Politique

RDC : Kabila, Fayulu, Muzito, Katumbi… Un front « anti-Tshisekedi » est-il possible ?

FCC, Lamuka, Ensemble pour la République… Une première marche est prévue le 6 novembre. Mais s’agit-il pour autant d’une véritable convergence des luttes ?

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Mis à jour le 1 novembre 2021 à 09:36

Le président de la RDC, Félix Tshisekedi, au Département d’État américain, à Washington, D.C., le 3 avril 2019. © ANDREW CABALLERO-REYNOLDS/AFP

S’agit-il d’un nouveau revirement dans l’arène politique congolaise ? Pour la première fois, le 26 octobre, des représentants du Front commun pour le Congo (FCC, de Joseph Kabila), de Lamuka (la coalition emmenée par Martin Fayulu et Adolphe Muzito) et des organisations laïques, catholiques et protestantes se sont affichés ensemble, à Kinshasa. C’était à l’occasion d’un point presse au cours duquel ils ont appelé en chœur à une « grande mobilisation » contre « la dérive totalitaire » du président Félix Tshisekedi.

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Le 24 octobre, ils avaient déjà signé une déclaration pour exiger « l’organisation d’élections crédibles, libres, transparentes, inclusives et apaisées en 2023 ». Une déclaration à laquelle un représentant d’Ensemble pour la République, de Moïse Katumbi, avait aussi apposé sa signature. Ils ambitionnent maintenant d’effectuer leur première démonstration de force, le 6 novembre.

Pari risqué

Les organisateurs de cette manifestation évoquent plusieurs questions, dont l’insécurité dans l’Est et la très polémique taxe RAM. Mais cette mobilisation est surtout conçue comme une réponse à Félix Tshisekedi, qui a validé, le 22 octobre, la composition de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni).

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Le choix des membres de la Ceni est sujet à controverse depuis de nombreux mois. Après plusieurs réunions, les huit confessions religieuses chargées d’en nommer le président ne sont pas parvenues à un consensus. Les catholiques et les protestants accusent Denis Kadima, le candidat choisi par leurs homologues, d’être trop proche du pouvoir. De leur côté, l’opposition et les partis de la majorité, dont celui de Moïse Katumbi, ont dénoncé un processus irrégulier.

Martin Fayulu et Adolphe Muzito nourrissent une rancœur tenace à l’égard de Joseph Kabila

Pour le chef de l’État, le pari était – et demeure – risqué. Ne pas valider le nouveau bureau aurait renforcé les craintes d’un glissement du calendrier électoral. À l’inverse, le confirmer exposait le président à une contestation des prochains scrutins et, surtout, à une union de l’opposition autour de cette question. C’est ce scénario qui semble aujourd’hui se concrétiser.

« Il n’y a pas d’ennemis éternels »

Cette « convergence des luttes » a pourtant de quoi étonner. Martin Fayulu et Adolphe Muzito nourrissent en effet une rancœur tenace à l’égard de Joseph Kabila. Ils entretiennent par ailleurs des relations compliquées avec Moïse Katumbi, leur ancien partenaire au sein de Lamuka, dont ils ont critiqué le ralliement à la majorité, fin 2020. L’ex-gouverneur du Katanga, qui fait pour l’instant toujours partie de l’Union sacrée, est lui-même souvent présenté comme l’ennemi juré de Joseph Kabila.

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« En politique, il n’y a pas d’ennemis ou d’amis éternels, défend Marie-Ange Mushobekwa, députée du FCC. Regardez l’UDPS [l’Union pour la démocratie et le progrès social, au pouvoir]. Pendant des années, ils ont diabolisé Joseph Kabila – avant de former une coalition avec lui. »

« Nous demandons la dépolitisation du bureau de la Ceni, Katumbi et le FCC aussi. L’Église a également posé le problème. Donc c’est une démarche qui mérite d’être tentée », soutient pour sa part Adolphe Muzito.

« Bloc patriotique »

Si les membres de ce « front » assurent partager les mêmes préoccupations, chacun prend néanmoins soin de rappeler que ce sont les organisations laïques, catholiques et protestantes qui sont à l’origine de la mobilisation. Pas question, pour le moment, de se projeter au-delà du 6 novembre ni de se ranger derrière l’un ou l’autre.

Il s’agit d’une lutte entre le bien et le mal, assure Adolphe Muzito

Le 19 octobre, Martin Fayulu avait déjà lancé, lors d’un point presse, « un appel solennel à toutes les forces réellement acquises au changement [pour] la constitution d’un grand bloc patriotique » afin de combattre Tshisekedi et d’exiger la tenue d’élections transparentes.

« Nous luttons sur les mêmes sujets mais il n’y a pas lieu de parler de leader dans cette mobilisation. Nous avons seulement répondu à l’appel des pères religieux », précise Marie-Ange Mushobekwa. « Martin Fayulu n’est pas en contact avec Joseph Kabila ni avec Moïse Katumbi. Une fois l’objectif atteint chacun rentrera chez soi et ira aux élections de son côté », poursuit Devos Kitoko, secrétaire général de l’Ecidé, le parti de Martin Fayulu.

Si chacun prend des précautions de langage, c’est aussi parce qu’en coulisse, cette gymnastique politique reste sujette à polémique. « De quels patriotes parlons-nous dans les cas présents ? Il ne faut pas tout confondre et nous contredire vis-à-vis de gens que nous avons combattus », souligne un cadre de l’opposition.

Katumbi à Kinshasa

L’opposition pourrait néanmoins compter une nouvelle recrue dans les prochains jours. Déjà signataire des différents appels à la mobilisation, Moïse Katumbi est revenu à Kinshasa en fin de semaine dernière. Vent debout contre la désignation des nouveaux membres de la Ceni, il avait fait de la question de la commission électorale une « ligne rouge ».

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Le patron d’Ensemble pour la République, dont les lieutenants ont multiplié ces derniers jours les rencontres, doit s’entretenir avec les cadres de son parti afin de trancher sur son avenir au sein de la majorité. Son entourage proche assure qu’il est prêt à rompre avec le président, mais l’officialisation de la position de la formation politique tarde.

Kabila l’a traité de Judas

La raison est simple : avec 70 députés et sept ministres au gouvernement, Katumbi dispose de la deuxième force politique de la majorité. Mais certains cadres d’Ensemble pourraient, en cas de divorce, choisir de rester dans l’Union sacrée. C’est donc pour faire un état des lieux des forces en présence que Katumbi se rend à Kinshasa.

Dans les rangs de certains alliés de la majorité, la perspective de voir Katumbi rejoindre la mobilisation aux côtés du FCC ou de Lamuka fait en tout cas grincer des dents. « Kabila l’a traité de Judas et désormais il songe à partager une même mobilisation avec lui ? C’est absurde », s’insurge un pilier de l’Union sacrée.

Pressions diplomatiques

Ce front ne constitue pas encore une force politique compacte, mais Félix Tshisekedi va être confronté à un nouveau type de mobilisation, alors que seule Lamuka avait ces derniers mois organisé des manifestations contre la « politisation de la Ceni ».

Le président devra aussi composer avec une communauté internationale de plus en plus préoccupée par le respect de la date prévue pour les élections. Dix-huit partenaires de la RDC, parmi lesquels la Belgique, les États-Unis ou encore la France, ont signé une déclaration commune dans laquelle ils regrettent le « manque de consensus » dans le choix des membres de la commission électorale.

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En coulisses, les diplomates s’activent et cherchent le juste milieu entre critique du processus et soutien à l’organisation du prochain scrutin. Car le spectre du glissement du calendrier électoral n’est pas pleinement dissipé et d’autres chantiers d’ampleur, comme la révision du fichier électoral et le financement des élections, devraient prochainement alimenter le débat.