Politique

Sénégal : Youssou N’Dour, griot du new deal agricole

Mis à jour le 27 octobre 2021 à 17:40
Damien Glez

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Damien Glez © Damien Glez

Avec l’ancien ministre Haidar El Ali et le capitaine d’industrie Abbas Jaber, le chanteur lance un appel en faveur d’une agriculture africaine réinventée.

De la vague enthousiaste des indépendances au tournant d’un monde 2.0 pollué, les fantasmes d’une Afrique révolutionnée n’ont cessé de générer moult discours. Jusqu’à plus soif. Quid d’un continent capable d’enjamber un secteur économique secondaire par la magie numérique du tertiaire ? Confrontée aux financements timides, aux tics politiques et à la dégradation environnementale précipitée, l’étape de l’industrialisation est-elle une chimère ? Le miracle présumé de « jeunes pousses » métissées surfant sur une vague de start-up entraînera-t-il la classe moyenne à « ruisseler » vers les plus pauvres ?

En amont du dernier sommet Afrique-France, parfois perçu comme une grand-messe médiatique propice au « pschitt » hivernal, les Montpellier Global Days soulignaient la nécessité de ne pas négliger les thèmes des systèmes alimentaires, de la biodiversité, de l’eau ou des transitions écologiques observées sous le prisme de l’agronomie. Pas très glamour, la paysannerie traditionnelle ? Certes, la vague des gentlemen farmers de l’agro-business des années 2000 a remis le secteur primaire à la mode. Mais pas toujours au profit de doctrines économiques adaptées et d’ambitions collectives.

Un projet nommé Oasis

Les lampions des sommets éteints, trois personnalités du pays de la Teranga réembouchent la trompette des Montpellier Global Days, à travers verbe et geste. Le geste, c’est un projet dénommé « Oasis ». Le verbe, c’est une tribune largement diffusée, notamment dans les colonnes de médias internationaux.

Ces trois personnalités ont la légitimité commune d’être nées au Sénégal auquel elles accordent une représentativité plus que continentale, puisqu’aux « portes de l’Afrique de l’Ouest, à la jonction du Maghreb, de l’Europe et de l’Amérique ». Un Sénégal où, de surcroît, un président français – Nicolas Sarkozy – avait démontré l’incurie d’observateurs internationaux en matière de questions agricoles africaines, en évoquant ce caricatural « paysan africain » étranger à « l’idée de progrès ».

Ces trois Sénégalais auteurs de la tribune « En Afrique, l’agriculture a besoin d’un new deal » mettent sur la table leur légitimité individuelle. Chanteur sénégalais de renommée internationale, Youssou N’Dour cultive également une réflexion politique qui l’a conduit aux responsabilités publiques. Ancien ministre de la Pêche puis de l’environnement du Sénégal, Haidar El Ali est présenté comme « la personne qui a planté le plus d’arbres au monde ». Quant à Abbas Jaber, il met dans la balance son expérience entrepreneuriale de capitaine d’industrie à la tête du Groupe Advens-Géocoton, leader de la filière cotonnière en Afrique.

Économie, climat, égalité…

Au-delà du respect dû à un secteur tertiaire, au nom de la corde sensible de la tradition, le projet de ces trois personnalités parle d’économie, de climat, de marchés mondiaux, de démographie, de place de la femme, d’équilibre entre le nord et le sud mais aussi d’égalité entre les populations du sud. Au-delà de l’injonction faite aux pouvoirs publics de consacrer davantage de moyens à l’agriculture et à l’élevage, les trois signataires esquissent le bon usage qui pourrait être fait desdits moyens.

Conscient que l’agriculture emploie toujours près des trois quarts de la population africaine, le projet Oasis s’inscrit dans la ligne droite de la Grande Muraille verte, appelant même de ses vœux « une révolution doublement verte » – performante et durable – dans une Afrique sous pression économique, environnementale et sanitaire. Il appelle à encourager les acteurs privés du secteur agricole et invoque l’écologie de l’être, l’émergence de filières, la complémentarité entre les producteurs agricoles et les éleveurs, la transformation des matières premières, l’accès sécurisé à une énergie peu chère, la formation professionnelle ou encore les politiques monétaires. Pour Youssou N’Dour, El Ali Haidar et Abbas Jaber, l’Afrique est la dernière frontière qui mérite le déploiement d’un nouveau narratif. Pourvu que ça ne soit pas qu’une affaire de mots…