis Sassou Nguesso sera présent en sa qualité de chef du comité de haut niveau de l’Union africaine sur la Libye.

Feront le déplacement parmi les représentants des pays limitrophes de la Libye le président nigérien Mohamed Bazoum, le président tchadien Mahamat Idriss Déby, le président égyptien Abdelfattah al-Sissi et la cheffe du gouvernement tunisien Najla Bouden. Le Maroc sera également présent avec la participation du ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita.

Le grand absent de ce rendez-vous pourrait être la Turquie, acteur clé du dossier libyen, dont l’Élysée essaie toujours d’assurer la présence. « Pour les participations, jusqu’au dernier moment, les diplomates savent que tout est possible », assure notre source off à l’Élysée.

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Le président Recep Tayyip Erdogan fait pression pour que la Grèce, également invitée, ne fasse pas partie du tour de table. Ankara et Athènes se disputent des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale. Pour Tarek Megrisi, « l’invitation de la Grèce est le reflet de la position française. Il est clair que les enjeux dépassent le cadre de la Libye et portent davantage sur l’espace méditerranéen ».

Les États-Unis seront représentés par la vice-présidente, Kamala Harris, de passage dans la capitale pour cinq jours afin d’évoquer également la coopération bilatérale en matière de lutte contre le terrorisme au Sahel.

Les élections, un enjeu primordial

Du côté de Paris, le mot d’ordre sera de marteler l’importance du maintien du processus électoral. L’objectif est « l’adoption de conclusions en faveur d’un consensus pour que les élections se tiennent à la date prévue, le 24 décembre. Évidemment, c’est ensuite aux Libyens d’en décider eux-mêmes », estime notre source à l’Élysée, pour qui l’enjeu est de rendre « le scrutin incontestable et irréversible ».

Le premier tour de l’élection présidentielle sera suivi d’un second tour 51 jours plus tard, parallèlement à la tenue du scrutin législatif. La Haute Commission nationale électorale (HNEC) a ouvert le dépôt des candidatures pour l’élection présidentielle le 8 novembre et a distribué 2,8 millions de cartes d’électeur.

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La mise en place d’un gouvernement élu devra permettre de réunifier le pays et d’acter ensuite le départ des mercenaires étrangers. La Libye est restée profondément divisée entre l’Ouest et l’Est malgré l’établissement en mars du gouvernement d’intérim de Abdulhamid Dabaiba.

Le Haut Conseil d’État (HCE) refuse de valider la loi électorale qui avait été ratifiée le 9 septembre

Ce dernier, proche de la Turquie, ne peut se rendre à Benghazi, fief du maréchal Khalifa Haftar, et réciproquement. Et si le Premier ministre a renforcé les mesures de sécurité à Tripoli, les tensions entre milices demeurent.

Cadre électoral illégal ?

Le calendrier électoral est soutenu officiellement par les acteurs étatiques étrangers. Mais le processus en cours pourrait être court-circuité. Car la légalité de la loi électorale, ratifiée unilatéralement le 9 septembre par la Chambre des représentants d’Aguila Saleh, est déjà contestée.

Le Haut Conseil d’État (HCE), présidé par Khaled el-Mishri, refuse de la valider. Vent debout, ce dernier veut déposer un recours devant la Cour suprême libyenne pour contrecarrer cette loi.

De fait, il demande également que l’échéancier électoral soit reporté d’un an afin de trouver un consensus sur des bases législatives. Ce n’est pas une surprise pour Tarek Megrisi, selon qui le décret d’Aguila Saleh semblait dès le départ destiné à contrarier le processus électoral.

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Les bisbilles entre le HCE et le Parlement ont alimenté les divisions. Le Conseil présidentiel s’émancipant du gouvernement pourrait reprendre la main en adoptant une loi pour constituer un nouveau cadre juridique pour les élections, comme l’avait déjà laissé entendre en juillet Moussa el-Koni, vice-président du Conseil.

À un mois et demi du scrutin, ce sont autant de voix dissonantes qui devront réussir à s’accorder à la conférence internationale de Paris.