Politique

Maroc : les promesses de Londres

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Mis à jour le 27 octobre 2021 à 17:52

Le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita (à g.) avec le Premier ministre britannique Boris Johnson, en 2018, à Londres. © DR

Depuis le Brexit, Rabat et Londres ont ouvert un nouveau chapitre dans leurs relations et semblent opérer un rapprochement. De quoi est-il le nom ?

L’image a immédiatement nourri les spéculations : fin août, la très prestigieuse BBC mettait en ligne une carte du Maroc réunifié. Si la chaîne n’a pas manqué de la retirer quelques heures plus tard, nombre de médias marocains y ont vu les prémices d’une reconnaissance britannique imminente de la marocanité du Sahara.

C’est que, depuis le Brexit, les annonces entre les deux pays se multiplient, signe d’une relation renforcée. Le 26 octobre 2019, soit cinq jours avant sa sortie officielle de l’Union européenne, le Royaume-Uni signait un accord d’association avec le Maroc afin d’assurer la continuité de leur relation. Le 1er janvier 2021, l’accord en question entrait en vigueur.

Le Maroc a toujours essayé de tirer profit des rivalités entre le Royaume-Uni et les pays européens

Le 9 janvier 2021, le site d’information Atalayar – basé en Espagne – évoquait la possibilité pour le Royaume-Uni de construire un tunnel pour relier Gibraltar et Tanger. Un projet qui n’est pas sans rappeler celui du fameux « afro-tunnel » entre le Maroc et l’Espagne.

Toujours selon Atalayar, le cabinet de l’actuel Premier ministre, Boris Johnson, envisagerait une collaboration avec le gouvernement marocain pour « reprendre les travaux précédemment entrepris par le royaume et la péninsule ibérique ».

Un rapprochement réel

Dans un contexte de tensions diplomatiques avec plusieurs pays européens, tout cela pourrait bien ressembler à de simples effets d’annonce, une façon de montrer que le royaume chérifien peut tisser des liens  avec d’autres puissances occidentales.

« Le Brexit a véritablement ouvert la voie à un rapprochement entre le Royaume-Uni et le Maroc, estime Hamza Mjahed, chercheur en relations internationales au sein du Policy Center for the New South (PCNS). Après leur sortie de l’Union européenne, les Britanniques ont fait de l’élargissement de leurs partenariats commerciaux une politique stratégique dans laquelle le Maroc a une place. Entre ces deux pays, le partenariat se concentre sur l’optimisation de la dimension économique. Et pour le Maroc, tout échange avec des pays hors UE est une opportunité. »

Ce « doux commerce » ouvre également des perspectives plus géostratégiques

Une dynamique nouvelle qui s’inscrit pourtant dans une permanence de la diplomatie chérifienne. « Le Maroc a toujours essayé de tirer profit des rivalités entre le Royaume-Uni et les puissances européennes continentales, analyse Mohamed El Mansour, professeur d’histoire à l’université Mohammed-V de Rabat. Depuis l’installation des Anglais à Gibraltar, en 1704, le royaume a régulièrement joué la carte britannique contre l’Espagne. Au cours du long siège de Gibraltar par les Espagnols, les Anglais ont pu compter sur la source marocaine pour s’approvisionner en eau, légumes ou encore en viandes. Par conséquent, oui, le Maroc compte bien tirer profit du Brexit. »

Porte de l’Afrique

Le commerce entre les deux pays se porte plutôt bien, même si le Royaume-Uni n’est « que » le 7e client du Maroc et son 11e fournisseur. Dans un entretien accordé au site Le360, Simon Martin, actuel ambassadeur du Royaume-Uni à Rabat, évoque des « échanges très importants » entre les deux pays.

Les Britanniques exportent principalement du pétrole raffiné, du gaz, des voitures et des pièces d’avion vers le Maroc, tandis que le royaume exporte des légumes, des fruits frais, des produits de la mer, mais aussi « des voitures, des pièces de voiture et d’avion, et surtout des vêtements qui sont fabriqués sur place, uniquement pour le marché britannique », détaille Simon Martin. En 2018, ces échanges se sont chiffrés à 18,3 milliards de dirhams (1,7 milliard d’euros), ce qui représente un peu moins de 4 % de l’ensemble des échanges Maroc-UE.

Mais ce « doux commerce » ouvre également des perspectives plus géostratégiques. « Le Maroc peut devenir une pièce centrale du rayonnement économique du Royaume-Uni en Afrique de l’Ouest, et jouer le rôle de porte d’entrée sur le continent. Cela permettrait aux Britanniques d’être présents dans un corridor inter-régional de connectivité commerciale qui s’étend de l’Afrique de l’Ouest à l’Europe du Nord-Ouest.

Le défi écologique est en passe de devenir un volet important de la relation

Le Royaume-Uni a besoin de s’implanter dans cette zone, d’autant que le Ghana et le Nigeria sont déjà deux grands partenaires, et qu’il aimerait développer ses relations avec la Côte d’Ivoire et le Sénégal », analyse Hamza Mjahed. Les deux pays ont récemment annoncé l’ouverture d’une nouvelle ligne maritime entre Tanger et Poole.

La carte du changement climatique

Le défi écologique est lui aussi en passe de devenir un volet important de la relation bilatérale Maroc-Royaume-Uni. Il y a quelques mois, la revue gouvernementale « Integrated revue of the UK » a placé le Maroc au cœur des actions climatiques des Britanniques en Afrique.

Le royaume chérifien est d’ailleurs le seul pays du Maghreb à être mentionné dans le document. « Le royaume peut partager son expérience en termes d’énergies renouvelables. Quant au Royaume-Uni, qui souhaite s’ériger en leader mondial de la transition énergétique, il peut apporter une expertise et des financements », souligne Hamza Mjahed.

Cette « collaboration verte » pourrait notamment être incarnée par le « câble sous-marin Maroc-Royaume-Uni ». Un méga-projet à 22 milliards de dollars imaginé par la société britannique Xlinks, déjà présente à Casablanca, qui consisterait à relier les deux pays par un câble de 3800 kilomètres fournissant de l’électricité produite par le soleil et le vent du désert marocain.

Dans une telle perspective, le Maroc deviendrait un mastodonte dans l’export d’énergie verte. En octobre, le Royaume-Uni a déjà mis en service un câble similaire, baptisé North Sea Link, avec la Norvège. Mais en pratique, « c’est un projet très onéreux, il va donc falloir trouver des financements. C’est aussi un véritable défi technique et géopolitique puisque ce câble va passer dans les eaux territoriales de trois pays, l’Espagne, le Portugal et la France », relativise Hamza Mjahed.

Les Britanniques ont à cœur de développer l’apprentissage de l’anglais au Maroc

Il y a donc toujours un risque que ce projet pharaonique se transforme en mirage. Mais il s’inscrit parfaitement dans les ambitions du roi Mohammed VI, dont le développement de l’énergie renouvelable est l’une des priorités.

Et il est aussi porté et soutenu par des personnalités qui « comptent » comme Moulay Hafid Elalamy, ancien ministre de l’Industrie, Kevin Sara, PDG de l’entreprise britannique Nur Energie, ou encore Simon Morrish, associé au sein de la société de capital-risque Levitate Capital.

Pas de « relation privilégiée »

Cette conjonction d’intérêts peut-elle se traduire par un changement britannique sur la question du Sahara ? « Il y a un rapprochement mais pas une relation privilégiée. Le Royaume-Uni a réitéré sa position sur le Sahara, et continue d’estimer que la solution doit être trouvée au sein de l’ONU. Ce sujet n’est pas une priorité pour les Britanniques. »

D’autant qu’avec l’hypothèse d’une victoire des travaillistes aux prochaines élections de 2024, « aucune éventuelle reconnaissance de la souveraineté marocaine au Sahara ne pourra être durable », ajoute Hamza Mjahed. D’ailleurs, Simon Rynn, spécialiste de la sécurité en Afrique est formel : « Concernant la carte du Maroc réunifié, la BBC a simplement commis une erreur, qui ne signifie rien. »

En revanche, le Maroc et le Royaume-Uni pourraient renforcer leur coopération dans le domaine de l’éducation. « Les Britanniques ont à cœur de développer l’apprentissage de l’anglais dans le système éducatif marocain. C’est une langue très utilisée par la jeunesse marocaine, c’est aussi le moyen d’attirer les meilleurs talents au Royaume-Uni et d’accentuer le soft-power britannique », estime le chercheur en relations internationales.