Politique

Tunisie : l’affaire du tunnel sous la résidence de l’ambassadeur de France fera-t-elle pschiitt ?

Le 3 novembre, le ministère de l’Intérieur annonce qu’un « extrémiste » aurait participé au creusement d’un tunnel menant à la résidence de l’ambassadeur de France. Mais peu d’éléments matériels corroborent la thèse.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 5 novembre 2021 à 13:15

La cour du palais Dar El Kamila, résidence de l’ambassadeur de France en Tunisie, à La Marsa. © Raphaël GAILLARD/Gamma-Rapho via Getty Images

« Que se passe-t-il à La Marsa ? » Cette question, reprise par les réseaux sociaux en début de soirée du 3 novembre, agite l’opinion. La paisible bourgade en bord de mer est l’un des lieux les plus sécurisés du pays et abrite des personnalités de premier plan : dans ce périmètre, intellectuels, grandes fortunes et artistes côtoient enfants du cru et diplomates.

Alors, quand l’artère principale, qui conduit à la résidence de l’ambassadeur de France et au bord de mer, se met à grouiller de forces sécuritaires, les riverains s’étonnent, mais ajoutent volontiers foi à la rumeur selon laquelle la cheffe du gouvernement, Najla Bouden, est conviée à dîner par l’ambassadeur de France, André Parant.

Mais l’arrivée inopinée du président de la République, Kaïs Saïed, accompagné du ministre de l’Intérieur, Taoufik Charfeddine, démontre qu’il n’en est rien : il se passe quelque chose à La Marsa et le déploiement de forces laisse supposer un événement grave.

Il faudra attendre le lendemain matin pour mesurer les cafouillages de la communication officielle. Les occupants d’une maison squattée au 44 de l’avenue-Bourguiba auraient creusé un tunnel de 300 mètres, ou de 270 mètres selon les versions, pour s’introduire dans la résidence de France. Rien de moins.

Ceux qui suggèrent que le creusement d’un tunnel ne peut passer inaperçu sont inaudibles

Les allées et venues « d’un individu connu pour son extrémisme religieux », selon les termes du communiqué du ministère de l’Intérieur, auraient attiré l’attention des brigades d’intervention qui surveillent les abords de Dar El Kamila, l’ancien palais princier devenu résidence de l’ambassadeur de France.

« Ce ne sont que des rumeurs »

Médias et réseaux sociaux sont aussitôt sur les dents, surtout quand Kaïs Saïed reçoit le ministre de l’Intérieur pour le remercier de sa diligence et lui recommande d’en finir avec « ceux qui se meuvent dans l’obscurité ».

Mais l’ambassade de France ne semble guère inquiète et se contente d’un « ce ne sont que des rumeurs ». Ce qui s’est passé n’a pas eu lieu dans son enceinte mais à quelques centaines de mètres, et la chancellerie n’a constaté pour sa part aucune tentative d’intrusion.

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Nul n’en saura plus, mais en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, les imaginations s’enflamment. Ceux, plus pragmatiques, qui suggèrent que le creusement d’un tunnel ne peut passer inaperçu, que de tels travaux nécessitent une quantité importante de madriers pour consolider les parois, qu’il faut dégager un volume conséquent de gravats et qu’il faut creuser profond pour éviter les canalisations et les fondations des maisons avoisinantes, sont inaudibles.

Les journalistes qui ont eu accès à la maison, puisque aucun scellé n’a été apposé, montrent un vaste jardin bordé d’arbres à l’abri des regards et un trou dans le sol d’une profondeur de 1,5 mètre, avant qu’il ne soit colmaté. « C’est ce qu’on appelle un sondage en archéologie », remarque une familière des fouilles de l’Institut national du patrimoine (INP), tandis que les voisins affirment que celui qui se présentait comme le gardien des lieux avait pour marotte de creuser le sol à la recherche de trésors.

L’affaire du tunnel témoigne également d’une communication présidentielle maladroite

Chercheurs d’or ou chercheurs d’ennuis, aucun communiqué n’apportera d’éléments permettant de comprendre la situation. Certains témoins assurent avoir vu sortir trois hommes menottés, mais il n’en sera fait mention nulle part dans les déclarations officielles sur l’affaire. L’enquête est en cours, mais elle pourrait bien rejoindre l’étagère où s’empilent les dossiers dont le grand public ne saura jamais le fin mot.

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Le flou engendre la peur ou le rire. « C’est encore une montagne qui accouche d’une souris », assure une voisine âgée, tandis que sur les réseaux sociaux, certains ironisent sur un éventuel passage qui conduirait en métropole sans avoir besoin de visa.

L’affaire du tunnel témoigne également d’une communication présidentielle maladroite : pourquoi, par le déplacement du chef de l’État, donner un tel retentissement à un événement qui pourrait fort bien faire pschitt ? Sans compter que le personnage le plus important du pays aurait dû, si le caractère terroriste des faits est avéré, rester à l’abri et suivre les opérations de loin.

Certains d’ailleurs enjoignent aux services présidentiels de s’appuyer sur des spécialistes pour être crédibles : « Un maçon ou un architecte aurait pu les renseigner sur ce qu’est un tunnel avant qu’ils ne nous servent une telle fable », s’irrite un politologue qui tient à son anonymat. « Kaïs Saïed croyait que la population serait sensible au fait qu’il veille en personne à la sécurité du pays. Mais cela ne prend pas quand il est attendu sur d’autres décisions tout aussi essentielles », conclut-il.