Politique

Dette extérieure : la Tunisie est-elle vraiment souveraine ?

En pleine spirale de l’endettement, la Tunisie a vu ses créances augmenter auprès de nombreux bailleurs internationaux. Face à leur poids grandissant, Kaïs Saïed peut-il toujours brandir la carte de la souveraineté nationale ?

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Mis à jour le 15 novembre 2021 à 16:04

Le chef de la politique étrangère de l’Union européenne, Josep Borrell, et le président tunisien Kaïs Saïed à Tunis, le 10 septembre 2021. © TUNISIAN PRESIDENCY/Anadolu Agency via AFP

La nouvelle, il y a un mois, avait suscité une réponse musclée du président tunisien : « Nous plaçons notre souveraineté au dessus de tout, notre dignité avant tout. Il n’est pas permis à quiconque d’interférer dans nos affaires internes. » Kaïs Saïed réagissait ainsi à l’abaissement par l’agence de notation Moody’s, le 14 octobre, de la note souveraine du pays, de B3 à Caa1, avec perspective négative.

Pour l’agence financière, des réformes seront nécessaires pour rééquilibrer les finances publiques et assurer la viabilité de la dette. En creux, c’est l’incertitude qui pèse sur la gouvernance tunisienne depuis le 25 juillet qui est en cause. De sorte que certains, à commencer par le chef de l’État, y voient une forme d’ingérence dans la politique du pays.

Spirale de l’endettement

Selon le ministère tunisien de l’Économie, des Finances et de l’Appui à l’investissement, la « dette publique extérieure » (qui sert à faire fonctionner l’administration centrale et nourrit le budget de l’État) était de 49,93 % du PIB en septembre 2021, après avoir dépassé la barre des 50 % en juin (contre 33,29 % en 2015). Elle a atteint un montant total de près de 6,2 milliards de dinars.

La Tunisie consacre 25,8 % de ses ressources au remboursement de la dette extérieure

D’après les estimations du dernier rapport du FMI publié en février dernier, le total de la dette extérieure du secteur public (État, entreprises publiques garantie par l’État et Banque centrale pour la balance des paiements) et de celle du secteur privé est passé de 84,6 % du PIB en 2017 à 94,7 % en 2020. Les estimations prévoient qu’elle dépassera les 100 % du PIB dès 2022 pour redescendre progressivement à 95,7 % du PIB en 2025.

Depuis la révolution, les dettes et leurs remboursements ont entraîné le pays dans un cercle vicieux. L’Instance Vérité et Dignité (IVD – un temps chargée de la justice transitionnelle) avait ainsi mis en exergue le fait qu’entre 2011 et 2016, plus de 80 % des prêts contractés par la Tunisie avaient en fait servi à rembourser la dette dite « odieuse » contractée par l’ancien régime, soulignant par la suite les liens entre dette et corruption. En avril 2020, la coalition Jubilee Debt Campaign mettait de son côté l’accent sur le fait que la Tunisie consacrait 25,8 % de ses ressources au remboursement de la dette extérieure contre 14 % aux dépenses de santé.

Du FMI aux Émirats arabes unis

Malgré le poids des chiffres, Kaïs Saïed avait tenu à affirmer « la souveraineté » du pays, le 10 septembre dernier, à l’adresse des délégations étrangères qu’il recevait à Carthage. La formule, censée prouver que les tentatives d’ingérence n’ont pas leur place dans le pays et répondre aux critiques sur le flou de ses réformes, avait fait couler beaucoup d’encre.

D’aucuns en ont profité pour mettre en cause le jeu régulièrement décrié des puissances autour du pays, un petit territoire clé de par sa position géographique, les enjeux sécuritaires qu’il charrie, mais aussi de par son rôle de pionnier dans les Printemps arabes. Soulignant leur position de bailleurs d’un pays exsangue et l’influence que cela leur conférerait. Mais qui sont précisément ces derniers ?

Dette TunisieX-01

Dette TunisieX-01

En tête des bailleurs (concernant la dette extérieure de l’État) figurait en septembre 2021 la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), suivie du FMI et de la Banque africaine de développement (BAD), d’après les données du ministère de l’Économie. L’Union européenne (UE) et la Banque européenne d’investissement (BEI) sont également d’importants créditeurs. Parmi les bailleurs bilatéraux, la France et l’Allemagne sont en tête, loin devant les autres. Chez les Européens, l’Italie et la Belgique sont aussi très présents.

Du côté des pays arabes, le FADES (Fonds arabe pour le développement économique et social) est un autre acteur de poids, quand l’Opep se trouve en queue du peloton. L’Algérie et la Libye restent également au chevet de leur voisin, tout comme le Koweït, très investi. Le Japon est également bien placé dans cet échiquier des créanciers (825,4 MDT). Souvent pointés du doigt, les Émirats arabes unis (EAU) contribuent de manière plus modeste à cet encours de la dette, mais restent tout de même devant la Chine (20,1 MDT) et les États-Unis (18,2 MDT).

Jeux de pouvoir

Un rapport d’Avocats sans frontières (ASF), du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM) et du Centre national de coopération au développement (CNCD) en Belgique, pointait en juillet dernier la mainmise du FMI sur l’économie du pays ces dernières années. Et de souligner que le portefeuille de la dette publique extérieure se caractérise par la dominance de l’euro, marquant l’importance de la dépendance économique de la Tunisie vis-à-vis des pays de l’UE, son premier partenaire commercial.

La Tunisie aurait récemment sollicité l’aide de l’Arabie saoudite et des EAU

« Cette dépendance laisse peu de marge de manœuvre à la Tunisie, notamment dans les négociations actuelles avec l’UE vis-à-vis de l’ALECA (accord de libre-échange complet et approfondi), qui aurait pour effet d’accroître la dette et le déficit commercial du pays tout en donnant plus de pouvoir et de rente aux grandes entreprises européennes », assuraient ainsi les auteurs du rapport en guise d’illustration de ces jeux de dépendance.

Alors que la Tunisie doit boucler sa loi de finances complémentaire pour 2021 et élaborer celle de 2022, les négociations avec le FMI sont au point mort depuis le 25 juillet. Il lui faut désormais trouver 2,4 milliards d’euros. Dans ce contexte, certains acteurs lui tournent le dos, au moins temporairement, du fait du contexte politique qu’ils jugent inquiétant en matière de respect de l’État de droit et des droits de l’Homme. D’autres pourraient au contraire se positionner encore davantage comme créditeurs. La Tunisie aurait ainsi récemment sollicité l’aide de l’Arabie saoudite et les EAU pour renflouer ses caisses. Et cela pourrait en inciter d’autres, comme le voisin algérien, à se repositionner pour renforcer son influence via la diplomatie du carnet de chèque.