Politique

Mali : Ben le Cerveau, l’homme qui veut voir les Russes à Bamako

Soutien affiché du président Assimi Goïta et figure de la mobilisation anti-française, Adama Diarra de son vrai nom assume une certaine proximité avec Moscou. Il est aujourd’hui l’un des activistes maliens les plus influents.

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Par - à Bamako
Mis à jour le 29 octobre 2021 à 19:53

Adama Diarra alias Ben Le Cerveau. © DR

Adama Diarra, dit « Ben le Cerveau », n’ignore rien des rumeurs qui courraient sur lui lorsqu’il était membre du comité stratégique du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) : était-il, comme certains le pensaient, une « taupe » des services de renseignement maliens ? Boubou gris et casquette Che Guevara vissée sur le crâne, il esquisse un large sourire à l’évocation de ces soupçons. Les évènements qui ont suivi les ont rapidement démentis : après la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), en août 2020, il a fait partie des cadres du M5 qui ont rapidement viré de bord pour apporter leur soutien aux putschistes du Comité national pour le salut du peuple (CNSP).

Évoquer ses affiliations passées et ses revirements ne le dérange pas. « Moi, c’est le nom de ton journal, Jeune Afrique, qui me choque, répond-il un brin goguenard, lorsqu’on lui pose la question. L’Afrique n’a jamais été jeune, c’est le berceau de l’humanité. »

Le soleil brille dans le ciel de Kati. Adama Diarra et une vingtaine de ses camarades se sont retirés à l’ombre d’une rangée de manguiers. Du thiep, du thé, des jus de bissap et de gingembre sont servis. Les téléphones d’Adama Diarra n’arrêtent pas de sonner, mais chaque passant est gratifié des salutations d’usage. C’est d’ici que sont partis la majorité des coups d’État de ces dernières années. En 2013, fraîchement élu, IBK avait eu cette phrase devenue culte : « Kati ne fera plus peur à Bamako, en tout cas pas à Koulouba ». C’est pourtant de Kati qu’Assimi Goïta et ses hommes partiront pour le renverser, sept ans plus tard.

« La France, c’est l’ennemi »

C’est aussi de cette ville, située à une quinzaine de kilomètres de Bamako, qu’Adama Diarra, qui se trouve être l’un des leaders des manifestations contre la présence française au Mali, a fait son fief. « On a chassé IBK, on est maintenant en guerre contre la France, assène-t-il en sirotant son sachet de jus. La France, c’est l’ennemi. Celui qui n’a pas compris cela n’a rien compris. » Membre du Conseil national de transition (CNT), Adama Diarra est le porte-parole de Yerewolo – Debout sur les remparts. Ce mouvement organise depuis plusieurs mois des manifestations pour réclamer non seulement le départ de la France mais aussi une intervention militaire russe.

Le samedi 24 octobre, à Sikasso, au sud de Bamako, devant des milliers de manifestants (entre 10 000 et 15 000 selon Yerewolo), Adama Diarra a publiquement appelé à soutenir Assimi Goïta, le président de la transition, pour qu’il noue une coopération militaire avec Moscou et exigé le départ immédiat de l’opération Barkhane. En septembre déjà, en pleine polémique, il avait déclaré que le groupe paramilitaire russe Wagner mettrait fin au conflit en six mois. Des propos qui ont fait sourire un certain nombre de responsables à Bamako, mais que l’intéressé assume : « Des experts militaires de Wagner sont présents. C’est sur leurs estimations que je me suis fondé pour faire ma déclaration. Et je la maintiens. »

Natif du quartier de Kati Kôkô, encore dans la trentaine, Diarra raconte que c’est l’un de ses enseignants qui lui a transmis la fièvre du militantisme. À l’école primaire, il a été l’un des élèves de Cheick Tidiani Coulibaly, dit « Necker », commissaire général du Mouvement pionnier du Mali. Mais c’est la rencontre avec l’homme politique Amadou Seydou Traoré, dit Amadou Djikoroni, qui marquera un tournant décisif dans sa trajectoire. « Adama Diarra est très engagé, explique un homme politique qui le considère comme un jeune frère. C’est un autodidacte qui s’est intéressé au courant panafricaniste à travers l’enseignement de Djikoroni. »

À la Faculté des sciences juridiques et politiques, où il dit avoir été inscrit, Diarra séchait les cours pour aller voir Amadou Djikoroni. « Il s’est battu auprès de Modibo Keïta et il nous a donné la vraie version de l’histoire. En plus de la documentation, on bénéficiait aussi d’une vraie formation idéologique pour notre réarmement politique », raconte Adama Diarra.

Il se souvient que les causeries éducatives animées chaque mardi soir par cet écrivain formé à l’École normale William Ponty du Sénégal étaient très courues. On y rencontrait des figures de la scène politique, comme Oumar Mariko, Cheick Oumar Sissoko, Aminata Dramane Traoré, Nouhoum Sarr, Ibrahim Kebé, Pap Diallo ou encore Mohamed Youssouf Bathily, dit « Ras Bath ». Adama Diarra se prend de passion pour la politique, dévore Marx, Malcolm X, Mao Tsé-toung, Che Guevara et tout ce qui a trait à l’idéologie marxiste que « Modibo Keïta a adaptée aux réalités socioculturelles maliennes ».

« Du blaguer-tuer »

« Amadou Djikoroni nous a dit que la France convoitait le septentrion malien, poursuit Adama Diarra. Quand la France est intervenue, on savait que ça allait être ce que Tiken Jah Fakoly a chanté : ‘du blaguer tuer’. » En 2012, il marche pour se rendre au palais de Koulouba avec les familles de militaires tués lors du massacre d’Aguelhok et de l’attaque de Ménaka « pour s’adresser au chef suprême des armées », le président Amadou Toumani Touré (ATT). Ce dernier sera renversé quelques semaines plus tard, le 22 mars 2012, par des militaires dirigés par le capitaine Amadou Haya Sanogo.

Parmi les putschistes, qu’il soutient, Adama Diarra se lie d’amitié avec l’adjudant-chef Seyba Diarra, qu’il présente comme étant le vrai cerveau du coup de force. La rupture interviendra plus tard : Diarra ne veut pas entendre parler d’une candidature d’Ibrahim Boubacar Keïta. « Quand on se bat contre un système, il faut le renverser, estime Diarra. Mais ce que proposait les militaires, c’était simplement de changer la tête et de conserver le système en place. IBK n’était pas la réponse politique à nos problèmes. La junte a trahi la révolution. » Et de conclure par une citation, qu’il attribue à Mao : « Une révolution inachevée est pire qu’un cancer. Il mange ses fils et sème le désespoir. »

Qui, à l’époque, incarnait réellement la rupture à ses yeux ? « Oumar Mariko ! » répond-il sans hésiter. Leurs relations se sont depuis dégradées, mais le leader du parti Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (Sadi) « était très actif lors du coup d’État de 2012 », dit-il.

Drapeaux français brûlés

En 2014, il manifeste avec le mouvement Yerewolo Ton contre la vie chère. En 2016, il milite au sein du mouvement Tarata Wulen aux côtés de Ras Bath ou Étienne Fakaba Sissoko. La même année, il devient le porte-parole de « On a tout compris – Waati Sera », qui organise des marches devant l’ambassade de France. Des drapeaux français sont brûlés.

« Il a une grande capacité de mobilisation car c’est l’un des jeunes les plus influents de Kati, affirme Ousmane Dembélé, jeune entrepreneur qui l’a rencontré au sein de Tarata Wulen. Il a une personnalité complexe. Le « Ben le Cerveau » qui apparaît dans les médias est différent de celui que l’on côtoie. Sa radicalité dans la lutte tranche, au fond, avec son côté médiateur. Malgré les divergences, il essaie toujours de rassembler. »

L’ambassadrice de France est surprise par le calme de l’activiste, par ailleurs très virulent contre Paris dans ses discours

Face à la décision du président IBK de réformer la Constitution, en 2017, le mouvement de contestation Ante Abana  – Touche pas à ma Constitution émerge pour contrecarrer le projet. En plus des figures politiques bien connues comme Tiebilé Dramé, Oumar Mariko, Sy Kadiatou Sow ou encore Soumaila Cissé, de nombreux jeunes comme Adama Diarra viennent en grossir ses rangs.

En 2018, au plus fort des manifestations devant l’ambassade de France à Bamako, Évelyne Decorps, alors ambassadrice, cherche à le rencontrer. Celui-ci confirme qu’une rencontre a bien eu lieu à l’ambassade. La diplomate est surprise par le calme de l’activiste, par ailleurs très virulent contre Paris dans ses discours. « Elle m’a demandé ce que je reprochais à la France. J’ai répondu que nous voulions juste un partenariat gagnant-gagnant et que son pays avait la puissance diplomatique, politique et militaire pour mettre fin au conflit. »

Depuis, Diarra s’est fait remarquer dans les mouvements pro-russes et anti-français. Mais cela ne l’empêche pas de se mobiliser pour d’autres causes.  Comme en 2019, lors du « printemps des routes », où il mobilisera des jeunes de Kati à travers le Collectif Sirako afin de réclamer aux autorités la réhabilitation de la nationale qui mène à Kayes. Face à Boubou Cissé, alors Premier ministre, il exige la démission de la ministre des Infrastructures et de l’Équipement, Traoré Seynabou Diop. Le surlendemain, Diarra bloque la route par laquelle devait passer Boubou Cissé pour se rendre à Kayes. L’opération lui vaudra le surnom de « propriétaire de Kati ».

Dire tout haut ce que les militaires pensent tout bas

C’est Moussa Diawara, alors patron des services de renseignement, qui se rend à Kati pour ramener le calme. C’est cet épisode qui est à l’origine de la rumeur selon laquelle Diarra est « téléguidé ». « Certains disent qu’il a été instrumentalisé par le renseignement malien, mais je ne trouve aucune logique dans ces allégations, martèle Ousmane Dembélé. C’est l’un des jeunes les plus exemplaires en termes de militantisme, c’est rare dans la classe politique. Il est cohérent et constant. »

« Les mouvements, c’est son fonds de commerce, lui reproche néanmoins un ancien camarade rencontré au sein d’Ante Abana. C’est un jeune politicien actif, qui porte une casquette de la société civile. Actuellement, il fait croire qu’il est avec Assimi Goïta, alors qu’il est plutôt avec Malick Diaw [président du CNT]. Souvent les militaires lui demandent de dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas pour mettre la pression sur la France. » Un spécialiste du Mali estime pour sa part qu’il est opportuniste et agit « en fonction de la dynamique des acteurs dominants ».

Accusé d’être « un agent russe », Ben sourit et rétorque qu’il n’a mis les pieds qu’une seule fois à l’ambassade de Russie à Bamako. Il revendique en revanche une nouvelle manière de faire la révolution : « Parler moins et agir plus. Nous aurons le dernier mot contre la France. C’est David contre Goliath. »