Culture

Sénégal : Mohamed Mbougar Sarr, l’émancipation par la littérature 

Mis à jour le 8 novembre 2021 à 10:41
Elgas

Par Elgas

Ecrivain et docteur en sociologie

Mohamed Mbougar Sarr, à Paris, en novembre 2021, après avoir reçu le prix Goncourt pour « La Plus Secrète Mémoire des hommes ». © MAGALI COHEN/AFP

Mettre en avant le symbole, dans la victoire éclatante de l’auteur sénégalais, récompensé par le prix Goncourt, est réducteur. Car Mohamed Mbougar Sarr a justement su s’affranchir des tentatives d’assignation culturelle.

Que le prix Goncourt crée des remous et amène certains commentateurs à brasser du fiel, c’est plutôt commun. Les frères Jules et Edmond de Goncourt, qui le baptisèrent, n’ont d’ailleurs pas toujours fait dans la dentelle. C’est l’une des identités de la plus haute distinction de la galaxie littéraire française que d’avoir ses mythes, ses rumeurs et autres mesquineries. On peut fort bien s’en accommoder, c’est de l’ordre du folklore. On peut même en sourire.

Clichés exotisants

Qu’en revanche Didier Decoin, l’actuel président de l’académie Goncourt, se fende dans une interview de déclarations équivoques sur « l’hermétisme » supposé de « certaines phrases, certaines tournures » de son tout nouveau lauréat, Mohamed Mbougar Sarr, cela surprend pour le moins. Peu avare de clichés exotisants, il poursuit dans la même veine quand il explique que les mots de l’auteur lui évoquent une « statuette fétichiste » et clôt ses comparaisons par des allusions malvenues sur une syntaxe littéraire « un peu africaine ».

Ces déclarations, qui accompagnent le couronnement du prodige sénégalais, n’ont pas manqué d’interpeller, voire de choquer, certains commentateurs ayant repris, bien entendu, le refrain de cette petite chanson désagréable.

Le politique tend à engloutir la littérature. C’est toujours la plus grande des injustices

Comme un air convenu, le politique tend ainsi à engloutir la littérature. C’est toujours la plus grande des injustices. D’autant que le livre primé, précisément, explore ce rapport entre littérature, symboles et politique. Et qu’il anticipe et dénonce magistralement ces tentatives d’assignation qui relèvent du maternalisme.

Mettre en avant le symbole, dans cette victoire éclatante, est, il faut bien le dire, tentant. Mais c’est surtout réducteur, voire à rebours du texte de Mohamed Mbougar Sarr. Dans une France marquée par des crispations identitaires, un Noir, jeune, étranger, de province, méconnu, un siècle après René Maran, récipiendaire du plus prestigieux prix automnal, ça vous pose un Goncourt particulier – et qui, de l’avis des gens du milieu, se cherche une nouvelle virginité ! De là à en faire le primat, à prospérer comme lecture première et unique, à écraser la valeur intrinsèque du texte, à ressusciter les pires stéréotypes de nature à singulariser et parquer les littératures du Sud, il y a un monde. Dans un moment aussi fondateur, ce serait un terrible aveu de la survivance de vieux schèmes.

Fanatisme sans venin

Mohamed Mbougar Sarr, outre ses qualités de romancier, est un praticien de la littérature. Lecteur glouton et théoricien patient de la globalité, ses lectures ne se laissent emprisonner par aucune clôture et prennent le large. L’auteur occupe ainsi une place privilégiée pour observer le monde littéraire, ses querelles historiques, ses déchirements, son passif issu de la colonisation. Toutes choses que l’on retrouve en filigrane dans son roman, finement analysées.

De son œuvre, composée de quatre livres, se dégage une colonne vertébrale claire : celle d’une religiosité littéraire marquée, comme catharsis, échappement, viatique et salut. Philosophe dans son premier roman sur le djihadisme (Terre ceinte), humaniste dans le deuxième sur les migrants (Silence du chœur), offensif dans le troisième sur l’homosexualité au Sénégal (De purs hommes), Mohammed Mbougar Sarr condense dans son dernier opus (La Plus Secrète Mémoire des hommes) ce rapport monacal à la littérature, érigée chez lui en un indépassable Dieu.

Peu importe les railleries sur ce fétichisme de la candeur, voire ce fanatisme sans venin, sa boussole ne se laisse pas intimider par les injonctions. Avec, en prime, assez de garanties d’universalisme pour échapper aux réductions, tant chez lui la littérature est la langue commune, le territoire des confluences, le lieu de l’intime lien inaliéné avec soi-même.

La littérature dite « africaine » a toujours dû batailler pour gagner sa liberté

Cette hauteur de vue est d’autant plus précieuse que la littérature dite « africaine » a toujours dû batailler pour gagner sa liberté. Longtemps sommée de s’engager, d’honorer certaines commandes, d’exaucer un vœu d’exotisme, de rentrer dans certains codes… Des attaques de Mongo Beti contre Camara Laye dans la revue Présence africaine, en 1955, au « Manifeste de Saint-Malo pour une littérature-monde en français », en 2007, exprimée différemment, la perpétuelle quête d’affirmation des lettres du Sud est restée le chantier de plusieurs générations. Symbole ultime de cet horizon : le Malien Yambo Ouologuem – auquel rend hommage Mohamed Mbougar Sarr dans La Plus Secrète Mémoire des hommes -, qui l’a payé au prix fort.

Longtemps équation insoluble, et serpent de mer aux relents amers, cette liberté chère n’a jamais été aussi proche. On le doit, dans cette séquence décisive, à un jeune auteur et en sa foi en le texte, le texte seulement, comme condition de la libération. Il faudra opposer, face à toutes les tentations malveillantes, ce roman dont la force et la prescience sont autant de pas en avant sur le chemin de l’émancipation.

Le seul symbole à percevoir dans l’attribution de ce prix, c’est la candeur de la littérature comme pied de nez aux catastrophes promises. Retrouver la littérature comme arme de l’innocence face à la tragédie du monde.