Politique

Sénégal : Doudou, l’autre Wade

Neveu d’Abdoulaye, cousin de Karim, Amadou Moustapha Wade, dit Doudou Wade, a été choisi par sa coalition pour disputer la bataille de Dakar, la plus importante du scrutin du 23 janvier. Ce briscard du Parti démocratique sénégalais peut-il faire la différence ?

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Par - à Dakar
Mis à jour le 12 novembre 2021 à 11:26

Doudou Wade, à Dakar le 3 novembre 2021. © Guillaume Bassinet pour JA

« Bonjour, nous avons rendez-vous avec M. Wade. » Le responsable de l’accueil répond du tac au tac – « Il n’est pas là » – avant d’aussitôt se reprendre : « Attendez, quel M. Wade ? » Il est vrai qu’il aurait été de bon ton de préciser le prénom. Car au siège du Parti démocratique sénégalais (PDS), immanquable sur la Voie de dégagement nord (VDN) de Dakar, M. Wade c’est d’abord Abdoulaye Wade, le fondateur du parti et ancien chef de l’État. Ou à la rigueur son fils, Karim Meïssa Wade, candidat débouté à la présidentielle de 2019 et déjà déclaré à celle de 2024. Pour pénétrer dans l’imposant bâtiment, paré des flamboyantes couleurs du parti, il faut d’ailleurs passer entre les portraits souriants du père et du fils.

Mais celui qui fait l’actualité, ce 3 novembre, c’est le neveu de l’ancien président, Amadou Moustapha Wade, dit Doudou. Secrétaire général adjoint du PDS « chargé des conflits », il a été investi par la coalition Wallu Sénégal pour mener sa liste aux locales du 23 janvier à Dakar. En ce début de mois de novembre, alors que tous se pressent pour déposer leurs listes avant le délai final (le 3 novembre à minuit), l’ancien député a pris le temps de nous recevoir au siège de son parti. Car le voilà désormais propulsé dans la bataille la plus importante de ce scrutin municipal.

À Dakar, tous en sont conscients : la lutte pour la capitale, aux mains de l’opposition depuis 2014, sera rude. À l’époque, la victoire du socialiste Khalifa Sall contre Aminata Touré avait coûté à cette dernière son poste de cheffe du gouvernement. Depuis, Macky Sall rêve de récupérer le contrôle de la ville. Du côté de la majorité, on se frotte les mains en voyant que la grande coalition de l’opposition, à laquelle devait participer le PDS aux côtés de Khalifa Sall et d’Ousmane Sonko, a volé en éclats. Six candidats – deux pour la majorité et quatre pour l’opposition – sont d’ores-et-déjà déclarés. Parmi eux, le ministre de la Santé Abdoulaye Diouf Sarr et l’opposant Barthélémy Dias sont donnés favoris. Mais Doudou Wade veut croire en ses chances.

Bataille capitale

Cette mairie, cela fait longtemps qu’il en rêve. En 2002 déjà, simple député à l’Assemblée nationale, il espérait être investi par le PDS pour diriger la capitale. C’est finalement Pape Diop, un proche d’Abdoulaye Wade qui l’a débauché du secteur privé à son arrivée au pouvoir en 2000, qui sera sélectionné. En militant « discipliné », Doudou Wade se rangera à l’avis du parti. Il deviendra l’adjoint de Pape Diop jusqu’en 2009. Depuis, celui-ci a quitté le PDS et créé son propre parti, Bokk Guiss Guiss. Un temps membre de Wallu Sénégal aux côtés du PDS, il en a claqué la porte fin octobre et a présenté sa propre candidature. Il n’a pas supporté que le PDS tente de s’imposer à la tête de la coalition.

Doudou Wade l’assure : sa propre candidature lui a été « annoncée » lundi 1er novembre, et il a eu un peu de mal à s’en remettre. Depuis quelques jours, la rumeur courait dans la capitale que c’était son oncle, Abdoulaye, qui allait être tête de liste. Mais « on » en a décidé autrement. Qui est ce « on » ? Doudou Wade répond « le parti », mais on peut comprendre « Abdoulaye ». Ou peut-être Karim, qui passe pour être le véritable chef du PDS.

Il ne fait pas de concessions quand il a des positions, et les défend avec hargne. Mais c’est un homme qui aime débattre et accepte la différence

Mais n’allez surtout pas le dire devant lui. Demander qui dirige le parti est à ses yeux « irrespectueux ». Bientôt centenaire, Abdoulaye Wade a quitté le Sénégal au cours de l’année et nul ne sait quand il reviendra. Quant à Karim, exilé au Qatar depuis 2016 et toujours inéligible, il continue de réclamer une révision de son procès avant de rentrer au pays. Un combat que Doudou Wade, membre du PDS depuis sa création en 1974, a fait sien.

Si certains sites d’information évoquent sa naissance au Sine Saloum en 1932, Doudou Wade explique être né le 9 juillet 1946 à Dakar. Il nous a apporté, pour le prouver, la photocopie d’un document officiel. L’ancien parlementaire aime les choses carrées. Il apprécie aussi mener les discussions et déteste les digressions. Quitte à nous faire reprendre depuis le début une interview qu’il juge « désordonnée », notant lui-même et point par point le déroulé de nos questions sur une feuille blanche.

Le goût du débat

Fils d’une mère « ménagère » et d’un père « agent de transit » à la Société commerciale de l’Ouest africain (SCOA), Doudou Wade est tombé dans la politique tout petit. Ses premiers souvenirs remontent à ses dix ans, lorsqu’il « servait le thé » aux leaders de l’historique Parti africain de l’indépendance (PAI) dont étaient membres son oncle et sa tante, dans une maison familiale où étaient accrochés les portraits d’Hô Chi Minh et de Nikita Khrouchtchev. Étudiant au lycée Blaise Diagne puis instituteur, le jeune Doudou Wade s’engage contre le système de parti unique et participe aux révoltes de mai 1968.

Quelques années plus tard, lorsque Abdoulaye Wade créé le PDS, il le rejoint naturellement. Doudou Wade n’a pas très envie qu’on l’écrive, mais la politique pour lui, est avant tout une affaire de famille. Au sein du PDS, il gravit tranquillement les échelons et intensifie son engagement dans le parti à la fin des années 1980. Il participe aux élections dans les communes d’arrondissement en 1996, avant d’être élu député en 1998. L’alternance est à deux pas. Avec le recul, Doudou Wade ajoute : « Elle était inéluctable. »

On m’avait donné le poste de César, mais je voulais descendre dans la fosse, avec les autres gladiateurs

Réélu en 2007, il est nommé président du groupe Libéral et Démocratique majoritaire à l’Assemblée. Il prend son rôle très à cœur. « C’est un spécialiste avec une grande expérience parlementaire. Il s’était entouré de professeurs et de magistrats qu’il consultait fréquemment », se remémore l’avocat El Hadj Diouf. Les deux hommes ont eu leurs accrochages : « Il est féroce. Il ne fait pas de concessions quand il a des positions, et les défend avec hargne. Mais c’est un homme qui aime débattre et accepte la différence. »

Un goût pour le débat si prononcé que Doudou Wade, un temps nommé vice-président de l’Assemblée, a quasi immédiatement démissionné. « Je ne me sentais pas à ma place. On m’avait donné le poste de César, mais je voulais descendre dans la fosse, avec les autres gladiateurs. »

Aujourd’hui, Doudou Wade n’est plus député, mais il poursuit son combat au sein du parti. Il milite ainsi pour la révision du procès de Karim Wade, critiquant le « régime rebelle » de Macky Sall plusieurs fois désavoué par des juridictions internationales. Fidèle d’Abdoulaye Wade, pilier du parti en son absence, Doudou Wade a-t-il ses chances de remporter Dakar ?

Au sein de la coalition à laquelle le PDS a failli appartenir, Yewwi Askan Wi, on en doute. « Le PDS est en perte de vitesse. L’investiture de Doudou Wade n’est rien d’autre qu’une candidature de principe », glisse un soutien de Barthélémy Dias pour qui, entre les deux hommes, « il n’y a pas match ». Doudou Wade, qui refuse pour l’instant de dévoiler son projet pour la ville de Dakar, (« la question n’est pas : qu’est ce que je vais dire aux Dakarois mais qu’est-ce que les Dakarois vont me dire ? ») reste insensible aux critiques.

Il balaie d’une main les soupçons de népotisme qui entourent le fonctionnement du PDS : le père, le fils et maintenant le neveu ? « Nous sommes onze secrétaires généraux adjoints. Nous ne nous appelons pas tous Wade. »  Doudou Wade a été choisi et il ira. « Je suis à la fois discipliné et combatif. Lorsque mon parti prend des décisions, je m’y plie. »