Politique

Panafricanisme : penser et imaginer l’Afrique hors du monde  

Mis à jour le 6 novembre 2021 à 17:01
Amadou Sadjo Barry

Par Amadou Sadjo Barry

Philosophe et chercheur en éthique des relations internationales

Emmanuel Macron a invité 3000 entrepreneurs, artistes ou personnalités sportives africains, le 8 octobre 2021 à Montpellier lors du sommet Afrique-France. © Ludovic MARIN / AFP

En tenant à l’écart les dirigeants politiques lors du sommet Afrique-France en octobre dernier, Emmanuel Macron souhaitait renouveler ses relations avec le continent. Mais cela ne peut se faire que si l’Afrique elle-même réinvente sa conception du pouvoir.

C’est sous les signes du renouveau et surtout de la réparation que s’est tenu le nouveau sommet Afrique-France à Montpellier, en octobre dernier. En invitant uniquement la diaspora, les sociétés civiles, la jeunesse et les intellectuels africains, Paris entendait, sous ce format inédit, redéfinir les modalités de sa présence sur le contient.

Nous avons en effet assisté à un réaménagement de la politique étrangère de la France en Afrique qui vise, parallèlement aux stratégies géo-politiques, à développer des passerelles pour répondre aux préoccupations normatives, politiques et sociales soulevées par l’Afrique des sociétés civiles et l’Afrique du savoir.

Fracture intellectuelle

En fait, la diplomatie française voulait sortir de l’exclusivité et du copinage avec l’Afrique des politiques, en particulier parce que celle-ci, sur le continent, est atteinte d’une surdité historique et institutionnelle qui l’empêche de répondre aux demandes de justice socio-économique et d’égalité politique formulées par ses populations. Car, si l’Afrique des sociétés civiles et l’Afrique du savoir communiquent bien entre elles, les relations qu’elles entretiennent avec l’Afrique des politiques se caractérisent par la violence et l’exaction, la domination s’étant substituée au nécessaire dialogue et à l’écoute.

Il me semble que Paris a compris – enfin ! – la crise communicationnelle et la fracture intellectuelle qui traversent les trois Afrique depuis les indépendances. Reste à savoir si en excluant l’Afrique des politiques du sommet de Montpellier la France peut réussir à soigner sa relation avec les populations du contient et à engager une politique authentique et durable de la réparation.

Je rappelle tout d’abord que, du discours de la Baule à celui de Ouagadougou en passant par celui, très polémique, de Nicolas Sarkozy à Dakar, Paris entend officiellement modifier les termes de sa relation avec ses anciennes colonies en privilégiant la bonne gouvernance, la justice, l’égalité et la fraternité. Mais la politique étrangère ne se modifie pas au gré des idées et de bonnes intentions. Ce sont les considérations géopolitiques, le positionnement des États sur l’échiquier mondial et l’évolution politique et sociale des sociétés qui orientent la conception de la politique étrangère et, par conséquent, influencent les rapports de pouvoir au niveau international.

Contexte de rivalité grandissante

Et la France, si elle ne veut pas renoncer à ce qui lui reste de puissance et de zone d’influence dans le monde, ne peut se permettre seulement de faire le pari de la promotion de la vertu et de l’idéal du renouveau. Il y a des contraintes extra africaines qui déterminent la politique africaine de Paris : la lutte hégémonique entre les grandes puissances, l’extraordinaire repositionnement de la Chine et de la Russie en Afrique, les zones d’influence que veulent créer sur le continent des pays comme la Turquie, le Qatar et les Émirats arabes unis, ainsi qu’Israël.

Malgré les discours et les gestes symboliques d’Emmanuel Macron, il reste des incohérences et des ambiguïtés

C’est ce contexte de rivalité grandissante qui rend difficile, d’un point de vue politique, une mutation profonde de la politique africaine de la France. Malgré les discours et les importants gestes symboliques (restitution des œuvres d’art, annonce de la fin du CFA, le Rapport Duclert) posés par Emmanuel Macron, il y a des incohérences et des ambiguïtés que révèle la présence politico-militaire de la France en Afrique. On voit, entre autres, dans les cas du Tchad, de la Côte d’Ivoire, du Mali, de l’Égypte et du Congo-Brazzaville, que les politiques de réparation des injustices historiques cohabitent parfaitement avec le soutien direct ou indirect à des régimes autoritaires qui, de la par leur faiblesse structurelle et institutionnelle, favorisent une asymétrie de pouvoir avec Paris et les puissances étrangères de manière générale.

Ainsi, le risque avec le nouveau format du sommet de Montpellier est que, par le détour de considérations symboliques, Paris renforce sa domination politique et économique sur le continent. Cela est d’autant plus à craindre que l’Afrique des politiques, elle, n’est prête ni mentalement, ni politiquement et encore moins économiquement, à rompre avec la diplomatie de la dépendance qui caractérise la politique étrangère d’une grande majorité des pays africains, Afrique francophone en tête.

Un solipsisme politique

Or il sera impossible de transformer les rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique si de l’intérieur du continent les acteurs politiques n’inventent pas une nouvelle manière de gouverner et de concevoir le pouvoir public. La déficience de l’imaginaire politique qui affecte une grande majorité des pays africains depuis les indépendances ne peut se traduire que par des rapports de subordination et d’exploitation au niveau international.

Il revient donc à l’Afrique de s’engager dans une véritable pensée du politique si elle entend créer les conditions endogènes susceptibles de forcer une coopération juste et équitable avec la France et le reste du monde. Pour ce faire, il faudra, le temps de prendre la mesure des responsabilités internes, abandonner la perspective qui consiste à penser l’Afrique d’un point de vue global.

Les pays africains devront inventer une forme d’association humaine, une organisation politique

À l’Afrique-monde il faudra substituer une pensée afrocentrée, un solipsisme politique, comme si l’Afrique était seule au monde, afin de savoir ce que les Africains veulent et peuvent pour eux-mêmes. L’important étant que se pose pour les Africains la question de leur devenir humain et politique dans un monde de plus en plus instable et en panne de responsabilité collective.

Pour ce faire, les pays africains devront inventer une forme d’association humaine, une organisation politique, donc, favorable à l’émergence d’institutions capables de mettre les ressources matérielles et humaines au service du développement. Cette institutionnalisation des capacités endogènes peut s’effectuer suivant une double dimension, normative et pragmatique. La première s’apparente à une réflexion sur les principes moraux censés régir à la fois la vie en société et les relations entre gouvernants et gouvernés.

La dimension pragmatique fait du désir de prestige, de la puissance et de la performance les normes exclusives de l’ordre sociopolitique. Sous cette figure du politique, on reconnaîtra aisément les traits du régime communiste chinois. Il n’y a pas d’obligation pour l’Afrique de choisir entre l’une ou l’autre de ces deux dimensions du politique.