Politique

Restitutions : « Le Bénin est heureux de marquer l’histoire aux côtés de la France »

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Mis à jour le 27 octobre 2021 à 21:33

Le président français Emmanuel Macron et le ministre béninois des Affaires étrangères Aurélien Agbénonci, devant l’une des oeuvres qui sera restituée au Bénin, le 27 octobre 2021 au musée du quai Branly, à Paris. © Michel Euler/Pool via REUTERS

Les 26 pièces pillées par le colonel Dodds au Bénin, en 1892, prendront l’avion 9 novembre prochain pour Cotonou, avant d’être exposées à Ouidah. Le président français l’a confirmé lors d’une cérémonie à Paris, ce mercredi 27 octobre.

La bataille de la récupération des oeuvres d’arts africains est un combat de longue haleine. Et Emmanuel Macron en a conscience quand il foule le sol du théâtre Claude Levis-Strauss du musée du Quai Branly-Jacques Chirac ce mercredi 27 octobre.  « Nous sommes ici pour marquer l’aboutissement d’un travail qui vient de très loin » a-t-il rappelé devant une salle comble.

Accompagné du ministre béninois des Affaires étrangères, Aurélien Agbénonci, du ministre de la Culture du Bénin, Jean Michel Abimbola, et de son homologue française Roselyne Bachelot ainsi que de l’écrivain Felwine Sarr et de l’historienne Bénédicte Savoy, le président français a ouvert une nouvelle page de l’histoire en restituant les pièces pillées par le colonel Dodds. Dès le début du mois de novembre, elles pourront dormir sur la terre de leurs ancêtres.

« Le Bénin est heureux de marquer l’histoire aux côtés de la France », a déclaré le ministre béninois des Affaires étrangères, qui a salué le retour prochain de ces œuvres qui « constituent une part indéniable de l’identité cultuelle et culturelle ». « Cette restitution c’est plus qu’une restitution, a abondé le président français. C’est tout un programme de coopération qui doit permettre de renforcer nos liens, de créer de nouvelles opportunités d’échanges, de rencontres, de projets. »

109 ans d’absence

Avec cet acte symbolique, la France devient ainsi le premier pays au monde à restituer à un pays africain une part symbolique de son patrimoine. Mais cette restitution n’est pas que symbolique. Aurélien Agbénonci et Emmanuel Macron ont insisté sur le fait que ce retour va marquer le début d’une nouvelle coopération entre les deux pays. Celle-ci sera centrée sur un partenariat de coopération scientifique, une délivrance de bourses aux étudiants béninois en patrimoine, un travail de coopération patrimonial à Ouidah et à Abomey …

À cela s’ajoute la volonté des deux pays d’élaborer un répertoire permettant d’assurer l’identification et l’histoire de l’ensemble des pièces d’origine béninoise.

Après 109 ans d’absence, début novembre, ces œuvres prendront le chemin du retour. Mais en attendant, elles sont exposées durant 5 jours au musée du quai Branly afin de célébrer la semaine culturelle du Bénin et acter une restitution historique.

Statues royales et trônes

Les 26 oeuvres restituées au Bénin sont exposées au musée du quai Branly.

Les 26 oeuvres restituées au Bénin sont exposées au musée du quai Branly. © Delafontaine/Musée du Quai Branly – Jacques Chirac

Pour l’occasion, bon gré mal gré, le Musée du Quai-Branly a fait les choses en grand : une exposition soignées des 26 œuvres concernées par ce retour en fanfare et plusieurs journées d’animation (visites guidées, colloque scientifique international, spectacles, matinée de discussions et d’échanges, cycle de cinéma).

Sont ainsi présentées pour cinq jours, avant d’être emballées et expédiées, les œuvres pillées à Abomey en 1892. À savoir trois statues royales bochio, six autels portatifs asen, les trônes de Ghézo et Glélé, un siège royal, un tabouret tripode katakié, une calebasse sculptée, trois récades, un fuseau et un métier à tisser, quatre portes de palais du roi Glélé, une tunique et un pantalon de soldat, et un sac en cuir.

Les commissaires de l’exposition ont même veillé à donner le plus d’explications possible sur les auteurs de ces œuvres, comme par exemple Likohin Kankanhau Sossa Dede à qui sont attribuées (avec plus ou moins de certitude) les impressionnantes statues mi-homme mi-poisson de Béhanzin, mi-homme mi-lion de Glélé et mi-homme mi-oiseau de Ghézo.

La bataille de Cotonou

Comment en est-on arrivé là ? Comme souvent en la matière, il est possible de faire débuter l’histoire à Berlin, en 1885. Cette année-là, quatorze puissances européennes – parmi lesquelles la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne –  se partagent l’Afrique. Le Togo revient à l’Allemagne, le Nigeria aux Britanniques et le Dahomey aux Français.

Mais fait étrange et surprenant, il se trouve que des hommes vivent sur ces terres et que certains d’entre eux n’ont pas vraiment envie de se soumettre à l’annexion. Ainsi, à Cotonou, le roi Glélé oppose une fin de non-recevoir à l’émissaire français Bayol en 1889. Rebelote un an plus tard, quand le monarque décède. Son successeur, le roi Béhanzin, refuse lui aussi de se soumettre.

Après la bataille de Cotonou (février-mars 1890), la France coloniale décide d’employer la manière forte et d’envoyer vers Abomey une colonne expéditionnaire conduite par le colonel Dodds, le 27 mars 1892. Il s’agit d’affronter Béhanzin, notamment armé par les Allemands. Le 17 novembre, les militaires français s’emparent des lieux et, comme le précise la chronologie de faits proposée par le musée du quai Branly, « le roi Béhanzin, dans sa fuite, exige que les Palais royaux soient détruits par le feu ».

À l’époque, il n’existe pas encore de loi internationale sur le pillage des œuvres d’art. « Dodds et les officiers qui l’accompagnaient ont pu se servir dans les palais à titre tout à fait personnel, explique la co-commissaire de l’exposition Gaëlle Beaujean. L’État français n’a donné aucune consigne en ce sens. On ignore combien d’objets ont été pris. » Et sans doute certains sont-ils encore, aujourd’hui, entre les mains de descendants de militaires français ou de collectionneurs privés bien discrets.

Ce que l’on sait en revanche, c’est que le colonel Dodds, désormais général, remet les 26 pièces saisies de sa propre initiative dans les palais d’Abomey au musée d’ethnographie du Trocadéro entre 1893 et 1895.

À partir de 1937, certaines seront exposées au Musée de l’Homme avant que toutes ne rejoignent le Musée du quai Branly, où deux statues royales seront exposées de manière permanente à partir de 2006. Entretemps, en 1989, certaines auront été « prêtées » (sic !) au Bénin et exposées à Abomey pour une exposition organisée par Marlène-Michèle Biton.

Une première demande signée Christiane Taubira

Il est intéressant de noter qu’une première demande de restitution a lieu en 2005, à l’initiative de celle qui est alors députée de Guyane, Christiane Taubira. Une demande suivie d’un long silence de 7 ans, rompu par le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) qui prend le relai, en 2013. Efficacement, puisqu’en 2016, le gouvernement du Bénin demande officiellement la restitution des 26 œuvres volées par Dodds !

La suite est un peu mieux connue. En mars 2017, la France refuse cette demande au nom du principe d’inaliénabilité et d’imprescriptibilité du patrimoine national. En novembre 2017, à Ouagadougou, le président français Emmanuel Macron affirme sa volonté de restituer les œuvres mal acquises du patrimoine africain aux Africains. Un discours suivi d’effet, puisqu’en novembre 2018, Bénédicte Savoy et Felwine Sarr remettent leur rapport sur la question – du moins en ce qui conserve le secteur public (musée, institutions) puisque la question des possessions privées (collectionneurs, entreprises, etc.) n’est quasiment pas étudiée.

Enfin, si la loi française d’imprescriptibilité et d’inaliénabilité n’est pas modifiée sur le fond, une exception est faite pour le Bénin et le Sénégal. Le 24 décembre 2020 est promulguée la loi dérogatoire relative à la restitution de biens culturels aux deux pays. C’est elle qui rend possible le retour en avion de ces 26 pièces, le 9 novembre prochain.

Loi dérogatoire

Pour les statues royales Bochio des rois Glélé, Ghézo et Béhanzin, comme pour les 23 autres œuvres, le temps est donc venu de retrouver le pays natal. Ce sera d’abord à la maison du gouverneur de Ouidah, au côté du Musée international de la mémoire et de l’esclavage, qu’elles trouveront refuge. Les lieux sont « presque prêts » à les accueillir, comme l’indique Abdoulaye Imorou, gestionnaire du site des Palais royaux d’Abomey.

Quant au futur Musée de l’épopée des amazones et des rois du Danhomé d’Abomey, il verra le jour dans « un an ou deux », mais les travaux n’ont pas encore commencé, selon le même Imorou. « La France s’est engagée dans un programme de soutien et de coopération à cet égard avec le Bénin », indique sans plus de précision le Musée du quai Branly.

Le site de l’Agence française de développement est un peu plus disert : « Financé en don et en prêt par l’AFD à hauteur de 22,95 milliards de francs CFA (35 millions d’euros), ce projet sera mis en œuvre par l’ANPT avec l’appui technique d’Expertise France et du ministère français de la Culture. Il permettra la mise en valeur du site historique d’Abomey grâce à la réhabilitation de quatre palais royaux et à la construction d’un nouveau musée aux standards internationaux où seront exposées les œuvres héritées du royaume du Danhomè. »

35 millions d’euros

26 œuvres seulement, c’est beaucoup et c’est peu à la fois. C’est beaucoup, parce que c’est une première porte ouverte à un mouvement de restitution plus global qui concerne l’ensemble des puissances coloniales et pas seulement la France. Si l’on en croit l’annonce faite le 29 avril dernier par la secrétaire d’État allemande à la culture Monika Grütters, Berlin compte ainsi restituer au Nigeria, à partir de 2022, ses « bronzes du Bénin ».

Bien des collectionneurs privés recèlent encore chez eux le produit de larcins coloniaux

En Belgique, le secrétaire d’État Thomas Dermime a de son côté proposé que les œuvres pillées par son pays au Congo et actuellement conservées à l’AfricaMuseum (ex-Tervuren) fassent l’objet d’un transfert de propriété juridique aux autorités congolaises, qui pourraient alors réclamer la restitution.

C’est peu, aussi, parce que ce retour surmédiatisé qui ne concerne que 26 pièces a exigé plus de cinq années de tractations et une double volonté politique, française et béninoise – laquelle fait souvent défaut aussi bien en Europe qu’en Afrique, pour des raisons bien entendu différentes. C’est peu, également, parce que le regard reste obstinément braqué sur les collections publiques, alors que bien des collectionneurs privés recèlent encore chez eux, au secret, loin du regard des populations, le produit de larcins coloniaux.