Économie

Turquie : « Un tiers de notre aide au développement est consacré à l’Afrique »

Mis à jour le 3 décembre 2021 à 15:40

Serdar Çam, le vice-ministre turc de la Culture et du Tourisme. © Tika

L’Agence turque pour la coopération et le développement (Tika) compte 22 bureaux sur le continent et multiplie les projets. Entretien avec Serdar Çam, qui en tant que vice-ministre de la Culture chapeaute cette institution.

Ingénieur chimiste diplômé de la prestigieuse université Odtü (Ankara) et docteur en management (université de Boston), Serdar Çam a présidé l’Agence pour la coopération et le développement (Tika) de 2011 à 2019. Aujourd’hui vice-ministre de la Culture et du Tourisme, il chapeaute plusieurs organismes liés au soft power turc, dont la Tika, qui depuis sa création, en 1992, a conduit plus de 30 000 projets dans 170 pays. La Tika compte 850 employés et 62 bureaux, dont 22 en Afrique.

Jeune Afrique : Quels sont les objectifs de la Tika en Afrique ?
Serdar Çam : Partager nos valeurs et notre expérience, faire bénéficier les pays du continent de nos succès économiques. Nous avons surmonté de nombreuses difficultés et beaucoup appris ces quarante dernières années. Nous avons aussi aidé les pays turcophones d’Asie centrale après l’effondrement de l’URSS. Nos capacités étaient néanmoins limitées. Mais, depuis que Recep Tayyip Erdogan a accédé au pouvoir, en 2002, la Tika est devenue un acteur important de l’aide au développement. Sa caractéristique : soutenir les économies fragiles, sans marchandage ni contreparties.

Quels sont vos domaines d’action ?
Nous avons lancé des milliers de programmes dans tous les secteurs : éducation, santé, agriculture, industrie, développement durable, aide aux mères et aux enfants, promotion des femmes… Chaque année, 5 000 experts turcs, dont un tiers en Afrique, sont engagés dans des actions de formation.

À Mogadiscio, nous avons construit l’hôpital le plus grand et le plus moderne du continent

De quel budget disposez-vous ?

Il varie en fonction des besoins. Lors de la Quatrième Conférence de l’ONU sur les pays les moins avancés, qui a eu lieu à Istanbul en 2011, la Turquie s’était engagée à fournir 2 milliards de dollars sur dix ans à ces 48 États, dont 35 sont africains. Elle a tenu sa promesse. Aujourd’hui, un tiers de notre action est consacré à l’Afrique.

Quelle est votre approche ?
Elle consiste à demander aux pays quels sont leurs besoins et à leur donner ce qu’ils jugent nécessaire. Et cela, ils le savent mieux que nous. Selon les cas, cela peut être des infrastructures, de la formation pour les agricultrices, ou des écoles, car l’illettrisme est un frein au développement et un terreau pour le terrorisme.

Avez-vous des pays cibles ?
Nous veillons à être actifs partout. Dans les pays où nous n’avons pas de bureau, nous agissons depuis notre siège, à Ankara, ou depuis notre bureau régional le plus proche.

Quelles sont vos plus grandes réussites ?
Je pourrais évoquer celles qui ont mobilisé les plus gros budgets. Mais certaines, sans représenter des montants élevés, contiennent une forte charge émotionnelle. Au Ghana, nos médecins ont appareillé une quarantaine d’enfants profondément sourds. Ils peuvent aujourd’hui parler, et sont scolarisés. À Mogadiscio, nous avons construit et faisons fonctionner l’hôpital le plus grand (200 lits) et le plus moderne du continent.

Nous avons également construit, équipé ou rénové des hôpitaux, des centres médicaux, des écoles ou des Parlements, notamment au Bénin, en Gambie, en Libye, au Mali, au Niger, au Soudan et au Tchad. Et restauré des monuments ottomans, comme la mosquée Ketchaoua, à Alger, le consulat d’Harar, en Éthiopie, le musée et le palais du sultan Ali Dinar, au Soudan.

Nos échanges avec certains pays ont été décuplés

Quelles différences présentez-­vous avec les autres agences de développement ?
Sur le plan technique, il y en a peu. C’est notre approche politique qui est différente. Nous ne faisons pas comme certains États dont les banques prêtent de l’argent à des pays et qui, lorsque ces derniers ne peuvent plus rembourser, prennent le contrôle de pans entiers de leur économie.

Cela étant, nous sommes conscients que ce qu’il se passe dans d’autres parties du monde peut avoir des conséquences pour nous. Lutter contre le terrorisme en Afrique de l’Ouest, par exemple, peut avoir un impact sur la France ou sur la Turquie. Cette dernière est un bon partenaire pour l’Union européenne (UE). Nous pouvons être concurrents dans une certaine mesure, mais, sur le plan global, nous pouvons aussi agir et, pourquoi pas, travailler ensemble.

Votre aide n’est pas forcément désintéressée…
Bien sûr, toute action positive suscite l’amitié. Nos échanges avec certains pays ont été décuplés sans que nous n’ayons rien calculé. Lors d’une visite du président Erdogan en Afrique du Sud, un homme d’affaires m’a demandé au déjeuner  : « Quelles sont vos attentes en Somalie ? » « Voir cesser la mortalité infantile », lui ai-je répondu. La première dame, Emine Erdogan, avait tenu dans ses bras un bébé, qui est mort peu après – les médecins du président n’avaient pu le sauver. Cela nous avait beaucoup remués. Nous aurions pu ouvrir notre premier bureau au Mozambique, qui possède les deuxièmes réserves de gaz du continent, mais non : nous aidons les plus pauvres et voulons montrer qu’on peut réussir à aider des États faillis.

L’Afrique est le lieu où la Turquie et l’Union européenne peuvent trouver des compromis

Êtes vous favorables à des initiatives conjointes avec d’autres organismes d’aide au développement ?

Nous sommes toujours ouverts à d’autres collaborations, sans restrictions, que ce soit avec l’ONU, le Pnud, l’USaid, etc. Depuis près de sept siècles la Turquie est tournée vers l’Europe. Elle est très importante pour l’UE, les politiciens qui ne veulent pas que nous l’intégrions devraient le comprendre. L’Afrique est un continent essentiel, où la Turquie et d’autres pays européens peuvent mener des projets conjoints, avec de nouvelles approches, de nouveaux programmes. Nous devons nous tourner vers l’avenir. Justement, l’Afrique est le lieu où l’on peut trouver des compromis.

Travaillez-vous avec le secteur privé ?

Bien sûr, indirectement. Pour de gros projets, tels que des programmes techniques ou scientifiques, nous travaillons avec des ministères et autres institutions étatiques, mais nous nous appuyons aussi sur des universités ou sur des organisations techniques appartenant au secteur privé. En lançant des appels d’offre nous transférons la mise en œuvre de nos programmes au privé. Et, par ailleurs, des donateurs nous aident pour des projets spécifiques.