Politique

Libye : Tripoli, ville ressuscitée

Un an et demi après la fin de l’offensive de Khalifa Haftar et un peu plus d’un mois avant un éventuel scrutin présidentiel, Tripoli renaît. Une renaissance qui n’a pas pour autant fait disparaître les maux endémiques de la capitale libyenne. Reportage.

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Par - à Tripoli
Mis à jour le 4 novembre 2021 à 14:44

Départ du Grand Prix de l’Arc de Marc-Aurèle, le 29 octobre 2021, à Tripoli. © DR

Chevelure crépue, visage de play-boy d’avant les excès, pose un brin provocatrice : pas de doute, Mouammar Kadhafi est de retour à Tripoli. En tout cas dans les vitrines. À en croire un libraire du centre-ville, le Guide (re)fait recette. Le livre La Nation de la tente (non-traduit en français) de Moujahid al-Bousaifi est un succès.

Sorti cet été, l’ouvrage est loin d’être un panégyrique à la gloire de l’ancien dictateur, mais il détonne par sa couverture : un cliché de Kadhafi en gros plan à l’apogée de sa puissance. Pas une milice pour exiger le retrait de l’ouvrage. Les temps changent. Ou plutôt, le temps est cyclique. Tripoli semble revivre la douce euphorie des premiers mois de 2012, avant les élections législatives. Est-ce dû à la mise en place, en mars, du premier gouvernement unitaire depuis 2014, ou à l’organisation prochaine de la première élection présidentielle, annoncée pour le 24 décembre ?

Seif el-Islam, pourquoi pas ?

« Seif el-Islam, président, pourquoi pas ? Je pourrais voter pour lui. Ça serait le meilleur pour unifier le pays », assure, sans ciller, Chibani, un cafetier du quartier chic de Ben Achour. L’homme, cependant prudent, préfère donner un pseudonyme – Chibani signifie « cheveux blancs » – que son vrai nom. Pour ses principaux clients, des jeunes hommes qui n’ont pas ou peu connu la Jamahiriya, voter Seif el-Islam n’est pas tabou, mais leur favori est le Premier ministre, Abdelhamid Dabaiba, qui n’hésite pas à distribuer les dinars – 40 000 dinars (7500 euros) – aux nouveaux mariés. La promesse d’une nouvelle vie.

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Ziad raconte un récent mariage auquel il a assisté : « Avec cet argent, le mari a pu acheter un terrain pour leur maison. Sans ça, il serait encore à économiser sans être marié. » À sa table, on se montre quand même méfiant. Deux mois après le lancement du programme, les retards de versement et les histoires de corruption se multiplient. Tous saluent néanmoins l’initiative envers eux – les jeunes – qui se perçoivent souvent comme de la chair à canon pour les différentes batailles qui ont rythmé la vie des Libyens depuis 2011. « Et au moins, ça fait un sujet de conversation plus sympa que les coupures de courant », conclut Ziad en riant.

Pendant le siège de Tripoli (avril 2019-juin 2020), les délestages pouvaient durer plus de douze heures. La fin des combats et la relance des centrales électriques par le gouvernement d’union nationale ont fait taire le ronronnement des générateurs, même s’ils sont toujours là dans un coin d’une pièce, au cas où.

Les pelleteuses et tombereaux s’activent dans l’ancien QG de Kadhafi

Un autre grand chantier de Dabaiba est la réhabilitation urbaine. Là encore, le dirigeant, soutenu par la puissante cité de Misrata dont il est originaire, ne fait pas dans le détail. Chaque construction illégale est détruite au bulldozer. Des souks informels existants depuis des années ont été rasés, comme celui installé entre la mer et le Corinthia.

Il s’agissait de faire place nette pour la Conférence sur la stabilité libyenne, qui s’est déroulée le 21 octobre dans cet hôtel de luxe. Aucune décision n’y a été prise mais l’objectif a été atteint : rassembler à Tripoli, sans incident, des délégués de haut rang de plus de trente pays et organisations internationales. Une première depuis le Sommet UE-Afrique en novembre 2010, selon les organisateurs.

Scrutin incertain

Effacer dix ans de transition démocratique ratée, c’est le leitmotiv du gouvernement. Le chantier de Bab al-Azizia en est l’illustration. Les pelleteuses et tombereaux s’activent dans l’ancien QG de Kadhafi.

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Détruit par les bombardements de l’OTAN en 2011, les différentes autorités n’y ont jamais touché depuis, laissant cette balafre de béton concassé défigurer la capitale, devenue un centre de trafics en tout genre et un squat pour de nombreuses familles miséreuses. Le site doit être transformé en un immense parc, où les familles pourront profiter des charmes de la zone.

« La vie reprend ses droits grâce au Premier ministre. Nous pouvons nous adonner à nouveau à nos activités économiques et à nos passions », se réjouit Imad Achaa, président de l’Autorité libyenne de courses hippiques. Sous la tutelle du premier ministère, l’autorité a relancé, le 27 octobre, le Grand Prix de l’Arc de Marc-Aurèle, doté de 1 million de dinars (190 000 euros). Voici pour les bons côtés de la nouvelle vie à Tripoli.

Mais il y a le revers de la médaille : les élections effraient les plus modérés. Principal employeur privé de Libye, Mohamed Raied, également président de la Chambre de commerce de Libye et député, estime que le pays n’est pas encore prêt pour un scrutin présidentiel aussi clivant. Les affiches « Haftar, criminel de guerre » avec le visage du maréchal barré d’une croix rouge placardées un peu partout à Tripoli ne lui donnent pas tort.

Abdelhamid Dabaiba et Fathi Bachagha, ancien ministre de l’Intérieur, sont considérés par l’Est comme des suppôts des Frères musulmans ; Aguila Saleh, comme l’un des principaux responsables de l’instabilité depuis 2014, et Aref Ali Nayed, l’ancien ambassadeur aux Émirats arabes unis, comme le pion de l’État du Golfe.

Parmi ces têtes d’affiche de la vie politique libyenne, Seif el-Islam semble être, comme le disait le cafetier, le moins clivant. Son interview au New Yok Times cet été laisse pourtant présager un sérieux retour en arrière s’il était élu.

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Il n’y renie rien des réalisations de son père, si ce n’est parfois « une utilisation excessive de la force ». Les Tripolitains gardent aussi en tête que c’est le refus de la passation de pouvoir entre les deux assemblées après les élections législatives de 2014 qui a déclenché les hostilités, menant à la division du pays entre Est et Ouest.

Les mariés plutôt que les grognards

Les subventions généreusement distribuées rappellent davantage un clientélisme érigé en règle depuis Kadhafi qu’à une stratégie économique pensée. « Dabaiba peut se le permettre. Il est proche du gouverneur de la Banque centrale, Sadiq al-Kabir qui fait marcher la planche à billets. Et puis il a son oncle », glisse un banquier de la place, faisant allusion à Ali Dabaiba.

Ce dernier aurait soudoyé des membres du Forum de dialogue politique libyen, dont il faisait partie, pour faire élire son neveu. Arpentant les décombres de ce qui fut sa maison et son poulailler industriel, anéantis par des roquettes et des missiles anti-tank, Abdelfattah Salama n’a rien reçu du gouvernement.

Pourtant, sa vie a été détruite lors du siège de Haftar. Celui qui gagnait confortablement sa vie et élevait 1,7 million de poussins en est réduit à dormir avec sa famille chez des proches. « Je pense que nous, ceux qui ont perdu leur maison à cause de la guerre, devrions être prioritaires pour l’aide de l’État plutôt que les jeunes à marier », maugrée-t-il.

Moustapha, lui, vit dans une maison partiellement détruite par les combats. Mais ce n’est pas la sienne. Depuis dix ans, il habitait un poste de garde de Bab al-Azizia. L’ancien major de l’armée en a été expulsé au printemps par la société de travaux publics. La seule habitation qu’il a pu trouver est ce logement quasi insalubre à Qasr Ben Ghashir, à 30 km au sud de Tripoli.

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« La porte est détruite. Le vent s’engouffre partout. Au moins, j’ai l’eau et l’électricité », détaille-t-il. À Bab al-Azizia, Moustapha n’était pas logé dans de meilleures conditions, mais il était « chez lui ». Le militaire à la retraite connaissait le lieu comme sa poche. Surtout, il ne payait pas de loyer. À son expulsion, on lui a promis un dédommagement, il attend toujours. Moustapha touche 600 dinars de retraite, exactement le montant de son loyer…

Le retour des milices

Si le ministre des Affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian et nombre de ses homologues étrangers se sont déplacés jusqu’au Corinthia et que les amateurs de chevaux ont garni les tribunes de l’hippodrome d’Abou Sitta, c’est que la sécurité règne dans la capitale. Au prix d’un retour en force des milices, notamment les groupes « étrangers ». Non pas les mercenaires russes, ni les Syriens envoyés par Ankara – ceux-là restent peu visibles en ville –, mais les forces armées venant des deux puissantes cités militaires de l’ouest : Zintan et Misrata. Sous le précédent gouvernement de Fayez el-Sarraj, les katibas tripolitaines faisaient la loi et tenaient les barrages.

J’ai perdu une jambe en 2014. En sept ans, aucun agent de l’État n’est venu me proposer quoi que ce soit »

Comme au lendemain de la révolution, la ville est partagée entre les groupes armés tripolitains, les forces de Misrata et de Zintan : à chacun son quartier, ses trafics et ses emblèmes, arborés par les capots des 4×4. « Se faire ordonner par un montagnard ignorant de Zintan de faire un détour parce que telle route est bloquée, alors que c’est mon quartier, ma ville, c’est insupportable ! » grogne un jeune businessman aisé.

De passage à Tripoli, Aymen al-Saïd, le Zintani, et Abdelmoutaleb Mohamed, le Misrati, ne se réjouissent pas de ce spectacle. La trentaine chacun, ce sont des anciens combattants. À eux d’eux, ils ont participé à quasiment toutes les guerres depuis la révolution, parfois côte à côte, parfois face à face. Aujourd’hui, ils ont déposé les armes pour s’inscrire à un programme de reconversion mené par l’ONG Super Novae, financée par la France et l’Union européenne.

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« On s’est servi de nous. On nous disait de prendre les armes, on y allait. Contre Kadhafi et Daech à Syrte, c’était juste, mais quand c’était pour tirer sur nos frères libyens, ça servait qui ? » s’interroge Abdelmoutaleb. Aymen, lui, se félicite d’avoir convaincu son jeune frère de ne pas participer à la guerre de 2019 au côté de Haftar. Pour le reste, il ne se fait guère d’illusion : « J’ai perdu une jambe en 2014. En sept ans, aucun agent de l’État n’est venu me proposer quoi que ce soit. » Mariés tous les deux, ils veulent tout de même croire qu’avec les élections la Libye va tourner la page. Pour l’avenir de leurs enfants.