Politique

Tunisie : Taoufik Charfeddine, à l’ombre de Kaïs Saïed

Il a fait son retour en octobre à la tête de l’Intérieur, le ministère stratégique s’il en est. Homme de confiance du président, le premier flic de Tunisie reste méconnu du grand public.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 9 novembre 2021 à 16:57

Taoufik Charfeddine est nommé ministre de l’Intérieur en octobre 2021.

Après le président de la République Kaïs Saied, le ministre de l’Intérieur est l’homme le plus puissant de Tunisie. Pourtant Taoufik Charfeddine n’a d’autres prérogatives que celle de son portefeuille et ne jouerait aucun rôle en cas de vacance de pouvoir. L’intérim de la présidence serait assuré par le chef du gouvernement ou le ministre de la Justice en cas d’incapacité du premier.

Certains assurent que cette mention qui figure dans l’organisation provisoire des pouvoirs édictée par Kaïs Saïed écarte volontairement le ministre de l’Intérieur dans la mesure où un passage par le cube gris, qui trône sur l’avenue Bourguiba au cœur de Tunisie, a souvent été la voie royale pour accéder à Carthage. Cela a été le cas pour Béji Caïd Essebsi, et bien sûr pour Zine el Abidine Ben Ali.

Liens de confiance

Taoufik Charfeddine, 52 ans, n’en bénéficie pas moins de la confiance du président. Il est l’un des piliers de son premier cercle et le seul au gouvernement à avoir contribué à la victoire électorale de Kaïs Saïed. Les deux hommes se connaissent et s’apprécient. Ils se sont rencontrés quand Kaïs Saïed était directeur du département de droit public à l’université de Sousse de 1994 à 1999, où il a également rencontré son épouse Ichraf Chebil.

Mais au-delà des rapports entre maître et disciple, ils ont aussi appris à se connaître par le biais d’Atika Kacem, belle-sœur du président, elle-même avocate et amie de longue date de Taoufik Charfeddine. Les liens de confiance tissés au fil du temps, désignent de manière naturelle l’avocat comme coordinateur de la campagne électorale de Kaïs Saïed dans la région de Sousse.

À la faveur de cette mission, cet inconnu du grand public s’est forgé une solide réputation à l’échelle locale. Avec doigté, il a créé ses propres réseaux depuis quelques années, en particulier dans le milieu du football.

Actif au sein de la section régionale des avocats de Sousse, il effectue une jonction avec le sport en devenant membre en 2016 du comité juridique de la Ligue de football du Centre et lance le premier championnat de football pour les avocats en 2018. Taoufik Charfeddine construit peu à peu sa réputation d’homme intègre et affine sa connaissance du Sahel.

Sa proximité avec Saïed a agacé l’ex-chef du gouvernement Hichem Mechichi qui, en janvier 2021, le limoge

Il sait combien cette région, qui a fournit un nombre important de dirigeants à la Tunisie, est attachée au rôle central qu’elle joue sur la scène politique depuis l’indépendance. Sans verser dans le régionalisme ni participer à la traditionnelle guerre d’influence des clans du Sahel, l’avocat pose tranquillement ses jalons sans dévoiler de réelles ambitions politiques.

Il est plutôt un compagnon de route et un homme de confiance : il fait ainsi partie des initiés qui connaissaient le projet de refonte politique et socio-économique de Kaïs Saïed bien avant que ce dernier ne le dévoile. Cette proximité a d’ailleurs agacé l’ex-chef du gouvernement Hichem Mechichi qui, en janvier 2021, limoge le ministre de l’Intérieur, imposé par Carthage lors de la mise en place de son exécutif.

Rival de Nadia Akacha ?

Son tort ? Il est non seulement l’un des fidèles parmi les fidèles de Kaïs Saïed mais il a aussi pris la peine de se familiariser avec son département. Au prétexte de nominations à la tête de différentes directions de l’Intérieur pour lesquelles il n’a pas été consulté, Mechichi écarte en janvier 2021 celui que la majorité parlementaire considère comme un gêneur et va jusqu’à assurer son intérim.

Ironie de l’histoire, dix mois plus tard Taoufik Charfeddine sera réintégré dans ses fonctions à l’Intérieur et c’est Hichem Mechichi qui sera remercié.

L’avocat auprès de la Cour de cassation ne connaît pas de traversée du désert pendant sa brève éclipse du gouvernement. Kaïs Saïed le nomme président du comité supérieur des droits de l’Homme et des libertés fondamentales avec rang de ministre, avant de le rappeler à l’Intérieur en octobre 2021. Certains assurent qu’il aurait été pressenti pour être aux commandes de la Kasbah et qu’il était en ballotage avec la directrice du cabinet présidentiel, Nadia Akacha.

Mais les rivalités n’ont pas vraiment lieu d’être dans la mesure où le président décide seul. Et puis Taoufik Charfeddine compte parmi les intimes de la famille du chef de l’État. « Il fait la part des choses et a vraiment le sens de sa mission », estime un avocat de Sousse.

Taoufik Charfeddine serait un familier du frère du président, Naoufel et de Ridha « Lenine »

Un sens du devoir et de l’ordre qui va être mis à rude épreuve avec l’agitation sociale et la montée de l’insécurité dans un pays en crise, même si l’homme estime que des réformes sont nécessaires et que l’Intérieur pourrait se passer de syndicats sécuritaires.

Comme l’ensemble des membres du gouvernement et des proches de Kaïs Saïed, le ministre de l’Intérieur ne communique pas et n’apparaît jamais hors du cadre de ses fonctions. Un retrait médiatique qui suscite, naturellement, son lot de rumeurs et de fantasmes. Taoufik Charfeddine serait ainsi un familier du frère du président, Naoufel et de son ami de toujours Ridha « Lenine » avec lesquels il partagerait un tropisme pour la révolution iranienne.