Politique

RDC : ce qu’il faut savoir sur le procès Matata Ponyo et l’affaire Bukanga Lonzo

L’ancien Premier ministre comparaît à partir de ce lundi 8 novembre devant la Cour constitutionnelle pour détournement de fonds destinés au parc agro-industriel de Bukanga Lonzo. Tour d’horizon des principaux enjeux de l’affaire.

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Mis à jour le 8 novembre 2021 à 12:49

Augustin Matata Ponyo comparaît devant la Cour constitutionnelle ce lundi 8 novembre. © Baudouin Mouanda pour JA

Après un premier report le 25 octobre, le procès d’Augustin Matata Ponyo s’ouvre ce lundi 8 novembre devant la Cour constitutionnelle, la plus haute juridiction du pays. L’ancien Premier ministre de Joseph Kabila est l’un des trois accusés dans ce dossier de « détournement de fonds destinés à financer le parc agro-industriel de Bukanga-Lonzo ».

Selon le rapport de l’Inspection générale des finances (IGF), à l’origine de la procédure judiciaire en cours, plus de 205 millions de dollars – sur les 285 décaissés par le Trésor public – auraient été détournés dans le cadre de la gestion de ce projet emblématique du second mandat de Joseph Kabila et de la mandature de Matata Ponyo. Ce procès doit permettre d’établir les responsabilités de ce fiasco à 80 millions de dollars.

• Bukanga Lonzo, chronique d’une débâcle

Inauguré en juillet 2014 lors d’une cérémonie dirigée par Joseph Kabila, ce projet était la pierre angulaire du fameux Plan national d’investissement agricole. Lancé en 2013, celui-ci devait permettre, d’ici 2020, de faire profiter six provinces d’une plus grande production agricole et donc de réduire le risque d’insécurité alimentaire grâce au lancement d’une vingtaine de parcs agro-industriels comme celui de Bukanga Lonzo.

Ce dernier devait être la vitrine du programme. Situé à 220 km à l’est de Kinshasa, à cheval entre les provinces du Kwilu et du Kwango, il s’étend sur 80 000 hectares. Des vidéos vantent à l’époque les futures retombées du projet : « des milliers de tonnes de farine de maïs, de légumes [et] de volailles. »

Sept ans plus tard, les résultats ne sont pas au rendez-vous et les suspicions de détournement s’accumulent

C’est le gouvernement dirigé par Augustin Matata Ponyo qui pilote le projet. Des partenaires sont choisis, la plupart du temps de gré à gré comme le principal associé du projet, la société sud-africaine Africom. Des dizaines de millions de dollars sont officiellement mobilisés. Mais sept ans plus tard, les résultats ne sont pas au rendez-vous et les suspicions de détournement s’accumulent. Félix Tshisekedi lui-même évoque, dans son discours du 30 juin 2020, une liste de projets dans lequel l’État a perdu beaucoup d’argent, et cite en guise d’exemple le parc de Bukanga Lonzo.

• Que dit le rapport de l’IGF ?

C’est finalement un rapport de l’IGF, dirigée par Jules Alingete, qui relance la polémique. Conclue en novembre 2020, la mission de l’agence anti-corruption dresse dans son rapport les contours d’un véritable fiasco financier dans lequel 205 millions de dollars sur les 285 débloqués par le Trésor public auraient été engloutis. L’IGF présente, au fil des pages, la liste de ceux qu’elle tient pour responsables. Le premier d’entre eux est Augustin Matata Ponyo, décrit comme « l’auteur intellectuel » de la débâcle.

Le Premier ministre de l’époque se voit notamment reprocher le choix contesté d’Africa Commodities (Africom) – une société n’existant que depuis trois ans – comme principal partenaire du projet. La justice congolaise semble estimer que cela ne doit rien au hasard. Le marché, passé de gré à gré sans autorisation de la Direction générale du contrôle des marchés publics, octroie à cette société sud-africaine administrée par Christo Grobler la réalisation, l’aménagement et la gestion du parc.

Pour ne pas avoir mis en place de mécanisme de surveillance, Matata Ponyo est accusé par l’IGF de « négligence coupable » ayant entraîné « l’opacité dans la gestion » du projet et la « surfacturation de biens et services ».

Matata Ponyo se défend en affirmant que la primature n’était pas impliquée dans la gestion de fonds et que seule Africom était responsable de l’exécution technique et financière sur la base du contrat qu’elle avait signé avec quatre membres du gouvernement de l’époque : les ministres de l’Agriculture, du Portefeuille, de l’Industrie et des Finances. Mais pour l’IGF, Matata Ponyo est intervenu tout au long du cycle de vie du projet et son bureau était « le centre d’engagement de toutes les dépenses ».

• Double bras de fer

Si le projet fait l’objet de critiques et de soupçons depuis de nombreuses années, il n’est vraiment revenu dans l’actualité qu’à la faveur des visites sur place du ministre de l’Agriculture, Joseph Antoine Kasonga, en février 2020, puis six mois plus tard de Sylvestre Ilunga Ilunkamba, alors Premier ministre. À deux reprises le constat dressé est alarmant : sac d’engrais périmés, machines à l’arrêt ou endommagées, terrains non cultivés…

Matata Ponyo prend les devants en septembre 2020 en adressant une lettre à l’IGF pour demander un audit du projet. Selon lui, le parc aurait été correctement géré jusqu’à son départ de la primature. Ce n’est que par la suite, dit-il, que les paiements auraient cessé et que le projet aurait donc été mis en jachère.

Audit il y a eu, mais celui-ci s’est révélé bien plus sévère à son encontre qu’il ne l’aurait imaginé. S’engage alors un premier bras de fer avec le patron de l’IGF, contre lequel Matata Ponyo porte plainte en mai dernier. Un second bras de fer l’oppose également au parquet général près la Cour constitutionnelle.

Une première demande de levée d’immunité est rejetée par le Sénat le 15 juin. Une seconde, dans le cadre d’un autre dossier, celui de l’indemnisation des victimes de la zaïranisation, abouti le 5 juillet. La justice congolaise profitera de cette levée d’immunité pour définitivement relancer le dossier Bukanga Lonzo.

• Qui sont les co-accusés ?

Matata Ponyo ne sera pas seul sur le banc des accusés. À ses côtés, un ancien ministre de son gouvernement, Patrick Kitebi. Ex-patron du puissant Fond de promotion de l’industrie (FPI), Kitebi était chargé des Finances au moment du lancement du projet et devait, en principe, jouer un rôle central dans les demandes de décaissement auprès de la Banque centrale du Congo. Pour sa défense, Matata Ponyo a d’ailleurs assuré que la gestion de fonds se faisait au niveau de son ministère.

Le deuxième co-accusé de l’ancien Premier ministre est Christo Grobler, l’un des administrateurs d’Africom. Homme d’affaires sud-africain, son nom est cité à plusieurs reprises dans le rapport de l’IGF. Recrutée en 2014, Africom s’était retirée du projet en 2017, affirmant qu’elle ne recevait plus de paiement depuis un an. Une plainte avait même été déposée par Christo Grobler devant la Cour internationale d’arbitrage à Paris. Le partenaire sud-africain réclamait près de 20 millions de dollars d’arriérés de paiement.

Africom est un acteur clé de ce dossier, puisque d’autres protagonistes, impliqués notamment dans la fourniture d’équipement, sont soupçonnés par les équipes d’Alingete d’avoir servi de sociétés écrans pour ce consortium sud-africain. C’est notamment le cas de Desticlox, qui aurait reçu des versements au titre de frais de gestion alors qu’il n’était pas le prestataire identifié.

À la suite du premier report de l’ouverture du procès, faute de traducteur pour assurer la compréhension de ses propos, Christo Grobler a refait parler de lui le 27 octobre. Il a été interpellé alors qu’il était à l’aéroport de Kinshasa-N’djili, d’où il devait rejoindre l’Afrique du Sud. Il lui est pour le moment interdit de quitter le territoire congolais jusqu’à la fin du procès.

• Une affaire politique ?

C’est l’un des arguments dégainé depuis le début par le camp de l’ancien Premier ministre. Selon les défenseurs de Matata Ponyo, la relance du dossier Bukanga Lonzo serait une tentative de nuire à ses ambitions politiques. Officiellement candidat à aucun poste, l’intéressé s’est régulièrement montré évasif lorsqu’il s’agissait d’évoquer ses éventuelles intentions pour 2023. En privé, certains de ses proches n’hésitent pas à affirmer qu’il y pense effectivement et qu’il estime que « son bilan à la Primature ferait de lui un candidat crédible ».

Reste que Matata Ponyo est une personnalité clivante de l’arène politique congolaise. Technocrate jouissant d’une bonne image à l’international, il détient le record de longévité pour un Premier ministre congolais – totalisant quatre ans et sept mois à la tête du gouvernement. Mais son mandat a été marqué par ses relations houleuses avec de nombreux membres de l’entourage de Kabila. Matata Ponyo a d’ailleurs claqué la porte du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) en mars dernier.