Politique

RDC – Fridolin Ambongo : « Pour l’UDPS, l’Église est l’ennemi à abattre »

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Par - à Kinshasa
Mis à jour le 27 octobre 2021 à 17:19

Fridolin Ambongo le jour de sa messe d’installation à Kinshasa, en novembre 2018 © JOHN WESSELS/AFP

Vent debout contre l’investiture de Denis Kadima à la tête de la commission électorale, l’archevêque de Kinshasa accuse le parti au pouvoir de faire une « fixation » contre l’Église et d’avoir tourné le dos aux valeurs qu’il défendait lorsqu’il était dans l’opposition.

Le cardinal Fridolin Ambongo n’a pas l’habitude de mâcher ses mots. Réagissant à la confirmation de la nomination de Denis Kadima à la tête de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), l’archevêque de Kinshasa se dit « très déçu » et dénonce « les menaces, insultes et intimidations » dont se sont rendus coupables, selon lui, des membres de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS).

Regrettant que le président Félix Tshisekedi n’ait « pas entendu » les inquiétudes formulées par la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) et par l’Église du Christ au Congo (ECC), il affirme ne plus « se sentir en sécurité » dans la capitale congolaise. Il a reçu Jeune Afrique dans ses bureaux de l’archevêché de Kinshasa.

Jeune Afrique : Comment réagissez-vous à la confirmation de la composition de la nouvelle commission électorale par le président Tshisekedi et à la nomination à sa tête de Denis Kadima ?

Fridolin Ambongo : Cela a été pour moi un moment de grande tristesse et je suis inquiet pour l’avenir de la démocratie dans notre pays. Si, dès le départ, il n’y a pas un minimum de consensus, je me demande à quoi ressemblera la suite du processus électoral.

Nous avions attiré l’attention du président sur le risque que l’on faisait courir à la République

Qu’attendiez-vous du chef de l’État ?

Il connaît très bien notre position. Nous avions attiré son attention sur le risque que l’on faisait courir à la République en entérinant une solution non consensuelle, mais nous n’avons pas été entendus.

Que reprochez-vous concrètement au nouveau président de la Ceni ?

Notre unique préoccupation, c’est l’indépendance et la crédibilité du processus électoral. C’est pour cela qu’il n’est pas souhaitable que le président de la Ceni soit trop proche d’un camp ou d’un autre.

Quelles preuves avez-vous donc contre Denis Kadima ?

Et la Cenco et l’ECC ont évoqué des tentatives de corruption et des pressions sur certains membres de la plateforme des confessions religieuses. Je suis étonné et déçu que cela n’ait pas attiré l’attention des instances compétentes et qu’il n’y ait pas eu de vérifications.

Pourquoi ne pas avoir montré ces preuves au grand public ? Cela n’a-t-il pas nui à votre cause ?

Cela n’aurait servi à rien et n’aurait pas fait avancer notre cause puisque les services compétents ne s’y sont pas intéressés.

Nous sommes toujours disposés à apporter notre soutien à un autre candidat

Comprenez-vous que certains vous aient accusé d’être à l’origine du blocage ?

Ce reproche n’est pas fondé. La preuve : nous avons même accepté de retirer la candidature de Cyrille Ebotoko. On ne peut vraiment pas nous accuser de nous être accrochés à notre candidat. Nous étions et nous sommes toujours disposés à apporter notre soutien à quelqu’un d’autre, pourvu qu’il soit désigné dans le respect de la loi électorale.

Mais sur les huit confessions, six ont tout de même porté la candidature de Denis Kadima…

En réalité, la loi électorale stipule que ne peuvent voter que les confessions religieuses qui ont une expérience avérée en matière électorale. Qui peut se prévaloir d’une telle compétence, à part la Cenco et l’ECC ?

Depuis 2006, tous les présidents de la Ceni ont fait l’objet de critiques. Faut-il revoir le mode de désignation de ces membres ?

Je ne pense pas. Les textes de loi sont bons. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas correctement appliqués, que l’on ne laisse pas les institutions faire leur travail en toute liberté. Plus grave encore : on recourt constamment à la corruption pour obtenir la désignation de certains membres.

Les confessions religieuses n’ont-elles pas échoué, au fil des années, à nommer des personnalités indépendantes ?

Effectivement et c’est un échec collectif. Je dirai même que c’est une honte pour les hommes d’Église que nous sommes de nous retrouver dans une situation qui remet en question notre honnêteté morale. C’est triste pour le Congo et il faut que chacun se remette en question et écoute sa conscience.

Si le peuple se retrouve dans la même situation qu’autrefois, nous reprendrons le combat.

En 2016, vous aviez lutté pour que l’UDPS puisse prendre part au dialogue inclusif. Certains avaient alors reproché à l’Église de ne pas rester neutre. Le comprenez-vous ?

Nous savons que toute prise de position de l’Église entraîne des critiques d’un camp ou de l’autre. Hier, on nous accusait de soutenir l’opposition en général, et l’UDPS en particulier. Ceux qui nous critiquent aujourd’hui sont ceux que nous avions été accusés de soutenir à l’époque. C’est malheureux, mais lorsque l’on est au pouvoir au Congo, on n’aime pas les voix discordantes.

Mais il y a quelques années, l’Église s’est vraiment mobilisée contre le pouvoir de Joseph Kabila…

Je ne regrette rien. Nous avons agi comme pasteurs, pour l’intérêt de notre peuple. J’ajoute que nous n’avons pas mobilisé la rue pour les beaux yeux d’un parti : nous l’avons fait pour le bien de notre peuple, qui avait exprimé son ras-le-bol. Et si, aujourd’hui, le peuple se retrouve dans la même situation qu’autrefois, nous reprendrons le combat.

Est-il encore possible d’éviter une crise politique ?

Oui, à condition de respecter les textes légaux et la liberté des personnes et des institutions qui ont un rôle à jouer dans le processus électoral. À condition aussi de mettre fin à « la culture de la corruption » dans les choix des membres de la Ceni.

Denis Kadima et son équipe ayant été confirmés dans leurs fonctions, pourriez-vous appeler à manifester, comme en 2017 ?

L’Église, ce n’est pas uniquement moi,  le cardinal. Notre action dans le domaine socio-politique est toujours la résultante de concertations entre tous les évêques du Congo.

Et comprenez-vous que l’opposant Martin Fayulu appelle à des manifestations ?

C’est un leader politique. Libre à lui de prendre des initiatives politiques qu’il juge pertinentes. Il n’appartient pas à moi, archevêque de Kinshasa, d’approuver ou de désapprouver.

Nous vivons des insultes, des menaces, des intimidations. Ce n’est la meilleure manière de gouverner un pays comme la RDC

Vos relations avec le chef de l’État n’ont pas commencé sous les meilleurs auspices après la présidentielle de décembre 2018, dont l’Église a contesté les résultats. Où en sont-elles aujourd’hui ?

J’estime que nos relations sont normales. Elles sont à comprendre dans un contexte socio-politique marqué par la crise et le renversement des valeurs.

Je regrette en revanche qu’il y ait, de la part du pouvoir actuel, une sorte de fixation épidermique contre l’Église catholique. Vous êtes témoin de tout ce que nous vivons depuis qu’ils sont au pouvoir : des insultes, des menaces, des intimidations. Je pense que ce soit la meilleure manière de gouverner un pays comme la RDC.

Nombre de ces attaques viennent de l’UDPS… Cela vous surprend-il ?

Oui, je ne m’attendais pas à cela de la part d’un parti qui a lutté pendant des décennies pour la démocratie, la dignité, la justice et la paix. Nous connaissions tous le long combat d’Étienne Tshisekedi, qui a donné sa vie pour que ce pays ait un meilleur avenir.

Depuis que l’UDPS est au pouvoir, nous assistons à une inversion des rôles. L’Église catholique, qui a toujours été soutenue et même applaudie par ce parti, fait aujourd’hui figure d’épouvantail. Elle est devenue l’ennemi à abattre. Vous avez été témoin des attaques qui se sont passées ici à mon bureau et à ma résidence en plein jour. Nous savons ce qui s’est passé, d’où ils sont partis et qui les a chauffés à blanc. Aujourd’hui, je ne me sens plus en sécurité dans la ville de Kinshasa.

N’est-ce pas exagéré ?

Non. Je ne peux pas savoir de quel côté viendront les attaques de demain. Nous savons qui tire les ficelles, mais ceux qui sont manipulés, nous ne les connaissons pas. Ça peut-être un conducteur de moto, un automobiliste ou un piéton. Donc non, le cardinal que je suis n’est plus en sécurité.