Économie

Côte d’Ivoire, Burkina, Rwanda : quand la Turquie accélère en Afrique

Bien implantée en Égypte, en Algérie et en Éthiopie, Ankara lorgne désormais aussi l’Afrique de l’Ouest. Dans des secteurs traditionnels comme la construction et l’énergie mais aussi plus nouveaux comme la défense.

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Mis à jour le 2 décembre 2021 à 10:29

Troisième Forum d’économie et d’affaires Turquie-Afrique, à Istanbul, le 22 octobre 2021, en présence d’Emine Erdogan et de Denise Tshisekedi, premières dames de Turquie et de RD Congo (au centre, vêtues de rouge). © Murat Kula/Anadolu Agency via AFP

Lorsque Recep Tayyip Erdogan foula le sol africain pour la première fois, en 2005, en Éthiopie, il n’y avait que trois entreprises turques dans ce pays. Elles sont aujourd’hui 225. « Le bouche-à-oreille a fonctionné. Les Turcs sont appréciés, car ils ne se contentent pas de faire du business, mais investissent et s’établissent ici », résume Yaprak Alp, l’ambassadrice de Turquie à Addis-Abeba, qui précise que ces sociétés emploient 20 000 personnes dans des secteurs variés : textile, chaussure, câbles électriques, jus de fruits…

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Même dynamisme dans l’Ouest de l’Afrique, en Algérie, où plus de 1 300 entreprises turques sont actives, entre autres, dans la sidérurgie (groupe Tosyali), le textile (Tayal), les produits d’hygiène (Hayat Kimya), l’énergie (accord entre Botas et Sonatrach).

Quadrillage

En l’espace de vingt ans, la Turquie est devenue une puissance qui compte sur le continent. Le volume de ses échanges commerciaux avec l’Afrique, qui représentaient 5,4 milliards de dollars en 2003, s’élève aujourd’hui à 25,3 milliards. C’est peu comparé aux 180 milliards d’échanges de la Chine avec l’Afrique, mais les progrès sont constants. Durant la même période, les exportations d’Ankara à destination du continent sont passées de 2 à 15 milliards de dollars, et ses importations de 3 à 10 milliards de dollars. Ces dernières portent pour l’essentiel sur des produits bruts (hydrocarbures, produits alimentaires et miniers).

Habileté commerciale, qualité des produits et, surtout, respect des délais

Si moins de 10% du total des exportations de la Turquie est dirigé vers l’Afrique, loin derrière l’Europe (56%) et l’Asie (26%), la 17e puissance économique mondiale a bien l’intention de se tailler une place plus importante sur le marché africain. Reste une inconnue : les difficultés économiques qu’elle traverse aujourd’hui pourraient freiner, au moins temporairement, certains projets ou investissements, déjà différés en raison de la crise sanitaire planétaire.

Il n’empêche : pour l’heure, tous les secteurs sont quadrillés par des conglomérats très offensifs auxquels s’ajoute une pléiade de PME, qui n’hésitent pas à prendre des risques techniques et financiers. La clé du succès ? Habileté commerciale, qualité des produits, prix raisonnables, et, surtout, rapidité d’exécution et respect des délais.

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Autre caractéristique : la Turquie élargit son périmètre géographique. D’abord essentiellement implantée dans la Corne de l’Afrique (Éthiopie, Somalie, Soudan), elle se tourne résolument vers l’Afrique de l’Ouest et lorgne avec insistance l’Afrique australe.

Potentiel sous-exploité

L’Égypte, avec qui les relations politiques sont pourtant difficiles, reste son premier partenaire commercial en Afrique, avec un volume d’échanges de 4,8 milliards de dollars, et l’Algérie le deuxième, avec 3,8 milliards. Il y a ensuite des États avec lesquels le potentiel – en particulier la coopération énergétique – est encore sous-exploité, comme le Nigeria (754 millions de dollars) et l’Angola (176 millions). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la dernière tournée présidentielle, à la mi-octobre, leur était destinée.

Et puis il y a tous les autres pays avec lesquels les échanges s’envolent. C’est le cas de la Côte d’Ivoire : 630 millions de dollars en 2020 (+67% en deux ans) ; du Rwanda : 81 millions de dollars (contre 35 millions en 2019) ou du Burkina : 72 millions pour les neuf premiers mois de 2021 (+65% par rapport à 2020).

Palais des congrès, hôpitaux, hôtels, stades fleurissent sur le continent

Les États théâtres de conflits n’échappent pas à cette tendance. En Somalie, dont elle soutient la reconstruction depuis 2011, la Turquie a remporté de nombreux marchés. En Libye, les entreprises turques (qui avaient dû partir en 2011, laissant pour 19 milliards de dollars de projets inachevés) reprennent hardiment pied, profitant de la proximité des autorités d’Ankara avec le gouvernement de Tripoli.

Reste le « cas » de l’Afrique du Sud, un gros marché peu exploité (1,46 milliard de dollars d’échanges) et difficile d’accès, au point que la Turquie y accusait en 2020 un déficit commercial de plus de 300 millions de dollars. Pretoria réclame en effet la création de coentreprises et l’augmentation des investissements locaux. Le textile est soumis à des taxes dissuasives, et les exportations de ciment sont limitées, entravant l’essor des compagnies de BTP : elles ne sont que trois sur place. Une singularité, tant la construction est un secteur leader pour la Turquie.

Concessions aéroportuaires

Palais des congrès, centres commerciaux, hôpitaux, hôtels, stades, aéroports, routes, centrales électriques… Toutes ces infrastructures fleurissent sur le continent, signées par des compagnies telles que Limak, Rönesans, Mapa, Summa ou Yenigün, laquelle vient de livrer le luxueux stade Japoma, à Douala. Cette fièvre édificatrice concerne aussi les mosquées, comme en témoignent celles construites au Soudan, à Djibouti et à Bamako. À Accra, une fondation turque a même financé une réplique de la Mosquée bleue, d’Istanbul.

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Plusieurs groupes détiennent par ailleurs des concessions aéroportuaires, comme TAV, en Tunisie (Monastir et Hammamet), Summa, à Niamey, ou le tandem Limak-Summa, à Dakar (aéroport Blaise-Diagne). Albayrak, lui, a obtenu la concession du port de Mogadiscio et d’une partie de celui de Conakry.

Parmi les acheteurs de drones turcs : la Tunisie, le Maroc, l’Éthiopie, et bientôt le Niger

Les Turcs ont également construit ou font fonctionner des centrales électriques, à tourbe ou solaire (Çalik, au Sénégal ; Hakan Enerji, au Rwanda ; Desiba, au Gabon…). Avec ses navires-centrales, Karpowership, qui vient de signer un accord avec l’Afrique du Sud, fournit 100% de l’électricité de la Guinée Bissau, 80% de celle de la Sierra Leone et 15% de celle du Sénégal.

Sans surprise, le textile reste une valeur sûre pour la Turquie, dont les entreprises concurrencent les producteurs marocains ou tunisiens – au point que Rabat a obtenu, en mai, un rééquilibrage de l’accord de libre-échange signé avec Ankara, qui lui était défavorable.

Compagnie reine

D’autres secteurs élargissent la palette : les mines, l’agroalimentaire et les machines agricoles, la santé, le tourisme, et l’armement. Car s’il est un nouveau secteur d’exportations vers lequel tous les yeux se tournent, c’est bien celui de la défense, où sept sociétés turques se sont hissées en peu de temps parmi les cent premières au monde. La Tunisie, le Maroc, l’Éthiopie, et bientôt le Niger, font partie des acheteurs des drones des firmes TAI ou Bayraktar ; le Burkina, qui a déjà acquis des véhicules Cobra de la société Otokar, a commandé du matériel de déminage à la firme publique Afsat ; le Kenya va recevoir en 2022 des blindés Hizir, de la compagnie privée Katmerciler.

Reste la compagnie reine : Turkish Airlines, qui, bien qu’affectée par la crise sanitaire, compte bientôt retrouver un rythme normal. Avant la pandémie, elle assurait pas moins de trente-cinq vols hebdomadaires avec l’Algérie, sept avec la Côte d’Ivoire, le Gabon ou le Burkina, cinq avec l’Afrique du Sud… Le Togo attend la finalisation d’un accord pour sa desserte, et les ambassadeurs turcs des rares États africains où « TA » n’a pas encore déployé ses ailes espèrent ardemment sa venue tant celle-ci est source d’expansion des relations commerciales, touristiques et, tout simplement, humaines.