Politique

Turquie-Afrique : l’offensive de charme de Recep Tayyip Erdogan

Les 17 et 18 décembre, Recep Tayyip Erdogan recevra les dirigeants du continent à l’occasion d’un troisième grand sommet, à Istanbul. Objectif : resserrer les liens politiques et commerciaux, patiemment tissés depuis vingt ans.

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Mis à jour le 28 novembre 2021 à 10:21

Le président turc Recep Tayyip Erdogan entouré (de g. à dr.) de ses homologues togolais Faure Essozimna Gnassingbé, burkinabè Roch Marc Christian Kaboré, et libérien George Weah, à Lomé, le 19 octobre 2021. © Turkish Presidency/Murat Çetin/Anadolu Agency via AFP

Que se sont-ils dit, et pourquoi rient-ils de si bon cœur ? Une photo prise le 19 octobre à Lomé, sur laquelle on voit Recep Tayyip Erdogan, rarement souriant en public, s’esclaffer avec son hôte togolais Faure Essozimna Gnassingbé et leurs pairs libérien, George Weah, et burkinabè, Roch Marc Christian Kaboré, en dit long sur la relation, décontractée et fluide, qu’entretient le président turc avec l’Afrique.

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Trente-huit voyages

Certes, une évidente complicité a dû se nouer entre Weah l’ancien Ballon d’or et Erdogan, qui faillit faire carrière dans le foot (fan de Franz Beckenbauer, il évolua dans un club semi-professionnel d’Istanbul). Mais le temps a fait son œuvre et, en vingt ans de pouvoir, le chef de l’État turc est devenu un bon connaisseur du continent.

Dans le sillage d’un ancien ministre des Affaires étrangères, le libéral Ismail Cem, il a été le premier dirigeant de son pays à s’être intéressé à l’Afrique. Et le seul à avoir joint l’acte à la parole, faisant du continent son terrain de prédilection au point de s’y rendre trente-huit fois et de visiter vingt-huit pays, toujours en compagnie d’un aréopage d’hommes d’affaires. Seule la pandémie de Covid-19 a temporairement mis un frein à ses voyages. Ceux-ci ont repris à la mi-octobre avec une tournée au Nigeria, en Angola et au Togo.

Au menu des discussions, les coups d’État au Mali, en Guinée et au Soudan

Dans la foulée, le 3e Forum d’économie et d’affaires s’est tenu du 21 au 22 octobre à Istanbul. Lui succédera, dans la même ville les 17 et 18 décembre, le 3e Sommet Turquie-Afrique, où sont attendus de nombreux dirigeants du continent. Il y sera question de lutte antiterroriste, des crises libyenne et somalienne, des coups d’État au Mali, en Guinée et au Soudan, du conflit dans la région du Tigré, mais aussi des échanges commerciaux, culturels, universitaires ou touristiques avec le continent, tous en plein essor.

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Fibre anticolonialiste

Le secret de cette success-story repose en premier lieu sur le pragmatisme de la diplomatie turque qui, souvent critiquée quand elle s’exerce sous d’autres latitudes, a trouvé son meilleur terrain d’expression en Afrique. Exempte de tout discours moralisateur à l’égard des dirigeants africains, elle se veut « humaine » à l’égard des populations, jouant, au besoin, sur la fibre anticolonialiste et/ou le registre de la fraternité musulmane.

Second pilier de ce succès : la synergie entre les acteurs chargés de porter dans le monde l’étendard de la Turquie. Les fers de lance d’Ankara sur le continent ? Les ambassades, qui ne cessent d’y éclore (43 aujourd’hui, contre 12 en 2002), et Turkish Airlines, qui dessert 60 villes africaines et qui, bien que touchée par la crise sanitaire, reprend ses plans de vol.

En vingt ans, le volume des échanges commerciaux a quintuplé

La Tika (l’Agence de coopération et de développement) a ouvert à Pretoria et à Banjul ses 21e et 22e bureaux en Afrique. Au sein des organisations professionnelles Deik, Müsiad ou Tüsiad, les patrons font preuve d’une activité incessante. Qu’il s’agisse des conglomérats ou des PME, la force de frappe des sociétés turques est devenue redoutable, et, en vingt ans, le volume des échanges commerciaux entre la Turquie et l’Afrique a presque quintuplé.

Arsenal varié

Le soft power, lui, se déploie tous azimuts avec comme tête de pont les écoles de la fondation Maarif, qui forment aujourd’hui 17 500 élèves sur le continent, et huit centres culturels Yunus Emre (le dernier a été inauguré à Abuja par Emine Erdogan, la première dame).

Des séries, qui évoquent le combat d’agents secrets contre des ennemis tapis dans le désert syrien…

Confinement sanitaire oblige, de nouveaux modes de communication ont vu le jour : visioconférences entre hommes d’affaires ou diplomates, cours de turc en ligne, etc. Derrière leur petit écran ou sur le Net, les Africains sont abreuvés de séries turques, allant de l’évocation du règne chatoyant de Soliman le Magnifique au combat très contemporain des agents secrets de Teskilat (« L’Organisation ») contre des ennemis tapis dans le désert syrien ou les palaces émiratis. L’occasion d’exposer un arsenal varié « made in Turkey » : roquettes, blindés et, bien sûr, les fameux drones qui ont fait leurs preuves sur les théâtres libyen, syrien ou azerbaïdjanais. Un message reçu cinq sur cinq dans les capitales africaines. En août dernier à Istanbul, des dizaines de ministres africains se sont pressés au salon Idef, vitrine annuelle d’une industrie militaire turque en pleine expansion internationale.

Les Turcs sortent de leur place forte de la Corne de l’Afrique et font cap vers l’Ouest

L’heure est d’ailleurs également aux accords de coopération militaire en Afrique. Après ceux signés avec le Burkina (2019) et le Niger (2020), un autre est en cours de discussion avec le Togo. Le plus connu reste encore celui signé avec la Libye en 2019, qui a conduit Ankara à déjouer l’offensive du maréchal Haftar contre le gouvernement de Tripoli et à s’imposer comme un acteur majeur dans ce conflit. Sa présence en Libye est néanmoins controversée : lors du sommet de Paris, le 12 novembre dernier, la communauté internationale a exigé « le retrait de toutes les forces étrangère, y compris les mercenaires » – Ankara estimant pour sa part que ses troupes, venues à la demande du gouvernement de Tripoli, « ne peuvent pas être mises sur le même plan que les mercenaires emmenés par d’autres pays ».

En Somalie, où les Turcs entraînent 1 500 hommes de l’armée nationale, après avoir établi en 2017 à Mogadiscio leur unique base militaire en Afrique.

Sous les ors de Külliye

Fait nouveau – qui ne réjouit pas la France –, la Turquie est sortie de ses places fortes de la Corne de l’Afrique (Éthiopie, Somalie, Soudan) pour faire cap vers l’Ouest. En 2018, Ankara a fait don de 5 millions de dollars à la force antiterroriste du G5 Sahel. En septembre 2020, Mevlüt Çavusoglu, le ministre des Affaires étrangères, a été le premier haut responsable étranger à rencontrer à Bamako les putschistes qui avaient renversé Ibrahim Boubacar Keïta. Enfin, en octobre dernier, le Nigérian Muhammadu Buhari puis le Tchadien Mahamat Idriss Déby Itno – reçu sous les ors du palais de Külliye, la présidence turque – se sont vu  proposer « une amélioration de la coopération en matière de défense, de sécurité et de lutte antiterroriste ». Autant de faits et d’initiatives qui démontrent qu’Ankara n’est pas près de s’arrêter en si bon chemin dans sa conquête des marchés et des cœurs.