Culture

Boubakar Diallo, le Quentin Tarantino du Burkina Faso

Mis à jour le 8 décembre 2021 à 10:15

Le cinéaste burkinabè Boubakar Diallo à Ouagadougou, en octobre 2021 © Olympia de Maismont

« Les Trois Lascars », son dernier opus, a été récompensé par les jurés comme par le public au dernier Fespaco. Portrait de cet adepte du cinéma populaire, fasciné par les films de genre.

Les meilleures comédies ne puisent-elles pas leur ressort dramaturgique dans les événements tragiques ? En mars 2019, c’est le crash du Boeing assurant le vol Ethiopian Airlines 302, à Addis-Abeba, qui suggère au réalisateur burkinabè Boubakar Diallo sa nouvelle fiction. Deux ans plus tard, Les Trois Lascars sont présentés à l’édition 2021 du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco).

Dans le scénario, les trois complices en escapade extra-conjugale se retrouvent piégés dans l’armature mensongère de leur alibi : l’avion qu’ils étaient censés avoir pris pour rejoindre une mission abidjanaise fictive s’est écrasé. Comment « ressusciter » aux yeux de familles qui ont déjà commencé leur deuil, tout en ménageant les « deuxièmes bureaux » agacés, embarqués en voyage coupable ?

Expert de la satire

Hisser une comédie de mœurs en compétition officielle d’un festival international prestigieux est une victoire pour le réalisateur qui aime paraphraser Coluche : « Le cinéma vit de ses comédies, mais récompense ses drames. » Boubakar Diallo certifie que les œuvres cinématographiques humoristiques constituent « un genre adapté à l’Afrique », cohérent avec les traditionnelles soirées au clair de lune. Les « Bouky-l’hyène » ou « Leuk-le-lièvre » burlesques des contes ancestraux deviennent, dans Les Trois Lascars, des maris infidèles et des « tchiza », maîtresses d’hommes mariés.

La satire, représentation décalée et instructive des sociétés contemporaines, le cinéaste la pratiquait avant même de donner son premier clap. En 1991, à la faveur du retour de la République et de son corollaire, la liberté d’expression, l’écrivain d’alors surfe sur le vent du « printemps de la presse » et lance une publication satirique qui titillera le président Blaise Compaoré, jusqu’à l’insurrection populaire de 2014.

Loin des pastiches, qui nierait que le Sahel craquelé des zones aurifères a des airs de Far West ?

Connu sous l’acronyme JJ, le Journal du jeudi traite des dérives de la politique, du sport et des médias, mais aussi du tissu relationnel burkinabè. Diallo écrira et dessinera, par exemple, la parenté à plaisanterie (pratique qui consiste à se moquer, sans conséquences, entre membres d’une même famille) entre les ethnies du Faso, avant de filmer les mésaventures quotidiennes de ses concitoyens. Son journal était un « hebdromadaire », jeu de mots emprunté à l’une de ses références : Jacques Prévert. En 2004, il baptisera sa société de production audiovisuelle Les Films du dromadaire…

Un Tarantino tropicalisé

Si le metteur en scène de 59 ans a davantage été formé sous le prisme d’un journalisme autodidacte que dans le moule des écoles de cinéma, ses premiers longs-métrages représentent chacun un exercice de style. Comme un Quentin Tarantino tropicalisé ou un Michel Hazanavicius africanisé, Boubakar Diallo déploie sa passion des films de genre : le thriller avec Traque à Ouaga, le film politique avec Le Foulard noir, l’histoire de gangsters avec Sam le caïd, l’épopée historique avec La Fugitive, la comédie musicale avec Sofia ou encore le western avec L’Or des Younga. Tout en justesse et fantaisie. Loin des pastiches ou des ersatz spaghettis, qui nierait que le Sahel craquelé des étendues pécuaires et des zones aurifères a des airs de Far West ?

Il se permet de briser la frontière entre un cinéma élitiste et la télévision

Multicarte – écrivain, scénariste, réalisateur et producteur –, artiste entrepreneur soucieux de rentabilité expresse, pionnier du numérique haute-définition et stakhanoviste d’une certaine fast fiction, l’ancien journaliste rattrape le temps perdu en construisant une filmographie prolifique : cinq longs-métrages de cinéma, quinze téléfilms et six séries en dix-sept ans de production. Non content de tourner trois œuvres quand d’autres peinent à boucler le budget d’un seul, il se permet de surcroît de briser la frontière entre un cinéma élitiste et une télévision reléguée au statut de cinquième roue du carrosse de la diffusion. Boubakar Diallo inscrit même la création pour le petit écran dans la réalisation pour le grand. En 2006, après avoir écrit un scénario à tiroirs, il met en boîte, sur le même plateau, le feuilleton télévisé de 30 épisodes Série noire à Koulbi et le téléfilm La belle, la Brute et le Berger. En 2010, le feuilleton Omar & Charly enfantera la comédie Clara

Un cinéma décomplexé

Novateurs, Les Films du dromadaire donnent le tournis au pays du Fespaco. Si les sommités du cinéma des années 2000 dénoncent, à mots couverts, la précipitation d’une création industrielle et la quête populiste d’un cinéma trivial, l’électron libre venu de la satire revendique un « cinéma africain “non-conventionnel” du point de vue de l’écriture mais aussi du mode de financement ». La quête d’argent est prioritairement locale, et notamment basée sur les entrées en salles des films précédents. Boubakar Diallo, qui s’enorgueillit être « entré dans le monde du cinéma par effraction », défend un processus créatif qui « doit pouvoir exister par lui-même, à condition de mettre le public “cinéphile” au centre de sa création ».

Admiratif de Nollywood comme de Bollywood, il rêve d’un cinéma africain qui se « décomplexerait »

Les institutions festivalières finiront par reconnaître le cinéaste poil à gratter. Il remportera des distinctions lors de plusieurs Fespaco (Prix de l’Union européenne en 2009, Prix spécial du CSC et mention spéciale du jury TV Vidéo en 2013), mais aussi lors de Vues d’Afrique à Montréal (Premier Prix long-métrage « Ciné Pop » en 2006) ou d’Écrans noirs, à Yaoundé (Grand Prix en 2012).

Et demain ? Adepte d’un entertainment résolu, Boubakar Diallo ne revendique pas, pour ses œuvres, l’étiquette de « films d’auteur ». Admiratif de Nollywood comme de Bollywood, pourfendeur de la stigmatisation des œuvres « qui sortent des sentiers battus », il rêve d’un cinéma africain qui se « décomplexerait » et tenterait assurément l’aventure de coproductions panafricaines et internationales avec les acteurs d’aujourd’hui : Canal+ Original, Orange Studio ou encore Netflix. À titre personnel, l’amateur des polars du Britannique James Hadley Chase souhaite se « recentrer sur l’écriture et la production » pour favoriser l’émergence de nouveaux talents, avec d’éventuelles expériences de coréalisation.