Politique

Procès Sankara : ce que le général Diendéré a dit devant le tribunal militaire

C’est la première fois depuis l’ouverture du procès historique des assassins présumés de Thomas Sankara et ses compagnons que cet homme-clé est interrogé. En l’absence de Blaise Compaoré, il fait figure de principal accusé.

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Par - à Ouagadougou
Mis à jour le 9 novembre 2021 à 19:52

Le général Diendéré au Tribunal militaire de Ouagadougou, le mardi 9 novembre 2021. © SOPHIE GARCIA/Hans Lucas via AFP

Ancien chef d’État major particulier de Blaise Compaoré auquel il resta fidèle jusqu’à la fin de son règne en octobre 2014, longtemps, Gilbert Diendéré n’a pas été inquiété pour son rôle présumé dans l’assassinat de l’ancien président Thomas Sankara en 1987. Le passé l’a finalement rattrapé. En l’absence de son ancien patron, exilé à Abidjan, cet homme qui fut autrefois l’un des plus puissants et des mieux renseignés du Burkina Faso fait figure de principal accusé de ce procès historique ouvert il y a un mois.

Vêtu d’une tenue de combat, Gilbert Diendéré, dont l’audition était très attendue, a comparu en prisonnier ce mardi 9 novembre – il a déjà été condamné à 20 ans de prison pour son implication dans le putsch raté de septembre 2015 et purge actuellement sa peine à la Maison d’arrêt et de correction (Maca).

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Il a dit « sa » vérité

Le général s’est d’abord incliné à la mémoire des treize victimes – Sankara et douze compagnons – de ce funeste jour d’octobre 1987 qui fragilisent depuis plus de 34 ans le Burkina Faso. Après quoi, il a immédiatement réfuté les charges d’attentat à la sureté de l’État, complicité d’assassinat, recel de cadavre et subornation de témoin retenues contre lui, et plaidé non coupable. Le général Gilbert Diendéré a dit sa version des événements.

On entendait des rumeurs sur Sankara et Compaoré

« Le 15 octobre 1987, à 9 heures, j’avais une réunion au Conseil de l’entente [où a été assassiné Thomas Sankara et ses douze camarades, ndlr] avec les éléments chargés de la sécurité du bâtiment et les hommes de la garde rapprochée des capitaines Thomas Sankara et Blaise Compaoré, respectivement numéro un et deux de la Révolution. Hyacinthe Kafando [à l’époque membre des para-commandos dirigés par Blaise Compaoré et Gilbert Dendéré, ndlr], était absent et a envoyé quatre éléments qui devaient lui rendre compte.

C’était une réunion qui se tenait régulièrement, j’avais l’habitude de la tenir. Mais ce jour-là, compte-tenu de la situation, j’ai insisté sur le fait que nous devions faire attention à ce que nous entendions se chuchoter car cela pourrait avoir un impact négatif sur ces éléments chargés de la sécurité.

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On entendait des rumeurs tendant à dire que Thomas Sankara voulait arrêter Blaise Compaoré ou que Blaise Compaoré voulait perpétrer un coup d’État contre Thomas Sankara. Il y avait beaucoup d’intoxication et de tracts orduriers qui s’attaquaient aux deux hommes de façon intime. Tout cela faisait que les éléments de chacun des deux camps se regardaient en chiens de faïence.

Au sein du Conseil national de la révolution (CNR), il y avait ceux qui voulaient que le CNR explose parce qu’ils avaient été brimés ou sanctionnés. J’ai donc réuni tous les hommes pour leur dire de rester militaire et ne pas se laisser embarquer par les affaires politiques », a déclaré le général Gilbert Diendéré.

Je me suis avancé vers eux, ils étaient près des cadavres

Éviter un autre bain de sang

Ensuite, vers 15 heures ce 15 octobre 1987, le général explique s’être rendu sur un terrain de sport. « C’est là-bas, dit-il, que j’ai entendu les coups de feu. J’ai aussitôt décidé de revenir au Conseil en empruntant un itinéraire différent. De là, j’ai aperçu des soldats ébranlés. J’ai vu des gardes parmi lesquels j’ai reconnu Arzouma Ouédraogo dit Otis et Nabié N’Soni [deux soldats, également accusés dans le procès, ndlr].

Je me suis avancé vers eux, ils étaient près des cadavres. Ils m’ont fait comprendre qu’ils avaient appris que Thomas Sankara projetait d’arrêter Blaise Compaoré et qu’ils avaient décidé de prendre les devants. Face à la situation, j’ai appelé le commandant Jean-Baptiste Lingani [un des pères de la Révolution, alors chef de l’armée, ndlr] qui m’a conseillé d’appeler des renforts. Il est ensuite arrivé. »

S’exprimant sur les circonstances de l’exécution de Sankara et ses compagnons, « Golf », comme le surnomme ses compatriotes, explique que s’il n’a pas arrêté les hommes coupables de la tuerie c’est afin d’ »éviter un autre bain de sang : ils n’allaient pas se laisser faire ».

« Je suis arrivé au Conseil en tenue de sport, sans arme et sans éléments de sécurité », confie-t-il avant d’ajouter : « Si j’avais tenté d’arrêter les auteurs de la tuerie , ils m’auraient tué à mon tour et aujourd’hui, mes avocats seraient du côté de la partie civile. J’étais en situation de faiblesse à ce moment-là », fait-il savoir le regard tourné vers la partie civile.

La déception des parties civiles

« Pourquoi Gilbert Diendéré, a-t-il rendu compte au commandant Jean-Baptiste Boukary Lingani et non à Blaise Compaoré ? », a interrogé le Parquet. « Blaise Compaoré étant alité chez lui [l’ex-président a toujours assuré avoir été malade ce jour-là, ndlr], j’avais la possibilité de rendre compte au commandant Lingani qui était aussi mon supérieur hiérarchique », détaille-t-il, niant l’accusation de recel de cadavres.

La comparution de Gilbert Diendéré était très attendue, mais il n’y aura pas eu de révélations nouvelles ce mardi 9 novembre. Interrogés, les avocats des parties civiles ont dénoncé « des propos incohérents ». Avant d’ajouter : « Si Diendéré n’a pas appuyé sur la gâchette, il a pu superviser les opérations ».