Politique

Maroc : les enseignants contractuels, une épine dans le pied de Chakib Benmoussa

Avec la nomination d’un nouveau gouvernement, la grogne des enseignants contractuels repart de plus belle, avec la même revendication : obtenir le statut de fonctionnaires. Mais si le ministère de l’Éducation nationale semble ouvert au dialogue, sa marge de manœuvre pourrait bien être limitée.

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 29 octobre 2021 à 11:46

Chakib Benmoussa, ministre marocain de l’Éducation nationale. © Aurelien Morissard/IP3/MAXPPP

Nouvelle grogne sociale en vue dans l’Éducation nationale. Les enseignants contractuels sont en passe de reprendre leur bras de fer avec le ministère. Les 12 et 16 octobre, soit quelques jours après la rentrée scolaire et la nomination du nouveau gouvernement, la Coordination nationale des enseignants contractuels (CNEC) a mené plusieurs actions de protestation dans tout le royaume : sensibilisation sur les réseaux sociaux, grève générale et sit-in nationaux à Rabat.

Depuis 2016, et la décision du gouvernement d’avoir recours à la contractualisation pour combler le déficit en enseignants, leur revendication est toujours la même : intégrer la fonction publique, au même titre que leurs collègues rattachés au ministère de l’Education nationale.

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Cela fait maintenant plus de cinq ans que les gouvernements successifs se passent la patate chaude, sans toutefois parvenir à éteindre l’incendie avec la CNEC.

Le défi doit désormais être relevé par le gouvernement Akhannouch et plus particulièrement son ministre de l’Éducation nationale, Chakib Benmoussa. Une semaine après sa nomination, ce dernier a reçu à son ministère, le 15 octobre, les secrétaires généraux des cinq syndicats les plus représentatifs de l’enseignement : la SNE, l’UMT, l’UGTM, la FNE et la FDT.

L’Istiqlal s’était engagé à intégrer les enseignants contractuels dans la fonction publique

Cette réunion en petit comité n’a pas donné lieu à un communiqué de presse de la part du ministère, mais plusieurs représentants syndicaux ont exprimé leur satisfaction, voire leur « optimisme », quant à la reprise du dialogue avec l’Éducation nationale, au « point mort » entre 2019 et 2021 sous le mandat du ministre Saaïd Amzazi.

Rentrée : la douche froide

Un optimisme pas franchement partagé par la CNEC, qui n’a pas été conviée à la rencontre. « Nous savons que les représentants syndicaux ont tenté d’aborder ce dossier avec le ministre, mais celui-ci leur aurait demandé de ne pas évoquer ce sujet pour l’instant », raconte, sous couvert d’anonymat, un membre de la CNEC.

Contacté par JA, le ministre de l’Enseignement supérieur, Abdellatif Miraoui, qui a longuement travaillé sur le statut des enseignants contractuels avant sa nomination, a lui aussi déclaré que le moment n’était pas encore venu de communiquer sur le cas des enseignants contractuels.

« Nous restons pessimistes, car le nouveau gouvernement a déjà envoyé un mauvais signal, témoigne de son côté un membre de la CNEC. La semaine dernière, les actions pacifiques menées par les enseignants contractuels à Rabat ont donné lieu à l’arrestation et à la poursuite de 16 professeurs, qui viennent s’ajouter aux 33 autres enseignants contractuels interpellés le 7 avril 2021 et poursuivis pour infractions aux mesures de l’état d’urgence, rassemblement non autorisés et outrage aux institutions », poursuit-il.

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Autre coup dur, le projet de loi de Finances 2022 (PLF), adopté le 18 octobre, qui prévoit le recrutement de 15 000 enseignants contractuels au cours de la même année, qui viendront s’ajouter au 102 000 professeurs contractuels recrutés entre 2017 et 2021 : au total, quasiment un tiers de l’effectif des enseignants au Maroc est constitué de contractuels.

Après l’annonce, Rabie El Garii, responsable de la communication de la CNEC, a fait part de sa « surprise de voir ce gouvernement continuer dans la même voie que ses prédécesseurs » et dénonce « la poursuite de la politique de destruction de l’éducation ».

Sur le papier, nous jouissons des mêmes droits que les fonctionnaires, mais c’est juste en théorie…

D’autant plus qu’au cours de la campagne électorale, le parti de l’Istiqlal – partie prenante de la coalition gouvernementale –, s’était engagé à mettre fin à la contractualisation et à intégrer les enseignants contractuels dans la fonction publique. Un thème de campagne qui avait bien entendu suscité bien des espoirs chez les enseignants contractuels.

Le grand malentendu ?

Pour autant, la position du gouvernement sur ce sujet épineux ne se résume pas au PLF 2022, un projet en partie préparé par le gouvernement sortant sous l’ère El Othmani.

« Ce gouvernement vient d’être nommé. Et il y avait des postes à pourvoir pour remplacer les départs à la retraite. On ne peut pas laisser des classes vides sans professeur. Si nous avons maintenu, en 2022, le recrutement par les Académies de 15 000 nouveaux professeurs, cela ne signifie en aucun cas que ce sera la politique du gouvernement dans ce secteur. Bien au contraire », justifie, dans les colonnes de Media 24, une source gouvernementale.

Par ailleurs, le Nouveau Modèle de développement (NMD), dont la commission a été présidée par Chakib Benmoussa, préconise une réforme globale de l’éducation et défend la mise en place d’un statut unique pour les enseignants, qui engloberait aussi les contractuels.

Un principe repris par le programme gouvernemental, et qui sera sans conteste l’objet principal du futur dialogue social avec les syndicats.

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Pourtant, la CNEC n’y croit pas. « Le statut unifié existe déjà plus ou moins. Depuis 2019, le ministère de l’Éducation nationale a mis en place des solutions partielles : nous ne sommes plus des contractuels mais des cadres administratifs, recrutés et payés par les académies régionales et non plus directement par l’État. Nous avons également été intégrés à la caisse de retraites des enseignants, la CMR. Sur le papier, nous jouissons des mêmes droits que les fonctionnaires, mais c’est juste en théorie… », témoigne un enseignant, membre de la CNEC.

Le gouvernement El Othmani a essayé de trouver des compromis en valorisant le statut de contractuel, mais les problèmes de fond n’ont pas été réglés : les enseignants demeurent dans la précarité et l’instabilité.

Nous n’avons que très peu accès aux formations, cela se ressent sur la qualité de notre enseignement

« Du jour au lendemain, selon le bon vouloir d’un directeur d’école, on peut résilier nos contrats sans indemnités ou modifier nos missions. Notre droit à la mobilité est très limité. Pour choisir sa mutation, on doit être marié à un homme ou une femme de la région. Il y a donc des milliers d’enseignants qui vivent loin de leurs proches. Et nous n’avons que très peu accès aux formations, à l’accompagnement pédagogique, cela se ressent sur la qualité de notre enseignement. Pour le bien du pays, de l’école publique et des générations futures, nous devons intégrer la fonction publique, voilà pourquoi nous allons continuer la mobilisation », déclare un enseignant contractuel basé dans la région du Grand Casablanca.

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Dans une correspondance officielle datée du 30 novembre 2018, l’ex-ministre de l’Économie et des Finances, Mohamed Benchaâboun, et le gouverneur de Bank al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, s’engageaient auprès du FMI à compresser la masse salariale de l’État, en ayant notamment recours aux contrats précaires dans la fonction publique : plus malléables et moins coûteux sur le long terme. L’actuel gouvernement, qui a fait de « l’État social » son cheval de bataille, tordra-t-il le cou à cet engagement ?