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Putsch, mode d’emploi

Il y a tout juste un an, le président Maaouiya Ould Taya était renversé par un coup d’État minutieusement préparé. Et sans qu’une goutte de sang soit versée.

Par - Christophe Boisbouvier pour J.A.
Mis à jour le 7 août 2006 à 15:12

A l’origine, il y a deux hommes qui contrôlent deux secteurs clés de l’appareil d’État : les colonels Ely Ould Mohamed Vall et Mohamed Ould Abdel Aziz. Avant le putsch du 3 août 2005, le premier est directeur de la Sûreté nationale : c’est le « premier flic » de Mauritanie. Le second commande le Bataillon de la sécurité présidentielle (Basep). L’un et l’autre sont des fidèles du président Maaouiya Ould Taya, mais, depuis le coup d’État manqué de juin 2003 – au cours duquel ils ont sauvé le régime -, ils savent que le chef de l’État n’est plus le même, qu’il est devenu autiste. Le régime leur apparaît à bout de souffle, ils décident d’en finir.
Mais la police et le Basep n’ont aucune chance de réussir sans le concours de l’armée. Le déclic a lieu en juillet 2005. Depuis l’attaque, le 4 juin précédent, de la garnison de Lemgheity, dans le nord-est du pays, par des islamistes algériens, Ould Taya a complètement perdu le contrôle de ses nerfs. Au Palais, il s’emporte violemment devant ses officiers supérieurs. Les réunions se prolongent souvent jusqu’au milieu de la nuit. Plus grave, il lance à la hâte cinq cents militaires dans le désert malien – avec l’accord tacite de Bamako – à la poursuite d’une colonne islamiste. Faute de moyens, le rezzou se perd dans les sables Après ce fiasco, le chef d’état-major adjoint de l’armée, le colonel Abderrahmane Ould Boubacar ; le chef du renseignement militaire, le colonel Ould Ghazouani ; et le commandant de la région militaire de Nouakchott, le colonel Mohamed Ould Mohamed Znagui, décident de s’associer au complot. Trop liés à Ould Taya, les chefs d’état-major de l’armée, de la Garde nationale et de la gendarmerie ne sont pas approchés. La partie est encore loin d’être gagnée.
Pour éviter un bain de sang, Vall décide que le coup aura lieu en l’absence du président. Reste à attendre l’occasion favorable : des vacances présidentielles, par exemple. Presque tous les ans au mois d’août, Ould Taya passe en effet deux semaines en France Mais Vall envisage parallèlement une autre hypothèse : le 9 août, le président doit se rendre à Nema, dans l’est du pays. Cela tombe bien : le commandant de la région militaire, le colonel Sidi Mohamed Ould Cheikh el-Alem, est le propre beau-frère du chef de la Sûreté nationale – leurs épouses sont surs. On convient d’arrêter Ould Taya à son arrivée à l’aéroport de Nema.
Le 1er août, coup de théâtre. Le roi Fahd d’Arabie saoudite meurt, et Ould Taya décide d’assister à ses obsèques. « C’est une aubaine », lance l’un des conjurés. Mais il faut faire vite : le président s’envole pour Riyad le jour même et son retour est prévu deux jours plus tard. Tout va donc se jouer dans la nuit du 2 au 3 août. Pour avoir une chance de réussir, Vall doit coûte que coûte neutraliser quatre hommes.
Le premier est le chef d’état-major de l’armée, le colonel el-Arbi Ould Jeddeïn. À 3 heures du matin, le futur président dépêche au domicile de celui-ci une unité d’élite du Basep commandée par le colonel Ould Abdel Aziz en personne. L’effet de surprise est total. Ould Jeddeïn n’oppose aucune résistance et est arrêté sur-le-champ. Le deuxième est le chef d’état-major de la Garde nationale, le colonel Ainina Ould Elvaïda, qui, lui aussi, est cueilli à son domicile par Ould Abdel Aziz. Jusqu’ici, tout se passe comme prévu.
L’arrestation du troisième est un peu plus compliquée. Chef du Bataillon des commandos parachutistes (BCP), le colonel Sidi Mohamed Ould Elvaïda, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un homme que les conjurés espèrent retourner in extremis. Vall l’appelle en pleine nuit et lui dit en substance :
« Si tu es des nôtres, viens me voir tout de suite.
– Non, répond son interlocuteur, viens me voir, toi. Il faut qu’on discute.
– Bon, tu prends tes responsabilités », tranche le chef de la Sûreté.
Aussitôt, Ould Abdel Aziz fonce chez le commandant du BCP avec un blindé du Basep. L’un de ses lieutenants se présente à Ould Elvaïda. Il est porteur d’un message lapidaire : « Vous avez cinq minutes pour vous rendre. Sinon, on tire. » Ould Elvaïda propose de se rallier. Trop tard, il est arrêté.
À 5 heures, les bérets verts du Basep prennent le contrôle de l’état-major, de la radio et de la télévision. Des véhicules tout-terrain équipés d’armes lourdes prennent position aux carrefours. Il ne reste plus qu’un seul officier supérieur à neutraliser : le colonel Sidi Ould Riha, chef d’état-major de la gendarmerie. C’est la cible la plus difficile à atteindre, Ould Riha habitant à l’intérieur du camp de la gendarmerie de Nouakchott. Vall l’a contacté par téléphone, mais il refuse de se rendre et menace de demander aux unités loyalistes de Nouadhibou de faire mouvement sur Nouakchott. La tension est vive.
Au milieu de la matinée, Ould Abdel Aziz, toujours lui, et le colonel Alioune Ould Mohamed, de l’état-major de l’armée, encerclent le camp de la gendarmerie. Le face-à-face est tendu. À 10 h 15, les assaillants procèdent à un tir de sommation. Le rapport des forces est par trop inégal. À 11 heures, la gendarmerie capitule. Tout est consommé.
La clé du succès des conjurés ? D’abord, une parfaite organisation : une demi-douzaine d’hommes ont minuté l’opération avec une extrême précision et ont su tenir leur langue jusqu’au jour J. L’effet de surprise a joué a plein, aucun combat n’a eu lieu. Ensuite, une claire répartition des rôles : Ely Ould Mohamed Vall au PC opérationnel, Mohamed Ould Abdel Aziz auprès des unités chargées d’arrêter les loyalistes. « J’y suis allé en personne parce que je ne pouvais pas prendre le risque de laisser l’un ou l’autre s’échapper en sautant par la fenêtre, c’est ma vie qui était en jeu », confiera par la suite le chef du Basep.
Quand Maaouiya Ould Taya a appris la nouvelle dans l’avion qui le ramenait d’Arabie saoudite, il a mis le cap sur Niamey et a aussitôt téléphoné aux commandants des unités de l’est du pays pour tenter de retourner la situation. Manque de chance, elles avaient déjà été contactées par le chef des conjurés. On prête au président déchu ce mot : « C’est Ely qui m’a conseillé dans le choix des commandants de l’Est. Il m’a eu ! »