Politique

Maroc-Algérie : les citoyens, otages de la crise politique

Entre les deux pays, les relations sont réduites à la portion congrue depuis des années, bien avant la rupture du 24 août dernier. De nombreux Marocains et Algériens en souffrent et se retrouvent entravés dans leur mobilité.

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 8 novembre 2021 à 13:30

Dans la région d’Oujda, à la frontière entre les deux pays, le 4 novembre 2021. A picture taken from the Moroccan region of Oujda shows Algerians taking pictures along the border with Morocco on November 4, 2021. – Algeria has accused its arch-rival Morocco of killing three Algerians on a desert highway, as tensions escalate between the neighbours over the contested Western Sahara. © FADEL SENNA/AFP

« C’est inacceptable que nous continuions à payer la facture », se désole Oualid Kebir, natif d’Oran, en Algérie, mais résidant à Oujda, au Maroc, depuis onze ans. La rupture des relations entre le Maroc et l’Algérie, décidée de façon unilatérale par Alger le 24 août dernier, n’a pas changé la vie des 13 000 Algériens résidant au Maroc et des 50 000 Marocains installés en Algérie. Et pour cause : les répercussions de la relation notoirement tendue entre les deux voisins précèdent la décision algérienne.

« Ça fait des années que ça dure. Oujda et Oran sont situées à 200 kilomètres l’une de l’autre, et concentrent de fortes communautés marocaine et algérienne. Pourtant, nous ne pouvons pas y aller en voiture car la frontière terrestre est fermée, et ce bien avant cet été », témoigne Oualid Kebir, fondateur de l’Association maghrébine pour la paix, la coopération et le développement, très impliquée dans le rapprochement entre les deux pays. Officiellement, la frontière terrestre entre le Maroc et l’Algérie est fermée depuis 1994.

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À l’époque, après l’attentat terroriste à l’hôtel Asni de Marrakech, les services marocains estiment que les services algériens sont impliqués compte tenu de la nationalité algérienne de plusieurs des terroristes. Dès lors, Rabat avait rétabli de façon unilatérale le visa pour les Algériens.

« Retrouver l’autre chez soi »

Réponse du berger à la bergère : l’Algérie expulse massivement des travailleurs marocains, essentiellement des artisans et des agriculteurs, et ferme la frontière terrestre entre les deux pays.

Il y a eu un impact terrible sur le niveau de vie des gens avec la fin de la contrebande

Mais sur le terrain, tout le monde s’organisait en bonne intelligence : « Les gens ont continué à traverser clandestinement la frontière pour rendre visite à leurs proches ou faire du commerce, et les autorités laissaient faire. Même lors d’une précédente rupture entre 1976 et 1978, les deux pays avaient laissé plusieurs postes-frontières en service afin de laisser les familles passer. Mais tout ça s’est arrêté en 2015. Les autorités algériennes ont construit une tranchée de 7 mètres de profondeur et de largeur au niveau de la frontière, puis les Marocains ont fait de même sur 170 kilomètres. Des centaines de familles se sont retrouvées coincées pendant des mois, et puis il y a eu un impact terrible sur le niveau de vie des gens avec la fin de la contrebande et du commerce transfrontaliers », témoigne Oualid Kebir.

Quasiment du jour au lendemain, des milliers de personnes ont été privées de leurs proches : parents, amis, associés… Et d’un rêve : « Rejoindre Oran ou Oujda par la frontière terrestre, partir de chez soi en voiture pour retrouver l’autre chez soi », confie, ému, Oualid Kebir.

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Le 28 septembre dernier, l’Algérie a « exceptionnellement » rouvert la frontière au niveau de Zouj Bghal, afin de renvoyer une quarantaine de migrants marocains qui espéraient rejoindre l’Europe, avant de la refermer aussitôt.

Ni par la terre ni par les airs

La suspension des vols directs entre les deux pays ne date pas non plus de la rupture du 24 août dernier, mais de mars 2020 et le début de la pandémie de Covid-19.

Pour ne rien arranger, Alger a décidé la « fermeture immédiate » de son espace aérien à tous les avions civils et militaires marocains ou immatriculés au Maroc le 22 septembre dernier.

C’est presque plus rapide de faire un Casablanca-Kuala Lumpur qu’un Casablanca-Alger »

Une décision qui a donné lieu à des situations ubuesques. Fin octobre, le club marocain de l’AS FAR, censé affronter la Jeunesse sportive de Kabylie (JSK) dans le cadre du deuxième tour de la Coupe de la Confédération africaine de football (CAF), a d’abord pris un vol direction Tunis, avant d’embarquer à bord d’un « avion spécial » pour se rendre à Tizi Ouzou, en Algérie.

L’Algérie a également décidé de boycotter le championnat d’Afrique des nations de handball masculin organisé au Maroc en janvier 2022. La tenue de l’événement dans les villes sahraouies de Laayoune et Guelmim a à l’évidence échaudé les autorités algériennes… et peut-être privé d’un titre l’une des équipes les plus talentueuses du continent.

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C’est devenu la norme, puisque désormais des centaines de Marocains et d’Algériens transitent par Tunis, avec des possibilités très limitées puisqu’il n’existe pas, par exemple, de ligne entre Tunis et Oran.

« En plus d’être un déchirement, c’est complètement illogique, un pur casse-tête, mais c’est aussi épuisant et beaucoup plus cher ! Vous imaginez que c’est presque plus rapide de faire un Casablanca-Kuala Lumpur qu’un Casablanca-Alger », s’indigne Sarah, entrepreneure dans l’import-export entre les deux pays et résidente algérienne au Maroc.

Les vols directs étaient l’un des derniers traits d’union entre les deux pays. Loin derrière la Tunisie (avec 2,5 millions de visiteurs algériens par an), le Maroc était tout de même une destination de plus en plus prisée par les Algériens depuis quelques années, avec plus de 100 000 touristes par an. Quant aux Marocains, ils étaient environ 80 000 à visiter l’Algérie tous les ans.

À l’école, mon fils joue au foot en portant le maillot de l’Algérie et ça ne pose aucun souci

À Alger, le Marocain Ismaïl Farih en avait même fait son fond de commerce sur sa chaîne YouTube, suivie par 49 000 internautes, avec des contenus dédiés à la gastronomie, au patrimoine et aux plus beaux sites des deux pays.

Pour lui, qui avait à cœur de rapprocher les deux peuples, considérés comme « cousins », voire « frères jumeaux », cette rupture est un « coup dur ». Pis, elle est vécue comme une décision en total décalage avec les populations, ce qui renforce leur sentiment d’impuissance et d’effarement.

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Sur les réseaux sociaux, le ressentiment et les désaccords entre Algériens et Marocains, tantôt exprimés avec humour tantôt avec haine ou agressivité, sont extrêmement visibles. Mais, dans la réalité, personne n’est en train de s’agonir ou de se battre : « Que l’on soit bien clair, le problème du Sahara, c’est l’affaire de toute une nation au Maroc, alors qu’en Algérie cela concerne seulement le régime, il ne s’agit pas d’une cause nationale. Dans la vraie vie, les deux peuples n’ont aucun problème. À l’école, mon fils joue au foot en portant le maillot de l’Algérie et ça ne pose aucun souci. Oujda, Oran, c’est un mélange entre les deux pays », affirme Oualid Kebir.

Les traumas du passé

Le conflit politique entre le Maroc et l’Algérie est perçu comme un frein pour vivre, travailler, faire du business ensemble. Surtout, il instaure un climat anxiogène et ravive les souvenirs douloureux, notamment celui de la fameuse Marche Noire, en 1975.

Quelques semaines après la Marche Verte, lancée le 6 novembre par Hassan II pour récupérer le Sahara, Houari Boumédiène avait expulsé 350 000 Marocains d’Algérie le 18 décembre. Du jour au lendemain, des milliers de Marocains, dont une grande partie nés en Algérie, se sont retrouvés arrachés à leurs maisons, leurs proches, parfois même leurs enfants. Deux ans auparavant, en 1973, le Maroc avait lui-même spolié des terres appartenant à des Algériens résidant au Maroc.

Pour l’instant, les deux pays n’en sont pas arrivés à ce point. Les ambassades sont fermées, mais les consulats continuent de fonctionner de part et d’autre. À Oujda, Zohra, une Algérienne installée au Royaume depuis plusieurs années, a récemment pu renouveler sa carte de séjour sans problème.

Mais à chaque démarche administrative, le doute et l’angoisse sont toujours un peu là. À Tlemcen, en Algérie, Mokthar, âgé d’une trentaine d’année, artisan et de nationalité marocaine, redoute le jour où il devra renouveler ses papiers : « En fait, j’ai tout simplement peur qu’on m’expulse, de perdre mes droits comme ça, juste pour des histoires de conflit politique. »

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Les tensions entre les deux pays poussent certains fonctionnaires à faire du zèle. Toujours à Oujda, Leïla, une jeune Algérienne qui a étudié la médecine au Maroc et effectué sa spécialisation en France, attend depuis deux ans une autorisation pour ouvrir son cabinet et pratiquer son métier.

« On sait bien que c’est lié à la situation diplomatique. Leïla subit en silence, elle n’ose même pas en parler publiquement », souligne Oualid Kebir. Actuellement, la majorité des résidents algériens au Maroc et des résidents marocains en Algérie disposent de la double nationalité, une protection supplémentaire au cas où la situation dégénérerait.

Beaucoup d’internautes font preuve d’un nationalisme très premier degré »

Seule donnée immuable : le trafic de cannabis en provenance du Maroc et à destination de l’Algérie, « qui semble se porter à peu près correctement, ironise un agriculteur algérien basé près de Figuig, même si les autorités algériennes annoncent des saisies tous les deux ou trois jours ». Le sens de l’humour et du sarcasme est probablement le patrimoine commun le mieux préservé des deux peuples.

Sur Twitter début novembre, au lendemain de la décision d’Alger de fermer le gazoduc qui rejoint l’Espagne via le Maroc, des dizaines d’internautes ont diffusé des cartes satellites d’un Royaume plongé dans le noir et annonçaient en être réduits à devoir couper du bois pour cuisiner.

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« C’est important d’en rire ensemble, Marocains et Algériens, pour dépassionner les choses et montrer à quel point c’est ridicule. Mais il y a tout de même beaucoup d’internautes qui font preuve d’un nationalisme très premier degré. Espérons qu’ils restent cantonnés aux réseaux sociaux », conclut un habitué de la twittoma.