Diplomatie
Macky Sall, le 17 juin 2021.

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Diplomatie : l’exception sénégalaise

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Économie

Sénégal : Macky Sall face au challenge de l’emploi

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Mis à jour le 23 décembre 2021 à 01:04

Pose de la première pierre de la Cité de l’Émergence, en présence de Macky Sall, président de la République du Sénégal, en septembre 2014. © Youri Lenquette pour JA

Si les autorités ont relativement bien géré le choc du Covid sur le plan économique, elles ont tout de même dû solliciter l’aide du FMI, qui lui a accordé un prêt au mois de juin. Tout en rappelant que l’urgence restait la lutte contre le chômage.

Certes, le Sénégal est de longue date un bon élève. Sa croissance est unanimement qualifiée de « robuste ». Son économie est ouverte et relativement diversifiée. « Bien que le Covid ait fait chuter ses exportations de 10 %, durement touché son tourisme et affecté les revenus de 85 % de ses ménages, il a réussi à échapper à la récession qui lui était promise et a maintenu en 2020 une croissance de + 1,5 %, déclare Élisa Saint Martin, analyste politique au centre de développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Le Fonds monétaire international (FMI) lui prédit + 4,7 % cette année ». Le gouvernement espère même que cette performance sera comprise entre 5 % et 6 %.

Il faut dire que la pandémie a causé de gros dégâts dans une économie où l’informel domine et où le confinement sanitaire a privé de revenus une majorité de la population vivant du secteur informel. Le gouvernement a réagi rapidement pour éviter une catastrophe sociale, en mettant en œuvre un « programme de résilience économique » de 1 000 milliards de F CFA pour soutenir ménages et PME.

Il n’empêche qu’on ne peut pas être épargné par une pandémie mondiale, même quand on est un bon élève. Le virus a impacté la trajectoire de l’Instrument de coordination des politiques économiques (ICPE) et fait déraper les comptes. Cette année, le déficit budgétaire se dégradera à 5,4 % au lieu des 4,8 % prévus, tout comme le déficit courant (- 10,5 % du produit intérieur brut (PIB) au lieu de – 8,1 % en 2019) et la dette publique (plus de 70 % du PIB au lieu de 63,8 % en 2019). Comme l’a dit Mitshuhiro Furusawa, directeur général adjoint du FMI, « les perspectives macroéconomiques se sont détériorées ».

C’est cette détérioration qui a poussé le Sénégal à se tourner une fois de plus vers le FMI. En effet, bien que le pays se soit serré la ceinture, les comptes ont été déséquilibrés par la poursuite des importations de matériels destinés au secteur des hydrocarbures et par le freinage des exportations, malgré une production agricole exceptionnelle (+ 23 %). Il lui fallait donc signer avec le Fonds un nouvel accord pour l’aider à supporter le surcoût sanitaire, le soutien aux plus démunis et un déficit budgétaire accru.

Construction de la digue Grand-Tortue, à Dakar.

Construction de la digue Grand-Tortue, à Dakar. © EIFFAGE

L’emploi des jeunes en priorité

Le 7 juin, c’était chose faite : le FMI prêtera au Sénégal 650 millions de dollars (350 milliards de F CFA) sur dix-huit mois, avec un déblocage immédiat de 187 millions de dollars. Ajoutés aux 440 millions de dollars en provenance de l’augmentation des droits de tirage spéciaux du FMI, cela permettra de passer un cap délicat au plan financier, bien que la dette sénégalaise ne présente pas de risque majeur.

Dans ses documents officiels, le Fonds presse le gouvernement de se soucier en priorité de l’emploi des jeunes. Comme le dit l’économiste en chef de Renaissance Capital, Charles Robertson, dans plusieurs interviews, « le modèle de développement du Sénégal fondé sur les infrastructures a créé de la croissance, mais pas d’emplois ». Les émeutes, qui ont vandalisé en mars centres commerciaux et stations-service – français par leurs enseignes, mais sénégalais par leurs propriétaires –, ont prouvé qu’il y a urgence. Deux cent mille jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. Un tiers des 15-34 ans est au chômage.

Le président Macky Sall a reçu le message 5 sur 5. En avril, il annonçait un programme d’urgence d’un montant de 450 milliards de F CFA pour la période 2021-2023. Celui-ci prévoit l’embauche de 65 000 travailleurs (enseignants, personnels de la sécurité, de la maintenance et du reboisement), l’augmentation des subventions aux stages d’apprentissage et à l’emploi dans le secteur privé, le lancement de travaux publics à forte intensité de main-d’œuvre, le renforcement de la formation technique et professionnelle et le soutien à la création d’entreprise à l’aide de solutions innovantes. Objectif : créer 450 000 postes.

Le programme plaît au FMI, mais celui-ci voudrait que ce ne soit pas, une fois de plus, des emplois publics – dangereux pour les comptes de l’État – qui seront créés, mais des emplois privés. Il a raison de s’inquiéter, car les premières annonces de créations d’emplois faites au mois d’août concernent 10 000 emplois « verts », soit 3 000 pour le ministère de l’Environnement et 7 000 affectés à l’Agence nationale de la Grande Muraille verte.

Créer des emplois privés est une autre paire de manches. Cela nécessite que l’amélioration du climat des affaires soit vigoureusement poursuivie pour faciliter la vie des entreprises et les pousser à investir et à recruter. Le gouvernement n’est pas resté inerte dans ce domaine, comme le prouve le gain de 18 places du Sénégal dans le classement Doing Business 2020 publié par la Banque mondiale.

Richard Toll. Sénégal. Visite de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS), le 16 janvier 2015.

Richard Toll. Sénégal. Visite de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS), le 16 janvier 2015. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Le FMI a établi une longue liste des réformes restant à réaliser au profit des entreprises. Par exemple, la publication du décret établissant le registre des garanties avant la fin de l’année, la réduction du délai moyen de traitement des contrats de travail ou l’adoption du décret sur la méthode d’évaluation cadastrale simplifiée. Il faudra aussi que le Sénégal sorte de la surveillance renforcée du Groupe d’action financier international (GAFI) à laquelle il est soumis pour « déficiences stratégiques dans la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme ».

Le défi est d’importance, mais le pays devrait avoir de quoi le relever à moyen terme. En effet, de nouvelles ressources financières devraient affluer avec la mise en exploitation des gisements off shore de Grand-Tortue Ahmeyim (gaz) et de Sangomar (pétrole) en 2023/2024. Toujours dans le domaine de l’énergie, le Sénégal recevra un sérieux coup de main des États-Unis, qui lui donneront 550 millions de dollars dans le cadre du Millennium Challenge Corporation lancé le 21 septembre et qui permettra à 1,2 million de foyers d’accéder à l’électricité.

En espérant qu’à court terme, les Sénégalais supporteront sans trop broncher la flambée des prix des produits de base aggravée par la hausse mondiale des coûts du transport maritime…