Économie

Libye : « Il nous faut une réconciliation économique »

Taxes, subventions, division du territoire en wilayas sur le modèle de l’Algérie et de la Tunisie : l’homme d’affaires libyen Mohamed Raied, grande fortune du pays et député, présente ses réformes chocs pour relancer l’économie.

Réservé aux abonnés
Par - à Tripoli
Mis à jour le 5 novembre 2021 à 15:45

Mohamed Raied, PDG de Al-Naseem, est le premier employeur privé de Libye et l’une des plus grosses fortunes du pays. © DR

L’homme d’affaires de Misrata, ville libyenne située à 200 kilomètres à l’est de la capitale Tripoli, détient près de 80 % de part de marché du secteur des produits laitiers avec son entreprise Al-Naseem. Ce qui fait de Mohamed Raied le premier employeur privé de Libye – avec près de 1 600 collaborateurs – et l’une des plus grosses fortunes du pays.

Également présent dans le secteur de la logistique et de la construction, le patron est aussi président de la Chambre de commerce de Libye et député à la Chambre des représentants. Si cet homme aux multiples casquettes n’est officiellement candidat à rien, il a une idée très précise de la façon dont on peut régler les problèmes structurels du pays, plongé dans le chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011. Ce que Mohamed Raied préconise, c’est un big bang économique.

À Lire Exclusif : le business libyen de retour en France

Jeune Afrique : Pensez-vous que l’élection présidentielle aura lieu le 24 décembre et les élections législatives un mois plus tard comme prévu ?

Mohamed Raied : Nous voulons tous des élections, mais l’environnement n’est pas propice. Nous ne sommes pas prêts. Par exemple, Khalifa Haftar ou ses fils ne pourraient pas afficher leur portrait à Tripoli [capitale du pays, située dans l’ouest du territoire et base du Gouvernement d’union nationale (GNA), reconnu par l’Organisation des Nations unies, ONU]. Et personne d’autre qu’un proche de Haftar ne pourrait faire campagne à Benghazi [la capitale de l’est du pays, aux mains de Khalifa Haftar]. Malgré le comité 5+5 [qui regroupe les responsables des groupes armés de l’est et de l’ouest sous l’égide de l’ONU], il n’y a pas d’unification militaire. Nous assistons à une lutte pour les ressources. Les groupes armés se battent pour l’argent. Pour sortir de l’impasse, il faut arriver à leur faire entendre raison. Il faut une réconciliation économique.

À Lire Libye : quand Khalifa Haftar utilise le pétrole comme instrument de chantage

Comment ?

Actuellement, les deux parties ont accès aux ressources du pétrole, mais chacune dit qu’elle n’en a pas assez ou que l’autre en a plus. Je propose donc de diviser le pays en douze régions, sur le modèle des wilayas [l’équivalent d’une préfecture] comme en Tunisie ou en Algérie : quatre à l’est, six à l’ouest et deux au sud. D’abord, cela mettra fin au découpage actuel en trois régions historiques [Tripolitaine, à l’ouest ; Cyrénaïque, à l’est ; Fezzan, au sud] qui est source de conflit jusqu’à aujourd’hui. Ensuite, cela permettra de passer à une gouvernance effective.

Il faut supprimer taxes et droits de douane pendant au moins trois ans

Les régions seront dirigées par un président nommé par le gouvernement de Tripoli mais qui sera entouré d’élus locaux. Leur budget sera fixé en fonction de la taille de la population et sera abondé par 10 % des revenus nationaux issus des infrastructures du pays, dont les recettes portuaires et celles liées à l’exploitation du pétrole. Ainsi, les régions du sud bénéficieront directement d’une partie de l’argent issu des installations pétrolières. Autre exemple, Misrata, qui ne possède pas de pétrole mais dispose d’un port important et d’une zone franche, récupèrera une partie de l’argent généré par ces installations. Le chiffre de 10 % est indicatif. On peut en discuter. En définitive, tout le monde est d’accord sur ce principe car il met fin au sempiternel « Tripoli a tout, nous n’avons rien ».

N’y a-t-il pas un risque que l’argent distribué soit détourné par les groupes armés ou les acteurs locaux ?

La corruption, c’est l’autre grand chantier avec la sécurité. Aujourd’hui, une partie du budget est détourné. Les revenus de l’État se montent à 25 milliards de dollars, soit 110 milliards de dinars [115 milliards de dinars au taux actuel]. La contribution des douanes n’est que de 200 millions de dinars, ce n’est rien ! Parce que lorsqu’un container d’une valeur de 1 000 dollars arrive, le montant déclaré n’est bien souvent pas supérieur à 200 dollars. La pratique habituelle consiste à recourir aux fausses déclarations, aux faux documents douaniers. La corruption commence là et elle est généralisée. De même, officiellement, si vous achetez une voiture venant de l’étranger, une taxe de 15 % s’applique. Mais, dans les faits, avec le recours aux faux documents, personne ne la paye. Et on dit qu’il n’y a pas de taxe d’importation en Libye… Concrètement, 70 % à 80 % des taxes collectées proviennent des entreprises publiques parce que ce sont les seules à être en règle. Cela revient à punir ceux qui travaillent légalement.

À Lire Libye : les coulisses de la visite éclair de BHL en Tripolitaine

Que faire ?

Supprimer toutes les taxes et tous les droits de douane pendant au moins trois ou quatre ans. Cela mettra fin à la source de la corruption. Ce n’est pas facile à faire accepter. Le ministère de l’Économie comprend les enjeux, mais ce n’est pas le cas du ministère des Finances qui ne pense qu’aux rentrées d’argent.

Vous avez également une vision radicale sur le sujet des subventions. Vous voulez y mettre fin alors que le pays repose sur ce système.

Nous importons une partie de notre pétrole parce qu’il est raffiné à l’étranger. Nous l’achetons au prix de 0,6 dollar – soit 2,7 dinars – le litre et nous le vendons à la pompe à 0,15 dinar le litre. C’est, là aussi, une source de corruption et de contrebande. Il faut augmenter le tarif de l’essence jusqu’à son prix coûtant. Les subventions représentent une charge de 12 milliards de dinars [2,6 milliards de dollars] par an à l’État. Il faut supprimer ces subventions et verser une aide directement aux familles. Une loi de 2013 octroie 100 dinars [21,7 dollars] par mois aux garçons jusqu’à leur majorité, 130 dinars aux filles jusqu’à leur mariage et 150 dinars pour les femmes non mariées. Sauf que ces aides n’ont pas été versées depuis sept ans. Je propose que l’on double leur montant pour rattraper le retard. Le coût sera à peu près équivalent aux 12 milliards de subventions. Mais tout le monde en profitera, même ceux qui n’ont pas de voiture, et il n’y aura plus de contrebande.

Pour la Russie et la Turquie, la Libye est une goutte d’eau

Les groupes armés, qui sont les premiers trafiquants, et la population, habituée aux produits de base subventionnés, n’accepteront jamais une telle mesure…

La Libye est un pays facile à réformer. Rappelez-vous ce qu’il s’est passé en 2016 : le prix de la farine en sac de 50 kg est passé de 2 à 90 dinars et celui du pain a été multiplié par dix, de 0,05 à 0,5 dinar. Les gens se sont plaints pendant deux semaines… et c’est tout. Quand le gouvernement a dévalué le dinar en janvier 2021, tout le monde a craint des représailles des cambistes informels [soutenus par des groupes armés]. Mais rien ne s’est passé. Auparavant, le dollar était à 1,4 dinar au marché officiel et pouvait atteindre 10 dollars sur le marché noir. Maintenant, le taux officiel et le marché noir sont quasiment égaux [4,6 dinars pour un dollar au taux officiel et 4,9 dinars au marché noir, au 31 octobre] alors que banquiers et spécialistes affirmaient que ce serait impossible à mettre en place.

À Lire Libye : la Turquie en pole position sur les chantiers de la reconstruction

Vous avez eu maille à partir avec la Banque centrale et son gouverneur, Saddiq al-Kebir, à propos des distributions de lettres de crédit. Où en sont vos relations ?

Avec la dévaluation, les choses se sont arrangées car celle-ci a mis fin aux trafics entre ceux – milices et corrupteurs – qui obtenaient des lettres de créance au prix du marché officiel et les autres, qui devaient payer le prix du marché noir. Mais, plus généralement, le problème demeure. Une personne physique ne peut contracter que pour 10 000 dollars de lettre de créance par an à la Banque centrale. Ce n’est rien du tout pour un homme d’affaires. Pour les sociétés, les lettres de crédit sont la seule solution possible pour importer. Or, il faut parfois dix jours pour que le transfert s’effectue et il faut une banque intermédiaire. Ce n’est pas pratique et c’est trop long.

La Russie et la Turquie sont présentes militairement en Libye. Ces pays sont-ils prêts à laisser le pays émerger économiquement ?

Franchement, pour ces pays, nous sommes une goutte d’eau. Ils veulent des contrats et des bases militaires. Il faut négocier. Nous n’allons pas les concurrencer prochainement.