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Gabon : après le pétrole, des idées ?

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Yves Sylvain Moussavou Boussougou : « Pourquoi le Gabon veut changer de paradigme »

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Par et - Envoyés spéciaux à Libreville
Mis à jour le 13 décembre 2021 à 11:30

Yves Sylvain Moussavou Boussougou, secrétaire général du Plan d’accélération de la transformation, à Libreville, le 18 octobre 2021. © Joël TATOU pour JA

Le secrétaire général du Conseil national du Plan d’accélération de la transformation (PAT) 2021-2023 explique les raisons qui ont incité l’exécutif gabonais à réviser sa stratégie. Quels sont ses moyens par rapport aux précédents plans ? Et que donnent ses premiers résultats ?  

Sortir de la dépendance pétrolière et transformer le modèle économique du pays. C’est le défi que s’est lancé le Gabon à travers l’élaboration de son Plan d’accélération de la transformation (PAT), lequel est mis en œuvre par le Conseil national du Plan d’accélération de la transformation, dont Yves Dieudonné

Sylvain Moussavou Boussougou est le secrétaire exécutif. Cet inspecteur des finances de 48 ans – qui est le secrétaire général adjoint du gouvernement – a ainsi pour mission de conduire l’exécution des 34 projets structurants répondant aux 12 défis à relever dans le cadre du PAT. Le pays veut donner un coup de pouce décisif et, surtout, comme son nom l’indique, un coup d’accélérateur au processus de transformation en cours, comme il l’a fait en 2009 en décidant d’interdire l’exportation des grumes, pour favoriser la transformation locale et permettre la création de richesse locale, ainsi que des emplois supplémentaires.

Jeune Afrique : Pourquoi un plan d’accélération de la transformation ?

Yves Sylvain Moussavou Boussougou : Le but est de créer plus de croissance, en volume et en qualité, mais aussi de faire progresser la durabilité du modèle, c’est-à-dire la capacité de l’économie à résister aux chocs extérieurs et à créer de manière endogène les conditions d’une certaine stabilité budgétaire et économique.

Les réformes produisent-elles les effets escomptés ?

Elles ont contribué à modifier positivement la structure du PIB du pays. La part relative à nos nouveaux moteurs de croissance, c’est-à-dire les mines, l’agro-industrie et le bois, est passée de 56 % à 67 % entre 2010 et 2019, même si le pétrole pèse toujours dans la formation de la richesse nationale (33 %) et dans celle des recettes fiscales (35 %).

L’ambition du PAT est d’organiser et de soutenir de manière plus dynamique ce mouvement de transformation en attirant l’investissement direct étranger et l’investissement direct national dans ces secteurs à fort potentiel de croissance. Tout cela se fait en vue de prendre le relais du secteur pétrolier, qui n’est pas pour autant laissé à l’abandon puisque le PAT indique la nécessité de ralentir la chute de la production pétrolière et de diversifier la filière et de diversifier la filière par le développement de l’exploitation et de l’utilisation du gaz à des fins industrielles et domestiques.

Ce plan peut-il remédier aux crises pétrolières sur le long terme ?

C’est son objectif ! Il faut d’abord préciser que l’économie gabonaise s’est révélée résiliente. En effet, la croissance de nos filières de diversification a déjà permis de compenser la faible croissance de notre secteur pétrolier. De plus, les orientations et les projets prioritaires du pivot dit économique de notre plan s’inscrivent dans le sens de l’intensification de ce mouvement de diversification. Rien que pour 2021, les prévisions de production dans les filières du manganèse, de l’agro-industrie et du bois sont à la hausse.

Nous sommes engagés dans une dynamique qui ne peut que nous inscrire dans une démarche irréversible et de long terme. Le PAT va intensifier la dynamique et lever, d’ici à 2023, les derniers obstacles pour débrider l’action d’investissement dans chacune des filières visées.

Que devient la filière des hydrocarbures dans ce train de réformes ?

Comme je l’évoquais, elle entre dans une phase de diversification par la valorisation du gaz associé. Les réserves recouvrables de cette ressource ont été évaluées à 133 milliards de m3. Le gaz contribuera à rendre notre croissance propre. La filière se structure notamment autour de la production d’énergie à base de gaz et de la production de gaz butane, pour lequel le Gabon est importateur net.

La Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG) est engagée dans un vaste programme de remplacement de ses centrales thermiques fonctionnant au fioul lourd – polluant – par d’autres alimentées au gaz. Le gouvernement estime que d’ici à 2025 le Gabon ne produira plus d’énergie à base de fioul lourd.

Même si d’autres filières montent en puissance, le secteur des hydrocarbures représente encore 33 % du PIB du Gabon.

Même si d’autres filières montent en puissance, le secteur des hydrocarbures représente encore 33 % du PIB du Gabon. © HM/Afrikimages

Pourquoi ce nouveau plan alors qu’il existait déjà le Plan stratégique Gabon émergent (PSGE) ?

Le PSGE est une stratégie couvrant la période 2010-2025 qui, comme toute stratégie, a besoin d’être recontextualisée pour adapter les choix et relancer la machine. En 2015, lors du contrechoc pétrolier, cette réflexion stratégique a été conduite par le gouvernement alors que le Gabon venait de constater une fois de plus que le modèle de développement ancré autour des matières premières, en particulier des hydrocarbures, était porteur de vulnérabilités importantes.

Entre 2013 et 2016, les recettes fiscales pétrolières ont chuté de plus de 68 % !

Entre 2005 et 2013, le cours du baril de pétrole était en progression constante, garantissant au pays des revenus confortables pour financer son développement. Le prix du brut gabonais est passé d’un peu plus de 50 dollars le baril en 2005 à 110 dollars en 2013.  Lorsque la crise est intervenue, en 2014, il ne s’échangeait plus qu’à 40 dollars.

Les recettes fiscales pétrolières, qui étaient de 1 344 milliards de F CFA (plus de 2 milliards d’euros) en 2013 et représentaient 51 % des recettes publiques totales, ont été réduites pour se situer à 423 milliards de F CFA en 2016. Une chute de plus de 68 % !

Il fallait donc s’adapter…

Ce qui fut fait. Un plan d’ajustement budgétaire et de relance de l’économie a été élaboré. C’était la première révision du PSGE. Et le Plan de relance économique (PRE), qui a reçu le soutien des bailleurs de fonds, dont le FMI, préconisait une maîtrise des dépenses publiques et une optimisation des recettes publiques.

Le travail a-t-il été réalisé ?

Il faut bien reconnaître que oui puisque, grâce à la contribution grandissante de ces filières hors pétrole dans le PIB, le pays a, sans réellement être entré en récession, pu stabiliser le recul de la croissance de son PIB avant de rebondir, à + 3,9 % en 2019 par rapport à 2018.

C’est à ce moment qu’intervient la crise du Covid-19. De sanitaire, elle est devenue économique, compte tenu des mesures restrictives qu’elle a générées, et a aussi amplifié d’autres vulnérabilités, comme la dépendance du pays aux importations sur le plan alimentaire, un système de santé désarticulé dans son organisation et son fonctionnement, des services publics faiblement digitalisés (malgré les investissements importants consentis par l’État dans le domaine de l’économie numérique depuis 2009) et le fait que 30 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté.

La croissance de nos filières de diversification a déjà permis de compenser la faible croissance de notre secteur pétrolier.

Donc, outre la nécessité de nous rendre autonome sur le plan agricole, la crise sanitaire a rappelé l’urgence de rendre plus performante l’action de l’État dans le domaine social, d’une part en renforçant les filets sociaux et, d’autre part, en allant plus vite dans la mise en place de la digitalisation des services publics, notamment l’éducation.

Quels sont les secteurs visés pour faire émerger de nouveaux piliers de croissance ?

Pour prendre le relais du pétrole, le gouvernement a retenu quatre filières à structurer et à développer : le bois, les mines, l’agriculture et, bien entendu, les hydrocarbures, pour lesquels nous affichons toujours des ambitions étant donné leur poids dans les recettes fiscales, et ce malgré la tendance à la diminution de la ressource observée ces dix dernières années. Cette situation appelle d’ailleurs un soutien au développement des stratégies d’optimisation menées par les opérateurs et une meilleure utilisation des ressources issues de sa commercialisation.

Le secteur du bois a quant à lui commencé à nous livrer ses premières promesses au lendemain de la décision prise en novembre 2009 par le président Ali Bongo Ondimba d’interdire l’exportation des grumes afin de pousser les investisseurs de la filière à une première transformation sur place. Depuis, cette filière a connu un essor remarquable.

Vérification de la qualité du contreplaqué dans une usine de la Zone économique spéciale de Nkok, en octobre 2021.

Vérification de la qualité du contreplaqué dans une usine de la Zone économique spéciale de Nkok, en octobre 2021. © Christophe Van Der Perre/REUTERS

Qu’est-ce qui a changé concrètement ?

Cette décision a été le point de départ de l’industrialisation de la filière. La baisse de 96 % du volume de grumes exportées s’est traduite par une contribution du secteur au PIB multipliée par quatre entre 2010 et 2020, et par la création de milliers d’emplois. Le secteur est désormais le deuxième employeur du pays, qui est devenu l’un des leaders dans le monde du bois scié et de placage, et le premier producteur africain de contreplaqué.

Le Gabon possède parmi les plus grandes réserves de fer connues en Afrique, mais elles n’ont jamais été exploitées. C’est le grand défi des prochaines années

Mais il faut aller plus loin, car le potentiel du secteur est énorme, et ses capacités contributives n’ont pas encore été suffisamment exploitées, surtout si l’on tient compte des mesures d’exonérations mises en place pour rendre la filière attractive. Certaines mauvaises pratiques observées dans le secteur ne l’ont pas aidé à se développer. C’est d’ailleurs l’un des défis que le gouvernement est en train de relever dans le cadre de la mise en œuvre du PAT, avec une meilleure fiscalisation des opérateurs.

Ensuite, nous devons maîtriser les activités qui sont en amont de la filière forestière pour garantir et fiabiliser l’approvisionnement en grumes, augmenter le volume de bois transformé localement et, à la fin du processus, professionnaliser les activités d’exportations et de marketing des produits made in Gabon.

Dès 2022, nous rendrons obligatoire la traçabilité de tout arbre coupé sur le sol gabonais pour que l’exploitation soit propre et responsable.

La création de la Zone économique spéciale [GZES] de Nkok est un succès, puisqu’elle nous a permis d’engranger les résultats que je viens d’énumérer. Celle, en cours de création à Ikolo, près de Lambaréné, devrait nous permettre d’atteindre un nouveau palier, avec des répercussions plus fortes sur l’économie nationale.

Les réformes lancées dans le cadre de la mise en œuvre du PAT vont nous permettre de transformer ce secteur tout en veillant à la préservation de la forêt. Dès 2022, nous allons rendre obligatoire la traçabilité de tout arbre coupé sur le sol gabonais pour que l’exploitation soit propre et responsable.

Quels sont les objectifs pour le secteur minier ?

C’est un autre levier important de création de richesse et de rentrées fiscales. C’est le grand défi des prochaines années. Le Gabon fait partie des pays qui possèdent les plus grandes réserves connues de fer en Afrique, mais elles n’ont jamais été exploitées car les gisements se trouvent dans des zones enclavées.

Nous devons nous appuyer sur le boom actuel des matières premières, d’une part pour structurer, sur des bases saines, une vague d’investissements capables de désenclaver ces zones, et, d’autre part, pour favoriser l’entrée en production des gisements comme celui de Milingui, dans le sud du pays, ou, celui, plus emblématique, de Belinga, dans le nord-est, qui est le deuxième gisement d’Afrique après celui de Simandou, en Guinée.

Comment le PAT est-il financé ?

La mise en oeuvre du PAT nécessite la mobilisation d’environ 3 191 milliards de F CFA [soit plus de 4,86 milliards d’euros] sur une période de cinq ans. Nous comptons réunir le maximum de cette enveloppe entre 2019 et 2023. Pour vous donner un ordre de grandeur, le PIB du Gabon est d’environ 10 000 milliards de F CFA (soit 15,3 milliards d’euros). Donc, en rythme annuel, nous nous fixons comme objectif de mobiliser en investissement environ 8 % de notre PIB. L’enjeu est d’avoir un usage qualitatif de cet investissement.

Quelle proportion du financement prévu est-elle déjà mobilisée ?

Sur les 3 191 milliards de F CFA de besoin de financement, 900 milliards ont déjà été mobilisés par les bailleurs de fonds internationaux, signés et ratifiés par notre Parlement. Donc un quart du total requis est déjà disponible par le biais de prêts à l’État.

Cependant, notre pays a rencontré quelques difficultés dans l’exécution de ces projets, soit par manque de maîtrise des procédures ou de dialogue avec ces bailleurs de fonds, soit par la non-mobilisation des contreparties financières qui nous incombaient. C’est l’une de mes missions que d’accélérer le taux de décaissement de ces financements.

On parle aussi de partenariats public-privé (PPP)…

Un autre pan important du PAT concerne les financements en PPP. Beaucoup étaient en phase de pré-closing financier. Ils représentent environ 36 % du total des besoins en financement. Là, notre rôle a été d’apporter une aide technique pour accélérer la réalisation des opérations de due diligence [audits d’acquisition] exigées par les banques qui prêtent pour ces projets.

C’est dans ce cadre que nous avons finalisé le financement du projet du barrage de Kinguélé Aval avec notre partenaire Meridiam, coactionnaire du projet avec le Fonds gabonais d’investissements stratégiques (FGIS), ou encore de la première phase de la route dite « Transgabonaise », qui doit relier Libreville à Franceville. À travers ce type de financement, nous pouvons mobiliser plus de capitaux avec peu de conséquences sur la dette publique.