Culture

Marie-Cécile Zinsou : « Avec Emmanuel Macron, nous avons eu un dialogue très riche »

Mis à jour le 30 octobre 2021 à 17:02

La Franco-Béninoise Marie-Cécile Zinsou, a été nommé présidente du conseil d’administration de la Villa Médicis par Emmanuel Macron, le 28 octobre 2021. © DR

La nomination de Marie-Cécile Zinsou à la présidence de la Villa Médicis a provoqué un début de polémique dans le monde de l’art contemporain. Dans un entretien à « Jeune Afrique », la Franco-Béninoise balaie les critiques et assure vouloir se concentrer sur son nouveau rôle.

Le président français a porté son choix sur la Franco-Béninoise de 39 ans quelques jours seulement après la cérémonie actant la restitution de 26 des centaines d’œuvres pillées au Bénin à l’époque de la colonisation.

Un signe supplémentaire du « nouveau narratif » que le chef de l’État français entend imprimer à la relation entre Paris et ses anciennes colonies africaines ? Comme il est de coutume lors de nominations à des postes prestigieux – et peut-être plus encore dans le cas de la Villa Médicis, qui semble attiser les appétits autant que les acrimonies – le choix de Marie-Cécile Zinsou a provoqué un début de polémique dans le petit monde de l’art contemporain.

Plusieurs commentateurs pointent notamment la proximité d’Emmanuel Macron avec son père, l’ancien Premier ministre béninois et banquier d’affaires Lionel Zinsou. D’autres évoquent le soutien sans faille qu’elle a apporté au processus de restitution qui trouvera son épilogue lorsque les œuvres béninoises prendront l’avion pour Cotonou, le 10 novembre prochain.

Actuellement à Rome, où elle vient d’arriver pour rencontrer les équipes de la Villa Médicis, en particulier son directeur Sam Stourdzé, Marie-Cécile Zinsou assure vouloir se mettre le plus vite « au service » de la prestigieuse institution qui accueille et accompagne des artistes pour de longues résidences.

Lors de l’entretien qu’elle a accordé à Jeune Afrique, entre deux réunions ce samedi dans la matinée, elle balaie les critiques, assurant que son expérience à la tête de la Fondation Zinsou, qu’elle a créée en 2005 et où elle n’a eu de cesse de multiplier les expositions audacieuses, suffit à lever les doutes sur sa légitimité en tant que toute nouvelle présidente du conseil d’administration de la Villa Médicis.

Jeune Afrique : Quand Emmanuel Macron vous a-t-il proposé la Villa Médicis ?

Marie-Cécile Zinsou : J’ai été prévenue le 21 octobre, lors de la Foire internationale d’art contemporain de Paris. J’ai eu l’occasion d’y croiser Emmanuel Macron, qui m’a demandé si j’accepterais. Il m’a expliqué que, les statuts de la Villa Médicis ayant évolué et la présidence n’étant plus réservée à des conseillers d’État, il avait pensé à moi. J’ai évidemment été très surprise, mais également très honorée.

Pourquoi, selon vous, vous a-t-il confié ce poste prestigieux ?

C’est à lui qu’il faut le demander ! Ce que je peux vous dire c’est que, en dehors d’un selfie que j’ai pris avec lui en 2015, je ne l’avais jamais vraiment rencontré jusqu’à très récemment… J’ai eu l’occasion d’échanger longuement avec lui lors du sommet Afrique-France [les 7, 8 et 9 octobre dernier]. Il est venu visiter l’exposition Cosmogonies, que la Fondation organisait au MoCo, le musée d’art contemporain de Montpellier. Je lui ai présenté les œuvres, lui ai expliqué le système de résidence que nous organisons dans le cadre de la Fondation.

Nous avons eu une vraie discussion sur ce que nous essayons d’instaurer entre les artistes, sur les expositions, sur la création africaine contemporaine… Pendant une heure, nous avons eu un dialogue très riche, sur le fond de ce qui constitue notre travail.

La nomination d’une personnalité à la présidence de la Villa Médicis donne souvent lieu à des polémiques. Votre accession à la présidence une déroge pas à la règle. Comment percevez-vous ces critiques ?

J’ai vu sur les réseaux sociaux certains commenter ma nomination sur l’air de : « Et dire qu’il font ça avec nos impôts ». Alors je voudrais rassurer tout le monde : le poste de présidente de ce lieu mythique est bénévole. Et il s’agit d’un poste non exécutif.

Je sais que cela fait rêver beaucoup de monde, c’est donc normal qu’il y ait des commentaires désagréables. Ce n’est pas bien grave. J’essaie de passer outre.

C’est à la fois misogyne et complotiste. C’est une manière de me résumer à ma seule filiation

Certains estiment que vous avez été nommé en raison de la proximité de votre père, Lionel Zinsou, avec Emmanuel Macron, et pour le soutien que vous avez apporté au processus de restitution des œuvres au Bénin… Que leur répondez-vous ?

Je pense que c’est à la fois misogyne et complotiste. C’est une manière de me résumer à ma seule filiation. Oui, je suis la fille de mon père. Mais je suis aussi la fille de ma mère, Marie-Christine Zinsou !

Me résumer au seul fait que je sois la fille de mon père, c’est oublier un peu vite les plus de 15 années de travail au sein de la Fondation dans le domaine de l’art contemporain.

Sur les restitutions… Il y en a même qui prétendent que les œuvres restituées au Bénin par la France vont être conservées à la Fondation ! Alors qu’il est évidemment très clair que ce n’est pas le cas. Ce que je choisis de retenir, ce sont les gens avec lesquels j’ai travaillé au fil des années, les artistes qui m’ont adressé des messages très positifs après l’annonce de cette nomination. C’est tout ce qui compte.

Le sujet n’est pas de créer une « promotion africaine » à la Villa Médicis

Vous arrivez à la tête d’une institution prestigieuse. Avez-vous déjà une feuille route ? Comptez-vous, par exemple, ouvrir les portes de la Villa Médicis aux artistes contemporains africains ?

Je ne suis nommé que depuis 36 heures. Pour le moment, je rencontre les équipes, ici à Rome. J’ai longuement parlé avec le directeur général, Sam Stourdzé. Je me mets à leur disposition. La Villa Médicis est un lieu unique au monde, qui offre un système exceptionnel aux artistes.

Mon rôle est de promouvoir la Villa, partout où cela sera possible, et notamment auprès des artistes avec lesquels nous travaillons avec la Fondation. Le sujet n’est pas de créer une « promotion africaine » à la Villa Médicis, mais si des artistes d’Abidjan ou de Dar es-Salaam veulent postuler, ce sera très bien.

Comme tous les premiers pas, il faut bien commencer quelque part

Vous avez salué la restitution des 26 œuvres pillées dans les palais royaux d’Abomey. Mais n’est-ce pas une goutte d’eau par rapport à l’ampleur du patrimoine spolié toujours conservé en Europe et aux États-Unis ?

C’est un premier pas historique. Souvenez vous du Premier ministre français, Jean-Marc Ayrault, qui avait dit, en 2016, qu’au nom des « principes d’inaliénabilité, d’imprescriptibilité et d’insaisissabilité », la restitution était impossible. C’était impossible il y a quelques années et c’est devenu une réalité. Mais comme tous les premiers pas, il faut bien commencer quelque part.

Aujourd’hui, la France et le Bénin sont gagnants. Il y a d’ailleurs, au Bénin, un travail énorme sur le patrimoine qui est réalisé et qu’il faut saluer. Cela devient une vraie priorité, ce qui n’était pas le cas au lendemain de l’indépendance, période pendant laquelle il faut bien reconnaître qu’il y avait de nombreuses autres urgences. Pour moi, cette restitution permet de regarder vers l’avenir, d’ouvrir le dialogue, pour la suite.

Ne regrettez-vous pas que la France ai choisi l’option du cas par cas, plutôt que celle d’une loi cadre, qui permettrait une restitution plus globale ?

En 2006, les Béninois ont plébiscité l’exposition des œuvres « prêtées » par la France. Près de 275 000 personnes se sont précipitées pour les découvrir. Mais trois mois plus tard, la question s’est posée : pourquoi ces œuvres repartent-elles ? Je pense qu’il était important d’avancer, le plus rapidement possible.

Une loi cadre, on en parle depuis longtemps. Peut-être que cela viendra un jour. Mais le temps politique n’est pas le temps de Twitter. C’est un temps long, surtout dans un domaine où tout n’est pas réglé, loin s’en faut.

On parle énormément des restitutions d’œuvres conservées dans les collections publiques, mais très peu de celles détenues par les collectionneurs privés. Comment faire pour que ces pièces retrouvent, elles-aussi, le chemin de l’Afrique ?

C’est un sujet extrêmement complexe, sur lequel Bénédicte Savoy a beaucoup travaillé et écrit. L’exemple de la colonne Dodds [qui a mené la conquête du Bénin pour la France entre 1892 et 1894] est emblématique : il existe des inventaires très précis des armes, des ustensiles… Mais rien sur les œuvres pillées. On ne sait pas, aujourd’hui, dire avec précision ce qui a été pris, par qui, et où cela a été emmené. Mais j’avoue que, si je suis familière du marché de l’art contemporain, je connais très peu le marché des arts premiers. Je sais simplement qu’il y a, sur ce point, un travail titanesque à mener.