Politique

RDC : entre Tshisekedi et Bemba, l’irrésistible ascension de Eve Bazaïba

Passée de l’UDPS au MLC, Eve Bazaïba est aujourd’hui l’un des piliers du gouvernement de Félix Tshisekedi. Une consécration pour cette figure de la scène politique congolaise.

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Mis à jour le 28 octobre 2021 à 13:49

Eve Bazaïba Masudi à Jeune Afrique, en avril 2015 © Camille Millerand pour JA

Ce n’est pas encore la pleine lumière, mais cela commence à y ressembler. Le 31 octobre et les jours suivants, elle sera là, dans les allées du Scottish Event Campus de Glasgow, juste derrière Félix Tshisekedi et au milieu des dirigeants du monde entier venus assister à la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP26). Eve Bazaïba n’en perdra pas une miette.

Figure de la politique congolaise, celle que les sympathisants du Mouvement de libération du Congo (MLC) surnomment « Maman Ève » ou encore « Jeanne d’arc » est à la tête du ministère de l’Environnement depuis le remaniement du 12 avril. Un poste stratégique dans ce pays du Bassin du Congo, que le chef de l’État a eu le bon goût d’assortir avec un rang de vice-Premier ministre, qu’elle partage avec trois autres membres du gouvernement.

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Depuis sa nomination, elle n’y ménage pas ses efforts. Du Symposium sur les forêts tropicales à Berlin au Forum des 100, organisé chaque année à Lausanne par le magazine suisse Le Temps, la « Madame écologie » de la RDC martèle partout que, face à l’urgence climatique, le Congo peut faire office de « pays solution ». Sur son bureau, les dossiers s’empilent. Défendant l’idée que le Congo peut être « un pivot dans la lutte contre le changement climatique », elle a dû gérer sa première crise quand les rivières Kasaï et Tshikapa ont été polluées. Elle va aussi devoir se pencher sur tous les contrats « douteux » en matière de concession forestière dont Félix Tshisekedi réclame la suspension. Plusieurs millions d’hectares de forêt sont concernés.

Des débuts dans la clandestinité

À 56 ans, Eve Bazaïba savoure ce passage au premier plan. Trente-trois ans après son entrée en politique, celle qui a longtemps tenu les rênes du MLC en RDC en l’absence du « chairman » Jean-Pierre Bemba, incarcéré par la Cour pénale internationale (CPI) de 2008 à 2018, évolue pour la première fois au sein d’une majorité présidentielle et d’un gouvernement.

Ses débuts en politique, elle raconte les avoir faits à la faveur « d’un concours de circonstances ». Nous sommes à la fin des années 1980, en plein règne du Mouvement populaire de la révolution (MPR) de Mobutu Sese Seko, seul parti autorisé dans le pays depuis 1967. Originaire de Kisangani, dans l’actuelle province de la Tshopo, Eve Bazaïba est alors jeune diplômée d’État. « J’avais 23 ans et je revenais du marché, se souvient-elle. Ce jour-là, le 17 janvier 1988, Étienne Tshisekedi avait appelé à une marche de protestation contre Mobutu. En rentrant chez moi, j’ai été confondue avec les manifestants. Les militaires ont aussi cru qu’au regard de ma morphologie, j’étais Luba [comme Tshisekedi]. J’ai été arrêtée et maintenue en détention plusieurs jours. Il a fallu l’intervention de mon mari et de différentes ONG pour que je sois libérée. »

Éloquente, engagée, elle convainc au sein de l’UDPS et prend du galon

Eve Bazaïba n’est alors membre d’aucun parti politique. Mais sitôt sortie de prison, elle s’engage au sein de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), fer de lance de l’opposition au maréchal. Elle y découvre le quotidien d’un parti habitué à la clandestinité, où les réunions sont organisées dans des lieux tenus secrets et où la discrétion prime. Éloquente, engagée, elle convainc et prend du galon. D’abord secrétaire nationale chargée des relations avec la Mission de l’ONU au Congo (Monuc, ancêtre de la Monusco) et avec le Comité international pour l’accompagnement de la transition (CIAT), elle se voit ensuite confier, toujours au même poste, le mouvement féminin, puis la promotion des droits politiques des femmes ou encore la fonction publique. Elle devient surtout l’une des déléguées du parti lors du dialogue dialogue inter-congolais qui s’ouvre en 2001 et aboutit, deux ans plus tard, à la signature des accords de Sun City.

De Tshisekedi à Bemba

Jean-Pierre Bemba, à Kinshasa le 21 avril 2021. © Caroline Thirion pour JA

Jean-Pierre Bemba, à Kinshasa le 21 avril 2021. © Caroline Thirion pour JA

La rupture avec Étienne Tshisekedi intervient en 2006. Après maintes tergiversations et contre l’avis de certains de ses proches, le « Monsieur non » de la politique congolaise prend la décision de boycotter les premières élections démocratiques du pays. Il estime que la communauté internationale a pris fait et cause pour Joseph Kabila, propulsé cinq ans plus tôt au sommet de l’État.  Bazaïba décide de passer outre et de se présenter aux législatives en indépendante. La sanction est double : non seulement elle échoue à se faire élire mais, le 16 octobre 2006, elle est officiellement exclue de l’UDPS.

Bazaïba est rapidement récupérée par un autre poids lourd de la politique congolaise : Jean-Pierre Bemba, candidat à l’élection présidentielle de 2006, auquel elle va apporter son soutien. « Il a envoyé un proche collaborateur, Fidèle Babala, pour discuter avec moi, raconte l’intéressée. Nous nous sommes entendus pour mettre en place une coalition entre l’Union pour la nation et le MLC, et j’en suis devenu la porte parole. » Bemba échoue au second tour d’une élection qu’il conteste et, en mars 2007, les affrontements entre ses partisans et les forces loyales à Kabila dégénèrent. Kinshasa sombre brièvement dans la guerre. En avril, Bemba prend le chemin de l’exil.

Les dix années de détention de Bemba marquent l’ascension d’Eve Bazaïba

À l’époque, son parti peut, en l’absence du chef, compter sur de nombreux poids lourds. Parmi eux : Olivier Kamitatu, chef de la délégation du MLC aux discussions de Sun City devenu président de l’Assemblée de transition ; Thomas Luhaka, qui arrive au perchoir en 2006 ; ou encore François Muamba, secrétaire général de la formation depuis 2005. Mais l’arrestation de Bemba à Bruxelles en 2008 change tout. Un à un, les cadres quittent le navire pour rejoindre la majorité kabiliste. Première force d’opposition au sein du Parlement au sortir des élections de 2006, le MLC se métamorphose en simple parti de « gestion » quand nombre de ses cadres sont débauchés. Mais alors que les dix années de détention de Bemba affaiblissent considérablement le parti, elles marquent aussi l’ascension d’Eve Bazaïba.

Loyauté et confiance

À l’époque, celle-ci passe pour être l’une des rares à demeurer « loyale » à Jean-Pierre Bemba. « Chaque trahison nous a apporté quelque chose, assure un haut cadre du MLC. C’était l’occasion d’identifier ceux sur qui on pouvait vraiment compter. C’est important de savoir dans un panier quels fruits sont pourris et lesquels sont sains. » Elle lui rend régulièrement visite à La Haye, où il se défend des accusations de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité portées contre lui, et parvient à composer avec son influent bras droit, Fidèle Babala. Si bien bien qu’en décembre 2014, Eve Bazaiba succède à Thomas Luhaka au poste de secrétaire général du MLC lorsque ce dernier entre au gouvernement. « Elle avait la confiance de Bemba, avec qui elle est resté en contact permanent, et surtout elle n’a pas réclamé le poste. Elle a été sollicité pour des postes au gouvernement mais elle est restée fidèle au parti », justifie un cadre du MLC.

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Eve Bazaïba est ainsi en première ligne lorsqu’une crise politique s’amorce au crépuscule du deuxième – et en principe dernier – mandat de Joseph Kabila. Présidente du Front pour le respect de la Constitution, une plateforme politique constituée en octobre 2016 autour du MLC, elle prend part aux discussions qui aboutissent à la signature de l’accord de la Saint-Sylvestre. À plusieurs reprises, elle menace de claquer la porte des négociations. Ce n’est que sur insistance de Jean-Pierre Bemba, qui malgré l’éloignement reste très influent, qu’elle appose finalement sa signature sur le document final, assure un participant aux discussions. « C’est une décision qui était concertée, nous partagions les mêmes réserves sur ces accords », nuance un proche de ce dernier.

« S’unir pour sauver le pays”

Les semaines suivantes, elle s’oppose à ce qu’un membre du Rassemblement d’Étienne Tshisekedi dirige le Conseil national de suivi de l’accord (CNSA), l’organe chargé de veiller au respect du compromis trouvé avec le pouvoir, dont elle-même ambitionne de prendre la tête. Elle refuse aussi que le MLC entre au gouvernement. Après l’échec de l’opposition à s’unir autour d’une candidature unique en 2018, elle se distingue de nouveau en dénonçant le « hold électoral » et la « tricherie » qui ont amené, selon elle, à l’élection de Félix Tshisekedi.

Elle a été la première à parler d’opposition incorruptible. Visiblement, ce n’était qu’une posture

A-t-elle ensuite baissé les armes ? Certains de ses anciens partenaires de l’opposition lui reprochent d’avoir finalement cédé aux sirènes de la majorité en acceptant un maroquin ministériel. « Après les accords du 31 décembre 2016, elle a été la première à parler d’opposition incorruptible. Même chose en 2018, après la présidentielle. Visiblement, ce n’était qu’une posture », tance un ancien allié.

Consciente des critiques, la ministre répète qu’elle n’a fait que suivre la politique de son parti. « Je ne suis pas gênée par ces attaques, conclut-elle. Tout le monde sait ce qui s’est passé en 2018. La politique du MLC a été de dire que, après deux ans de gâchis quand les coalitions de Tshisekedi et Kabila tentaient de gouverner ensemble, il fallait s’unir pour sauver le pays. À mon sens, c’est un choix politique qui doit être applaudi. »