Politique

Guinée : Mamadi Doumbouya a (enfin) un gouvernement

Deux mois après avoir mené le putsch contre Alpha Condé, le militaire a entériné la nomination des derniers membres du gouvernement, jeudi 4 novembre. Autour de lui, des militaires-clés, beaucoup de technocrates et quelques opposants à l’ancien président.

Réservé aux abonnés
Par - à Conakry
Mis à jour le 5 novembre 2021 à 20:11

Le colonel Mamady Doumbouya. Lieutenant Colonel Mamady Doumbouya (C), head of the Armyís special forces and coup leader, waves to the crowd as he arrives at the Palace of the People in Conakry on September 6, 2021, ahead of a meeting with the Ministers of the Ex-President of Guinea, Alpha Conde. – Lieutenant Colonel Mamady Doumbouya, the leader of the latest coup in Guinea, is a highly educated, combat-hardened soldier who once served in France’s Foreign Legion. Doumbouya’s special forces on September 5, 2021 seized Alpha Conde, the West African state’s 83-year-old president, a former champion of democracy accused of taking the path of authoritarianism © CELLOU BINANI/AFP

La longue attente avait commencé à en agacer certains, suscité inquiétude et interrogations chez d’autres. Finalement, l’épilogue du laborieux choix des membres du gouvernement est advenu jeudi 4 novembre. Deux mois après le putsch qui a renversé Alpha Condé, un mois après sa prestation de serment, le colonel Mamadi Doumbouya, président du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) et de la transition, a nommé les six ministres qui complètent le gouvernement de Mohamed Béavogui.

L’équipe gouvernementale totalise vingt-cinq ministres et deux secrétaires généraux, avec rang de ministre : Abdourahmane Sikhé Camara devient secrétaire général du gouvernement et Elhadj Karamo Diawara est chargé des Affaires religieuses. Ce dernier fait partie de la dernière salve de nomination, tout comme Ousmane Gaoual Diallo, membre du principal parti de l’opposition guinéenne, l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), dirigé par Cellou Dalein Diallo. Ousmane Gaoual prend les rênes du stratégique ministère de l’Urbanisme, de l’habitat et de l’Aménagement du territoire.

Opposants à Alpha Condé

Alors que Ibrahima Abé Sylla, leader de la Nouvelle génération pour la république (NGR), candidat lors des présidentielles de 2010 et de 2020 et député au sein de l’Assemblée nationale dissoute, a été nommé à la tête du département non moins important de l’Énergie, de l’hydraulique et des hydrocarbures. Un poste qu’il convoitait depuis longtemps, en vain. Le troisième et dernier profil politique qui fait son entrée dans le gouvernement de Mohamed Béavogui est Alpha Soumah alias Bill de Sam, membre de l’Union des forces républicaines (UFR) de Sidya Touré. Il a été nommé ministre de la Culture, du tourisme et de l’artisanat.

À Lire Exclusif – Guinée : l’histoire secrète de la chute d’Alpha Condé, par François Soudan

Tous les trois partagent le fait de n’avoir pas été mandatés par leurs formations politiques d’origine qui, d’ailleurs, n’auraient pas été consultées. « J’ai été informé ce vendredi matin par Ousmane Gaoual Diallo de sa nomination dans le gouvernement de transition. En retour, je lui ai adressé mes félicitations et lui ai souhaité bonne chance », a réagi Cellou Dalein Diallo. Et de préciser que « l’UFDG n’a pas été consultée ou informée au préalable de cette nomination. Ceci dit, je souhaite plein succès à Ousmane Gaoual et au gouvernement de transition dans sa noble mission d’organiser, dans la paix, le retour de notre pays à l’ordre constitutionnel ».

Beaucoup de technocrates

Alors que l’article 55 de la charte de la transition interdit au Premier ministre et aux ministres d’être candidats aux prochaines échéances électorales, le nouveau gouvernement est essentiellement composé de technocrates, apolitiques. C’est le cas notamment du benjamin de l’équipe gouvernementale, Mory Condé, 35 ans, nommé ministre de l’Administration du territoire et de la décentralisation, issu de la société civile. Le Premier ministre de Mamadi Doumbouya est aussi allé chercher une personnalité issue de la diaspora avec le boxeur professionnel Lansana Béa Diallo qui hérite du portefeuille de la Jeunesse et des sports.

À Lire Guinée : qui est Lauriane Doumbouya, la nouvelle première dame ?

Certains ont le profil de fonctionnaire international, comme Morissanda Kouyaté, directeur exécutif du comité interafricain sur la santé des femmes et enfants, qui devient le nouveau visage de la diplomatie guinéenne. Ou encore le nouveau ministre des Infrastructures et des transports, Yaya Sow, qui a travaillé à la Cedeao. Enfin, des personnalités viennent du secteur privé, comme Alpha Bacar Barry, patron de l’institution de microfinance Jatropha et de l’incubateur Jatropha hub, nommé ministre de l’Enseignement technique et de la formation professionnelle.

Seuls deux portefeuilles sont occupés par des militaires. À la retraite, ils n’en sont pas moins des hommes clés du dispositif de Mamadi Doumbouya. Il s’agit du général Aboubacar Sidiki Camara alias Idi Amin, nommé ministre délégué à la Défense nationale et du général Bachir Diallo, ministre de la Sécurité et de la protection civile. Mamadi Doumbouya garde-t-il les militaires pour le cabinet de la présidence ?

Promesse non tenue

Sur les vingt-cinq ministres, sept sont des femmes. En devenant garde des sceaux, ministre de la Justice et des droits de l’Homme, la notaire Fatoumata Yarie Soumah occupe le poste le plus important parmi elles. Elle est suivie de Aminata Kaba aux ministères des Postes des télécommunications et de l’économie numérique, de Louopou Lamah, à l’Environnement et développement durable ; Charlotte Daffé (Pêche et économie maritime) ; Diaka Sidibé (Enseignement supérieur, recherche scientifique et innovation) ; Rose Pola Pricemou (Communication et information) et Aïcha Nanette Conté (Promotion féminine).

Mamadi Doumbouya et son équipe ne font pas mieux que l’ancien gouvernement qui comptait 31 % de femmes

Alors que la charte de la transition impose à chaque entité un quota d’au moins 30 % de femmes, moins d’un tiers des portefeuilles ministériels leur ont été dévolus. De quoi hérisser les poils des féministes. « J’espère que le colonel Mamadi Doumbouya et son équipe se rattraperont avec le Conseil national de transition et d’autres instances. Là, ils ne font pas mieux que l’ancien gouvernement qui comptait 31 % de femmes », s’insurge la journaliste Moussa Yéro Bah, présidente de l’ONG Femmes, développement et droits humains (F2DH).

À Lire Guinée : le général Idi Amin, le discret mentor de Mamadi Doumbouya

« La Guinée doit s’inscrire sur la liste des pays qui font la promotion des femmes d’autant plus qu’elles font 52 % de la population, insiste l’activiste. Le pays dispose de suffisamment de femmes compétentes pour pouvoir atteindre et même aller au-delà de ces 30 %. »

Jeu d’équilibriste

Par ailleurs, on note des nominations à des postes-clés. Ainsi, Moussa Magassouba a été propulsé à la tête du département des Mines et de la géologie, dans un pays qui détient l’une des plus importantes réserves mondiales de bauxite. Il fut directeur général de la Société AngloGold Ashanti de Guinée (SAG) qui exploite l’or dans la ville de Siguiri (nord-est).

Le ministère de l’Économie, des finances et du plan est occupé par Lanciné Condé, qui y a fait presque toute sa carrière administrative, en occupant entre autres les postes de chargé d’études, de directeur national des études économiques et de la prévision, avant de devenir conseiller de la GIZ à la Cedeao. Quant à son collègue et ami, Moussa Cissé, jusque-là conseiller juridique au sein du même ministère, il est désormais aux commandes du Budget.

Par ailleurs, Mamadi Doumbouya s’est conformé à l’article 60 de la charte de la transition pour tenir compte de la diversité ethnico-régionale de la Guinée. En composant le gouvernement au compte-gouttes, il a, à plusieurs reprises, procédé à des nominations par groupe de quatre ministres, en raison d’un par région (Basse Guinée, Moyenne Guinée, Haute Guinée et Guinée forestière). À la recherche d’un équilibre pour ne pas déséquilibrer son pouvoir ?